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La Fontaine et les enfants

   On constate avec curiosité que ce poète lu par tant d’enfants n’a pas aimé l’enfance. La Fontaine l’avouait d’ailleurs dans une lettre à sa femme (1662) : « De vous dire quelle est la famille de ce parent et quel nombre d’enfants il a, c’est ce que je n’ai pas remarqué, mon humeur n’était nullement de m’arrêter à ce petit peuple. »

   Aussi le portrait qu’il a tracé de l’enfance dans ses fables est-il loin d’être flatteur. Il lui reproche

- son caractère imprudent : L’enfant et le maître d’école, I, 19

- son esprit de cruauté : Les deux pigeons, IX, 2 (livre IX au programme du bac 2020) : « Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié) / Prit sa fronde et, du coup, tua plus d’à moitié / La volatile malheureuse[1]... »  

- son esprit de destruction : L’écolier, le pédant et le maître d’un jardin, IX, 5

Certain enfant qui sentait son collège,

Doublement sot et doublement fripon

Par le jeune âge et par le privilège

Qu’ont les pédants de gâter la raison,

Chez un voisin dérobait, ce dit-on,

Et fleurs et fruits

[...]

Un jour dans son jardin il vit notre écolier

Qui, grimpant, sans égard, sur un arbre fruitier,

Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,

Avant-coureurs des biens que promet l’abondance.

Même il ébranchait l’arbre, et fit tant, à la fin,

Que le possesseur du jardin

Envoya faire plainte au maître de la classe.

Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants

[...]

Son discours dura tant que la maudite engeance

Eut le temps de gâter[2] en cent lieux le jardin

[...]

Je ne sais bête au monde pire

Que l’écolier, si ce n’est le pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,

Ne me plairait aucunement[3].

   Pourtant, La Fontaine a longuement insisté dans sa préface sur le profit moral qu’on doit attendre de ses fables : « Platon, ayant banni Homère de sa république, y a donné à Ésope une place très honorable. Il souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait ; il recommande aux nourrices de les leur apprendre ; car on ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes, pendant qu’elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables ? »

   Mais, en dépit de ces déclarations, la valeur morale des fables de La Fontaine a été très diversement apprécié depuis le 17e siècle. On n’en pout tirer, d’après Rousseau et Lamartine, que de mauvaises et dangereuses leçons :

   « On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu [...]. Suivez les enfants apprenant les fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on veut les guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défaites des autres... Les enfants se moquent du corbeau, mais ils s'affectionnent tous au renard... Vous croyez leur donner la cigale pour exemple : c'est la fourmi qu'ils choisiront... Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c'est d'ordinaire le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion... Mais quand le moucheron terrasse le lion, alors l'enfant n'est plus lion, il est moucheron... » (Rousseau, L’Émile, livre II).

   Quant à Lamartine, il écrit dans la Première préface des Méditations : « Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Comment le livre serait-il bon ? L’homme ne l’était pas. On dirait qu’on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine[4]. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d’esprit, mais un philosophe cynique. Que penser d’une nation qui commence l’éducation de ses enfants par les leçons d’un cynique ? ».

   ll critique aussi le style : "Ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni ans la page, me rebutaient."

   Selon Nisard (Histoire de la littérature française), les fables sont au contraire une bonne lecture : « La Fontaine est le lait de nos premières années, le pain de l’homme mûr, le dernier mets substantiel du vieillard. Il n’y a de plus populaire que le livre de la religion. Celui qui n’a que deux ouvrages dans sa maison a les Fables de La Fontaine. » 

   Il en est de même pour Musset : 

Molière l'a prédit et j'en suis convaincu,

Bien des choses auront vécu

Que nos enfants liront encore

Ce que le bonhomme a conté,

Fleur de sagesse et de gaieté.

   Cette divergence d’opinions sur la moralité des Fables vient de la diversité même des éléments qu’elles contiennent. On y trouve, en effet :

1. De simples constatations tirées de l’expérience de la vie, qui malheureusement se charge de nous donner trop souvent le spectacle de la violence, de la ruse, de la vanité, de la sottise, de la méchanceté et de l’injustice triomphantes.

Exemples[5]

VII, 1 : Les Animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour[6] vous rendront blanc ou noir. »

- VII, 9 : Le Coche et la Mouche : « Ainsi certaine gens, faisant les empressés, / S’introduisent dans les affaires : / Ils font partout les nécessaires, / Et, partout importuns, devraient être chassés. »

- VII, 16 : Le Chat, la Belette et le petit Lapin : « Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois / Les petits souverains se rapportant[7] aux rois. »

- VIII, 10 : L’Ours et l’Amateur des jardins : « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ; / Mieux vaudrait un sage ennemi. »

- VIII, 23 : Le Torrent et la Rivière : « Les gens sans bruit sont dangereux ; / Il n’en est pas ainsi des autres. »

- X, 5 : Le Loup et les Bergers : « Bergers, bergers ! le loup n’a tort / Que quand il n’est pas le plus fort. »

2. D’utiles préceptes qui ne prêchent ni la noblesse du désintéressement, ni de l’héroïsme du sacrifice, mais qui nous recommandent plutôt une humble sagesse pratique, faite avant tout de prudence, de modération et de prévoyance.

Exemples

- VII, 4 : Le Héron : « Ne soyons pas si difficiles : / Les plus accommodants, ce sont les plus habiles. »  

- X, 1 : l’Homme et la Couleuvre : « On en use ainsi chez les grands : / La raison les offense ; ils se mettent en tête / Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens, / Et serpents. / Si quelqu’un desserre les dents, /C’est un sot. – J’en conviens : mais que faut-il donc faire ? / Parler de loin, ou bien se taire. »

3. de nobles conseils concernant l’amour, la pitié, la solidarité, le dévouement et la bonté.

Exemples

- VIII, 11 : Les deux Amis : « Qu’un ami véritable est une douce chose ! / Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ; / Il vous épargne la pudeur / De les découvrir vous-même ; / Un songe, un rien, tout lui fait peur / Quad il s’agit de ce qu’il aime. »

- VIII, 17 : L’Âne et le Chien : « Il se faut entr’aider ; c’est la loi de nature[8]. »   

- XI, 8 : Le Vieillard et les trois jeunes Hommes : « Mes arrière-neveux me devront cet ombrage : / Eh bien ! défendez-vous au sage / De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ? / Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui. »  


[1] La Fontaine met ce mot au féminin.

[2] Le mot avait alors toute la force de son sens étymologique : vastare (dévaster détruire).

[3] Comme on le voit, la sévérité de La Fontaine pour l’enfant n’a d’égale que celle dont il accable son malheureux maître.

[4] On disait aussi fréquemment le bonhomme.

[5] Exemples pris dans les livres VII à XI des fables, au programme du bac de français 2020.

[6] Des cours de justice.

[7] S’en rapportant.

[8] La loi naturelle.

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Date de dernière mise à jour : 27/03/2020