La Fable « Le Loup et L’Agneau » analysée par J.-P. Adam – Linguistique

La fable

Le Loup et L’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure ;
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
- Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
— Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tète encor ma mère.
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
— Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Extrait de l’analyse d’Adam

   La complexité de la structure de cette fable célèbre embarrasse beaucoup les commentateurs. Le premier vers fournit, par anticipation, la Morale tandis que les second vers correspond à un exemplaire Entrée-Préface. Le choix des temps verbaux confirme le fait que ces deux propositions sont, en quelque sorte, extérieures au récit proprement dit : présent de vérité générale renforcé par « toujours » pour le premier vers, futur proche pour le second qui annonce le récit à venir. La segmentation (blanc marqué entre ces deux vers et le corps du récit) souligne typographiquement la séparation des deux « mondes ».  

   Les vers 3 et 4 mettent en place un premier acteur, l’agneau. Cette proposition à l’imparfait a une valeur descriptive caractéristique des débuts de récit : fixer le cadre (ici uniquement spatial) de la situation initiale. Le début du process est souligné, au début du vers 5, par le présent de narration qui introduit le second acteur, le loup, et une motivation importante pour la suite (« à jeun »), motivation renforcée par les deux propositions descriptives (suite du vers 5 et vers 6) à l’imparfait. On peut considérer ces deux vers comme la complication du récit : la relation potentielle (manger) étant construite spontanément par le lecteur sur la base de ses savoirs (histoires de loups peuplant notre imaginaire). L’intrigue ainsi ouverte par la complication est la suivante : la faim du loup sera-t-elle satisfaite et l‘agneau restera-t-il ou non en vie ? Ces deux questions sont intimement liées : la dégradation de l’agneau (être dévoré) constituant une amélioration pour le loup (ne plus être à jeun), la dégradation pour le loup (être toujours affamé) entraînant une amélioration pour l’agneau (rester en vie).

   Symétriquement aux vers 5-6, les vers 27 à 29 constituent la résolution qui met fin au process. Ces vers sont constitués de deux propositions narratives (vers 27 et début du vers 28) d’une part, suite du vers 28 d’autre part) qui ont pour agent l’agneau et pour patient le loup, les prédicats emporter et manger sont complétés par une localisation spatiale : « au fond des bois ». Le vers 29 peut être considéré comme une proposition évaluative de la résolution. Conformément au modèle posé plus haut, on peut dire qu’une situation finale elliptique est aisément déduite de la résolution, une fin qui inverse le prédicat initial (l’agneau vivant => mort). Avec la résolution, le manque (la faim) introduit par la complication comme déclencheur-complication se trouve résolu conformément aux attentes.

   Reste l’ensemble des vers 7 à 26 qui apparaît comme séquentiellement hétérogène au reste – narratif – du texte. On peut parler ici d’un dialogue inséré dans le récit ou d’un récit construit autour d’un dialogue, conformément au genre narratif choisi : la fable. Je propose de considérer ce dialogue comme une transformation de l’action en dire(s), en un conflit de paroles. Si la longueur de ce développement tranche par rapport au reste du récit, ce qui ranche aussi, c’est son inutilité : les 20 vers se résument en une macro-proposition qui n’influe pas du tout sur le cours des événements. C’est précisément ce déséquilibre qui explique la teneur de la morale... Ce long dialogue illustre parfaitement ce que l’on peut dire, avec CH. Perelman, des conditions préalables à l’argumentation, de l‘opposition entre liberté spirituelle et contrainte : « L’usage de l’argumentation implique que l’on a renoncé à recourir uniquement à la force, que l’on attache du prix à l’adhésion de l’interlocuteur, obtenue à l’aide d’une persuasion raisonnée, qu’on ne le traite pas comme un objet, mais que l’on fait appel à sa liberté de jugement. »

   L’agneau aimerait être sur ce terrain ou, du moins, il tente d’y amener le loup car il sait que « le recours à l’argumentation suppose l’établissement d’une communauté des esprits qui, pendant qu’elle dure, exclut l’usage de la violence. » (ibidem). La fable de La Fontaine illustre ce que Perelman prévoit quand même : « D’aucuns prétendent que parfois, voire toujours, le recours à l’argumentation n’est qu’une feinte. Il n’y aurait qu’un semblant de débat argumentatif, soit que l’orateur impose à l’auditoire l’obligation de l’écouter, soit que ce dernier se contente d’en faire le simulacre : dans l’un comme dans l’autre cas, l’argumentation ne serait qu’u leurre, l’accord acquis ne serait qu’une forme déguisée de coercition ou un symbole de bon vouloir. »

_ _ _ Fin de citation                      

Sources : Jean-Michel Adam, Les Textes : types et prototypes (Colin, 2e édition 2009).

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