La Laitière et le pot au lait : analyse

La Laitiere et le pot au lait(La Fontaine)   Une des originalités de La Fontaine est la peinture réaliste de la vie rustique. Voici, alertement tracée, la silhouette d’une jeune fermière qui se hâte vers la ville, le gros bourg plutôt, où se traitent les affaires (On pense au "Meunier, son Fils et l’Âne"). Elle est active, entreprenante, au courant des prix et des conditions de l’élevage ; elle se plaît à évoquer toute la vie de la ferme : elle rêve, non de toilettes et de bijoux, mais de volailles et de troupeaux. Et l’auteur sait bien que le mari de cette paysanne doit avoir la main rude. Mais derrière la réalité campagnarde, on retrouve le fond de la nature humaine : le rêve de Perrette est semblable aux nôtres ou à ceux de La Fontaine. D’où cette fable en forme de confidence, pleine d’humour où le poète nous livre peut-être ses propres faiblesses...

La laitière et le pot au lait

Perrette, sur sa tête ayant un Pot au lait

Bien posé sur un coussinet [1],

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,

Ayant mis, ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats [2].

Notre [3] laitière ainsi troussée [4]

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait, en employait l'argent ;

Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée [5] :

La chose allait à bien [6] par son soin diligent.

« Il m'est, disait-elle, facile,

D'élever des poulets autour de ma maison [7] :

Le renard sera bien habile [8],

S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son [9] ;

Il était, quand je l'eus [10], de grosseur raisonnable :

J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.

Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il [11] est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau [12] ? »

Perrette là-dessus saute aussi, transportée [13] :

Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée [14] ;

La dame [15] de ces biens, quittant d'un œil marri [16]

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari,

En grand danger d'être battue [17].

Le récit en farce [18] en fut fait ;

On l'appela le Pot au lait.

*  

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrochole [19], Pyrrhus [20], la Laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant ; il n'est rien de plus doux :

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul [21], je fais au plus brave un défi ;

Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi [22] ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime [23] ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant [24] :

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,

Je suis gros Jean [25] comme devant [26].

(VII, 10)

_ _ _

Notes

[1] Pourquoi La Fontaine insiste-t-il sur ce détail ?

[2] Quels sont les détails essentiels pour la suite de l’action ?

[3] Préciser le ton.

[4] Bien ajustée. Terme familier, qui va avec pot et cotillon.

[5] Qu’exprime cette succession de verbes ?

[6] Réussissait. Cent œufs couvés par trois poules ? Le rêve commence ! On peut comprendre : faisait couver trois fois la même poule ou trois poules à la fois. Fénelon a adopté cette deuxième interprétation dans un exercice fait pour le duc de Bourgogne. En tout cas, il est difficile de faire couver par une poule 33 œufs à la fois !

[7] Tableau réaliste : elle les voit déjà.

[8] Elle voit même les dangers.

[9] Quel optimisme !

[10] Montrer que depuis le vers 12, le rêve prend de plus en plus l’intensité du réel. La série des faits passés a été interrompue par deux futurs (vers 14 et 16) et, brusquement, l’imparfait revient, puis le passé simple, marquant un passé plus reculé encore. L’imagination de Perrette court vite. Ce qui dans la réalité n’est encore qu’un projet est dans sa pensée déjà accompli. Imitation d’un passage bien connu de Rabelais où celui-ci fait dire à Picrochole (auquel La Fontaine fait allusion au vers 32) : « Que boirons-nous par ces déserts ?... – Voire mais, dit-il, nous ne bûmes point frais. » (I, 33).

[11] Le porc engraissé.

[12] Allégresse de l’évocation à expliquer.

[13] Analyser le rythme expressif.

[14] Gradation. Dans quel ordre s’évanouissent ces rêves ?

[15] Maîtresse. Ironie cruelle à démontrer.

[16] Désolé, fâché, triste. Archaïsme. À quoi tient la lenteur des vers 24 à 27 ?  

[17] Trait de mœurs à préciser.

[18] Les farces médiévales mettent aux prises maris et femmes (cf. Pathelin)

[19] Qui voulait conquérir l’univers. Cf. Rabelais.

[20] Roi d’Épire (3e siècle av. J.-C.). Boileau a mis en scène la folle ambition de Pyrrhus (Ep. I, 61-86).

[21] Autodérision.

[22] Shah de Perse.

[23] Ironie.

[24] Étudier la progression.

[25] Naïf et lourdaud (mais La Fontaine s’appelle Jean !)

[26] Préciser le ton.

Questions à se poser

Remarque : ne pas négliger la lecture des notes (cf. supra).

   1) Étudier les qualités dramatiques de ce récit : exposition, épisodes et dénouement.

   2) Comment, dans les vers 1 à 6, l’auteur a-t-il évoqué la démarche de la laitière (choix des mots et tournures, rythme et sons) ?  

   3) Montrer que la naissance, la progression et la chute du rêve sont présentées avec vraisemblance (réalisme).

   4) Quelles sont les qualités de la jeune femme et les traits de caractère qui la rendent sympathique ? Quels sont ses défauts ? Quelle serait, normalement, la moralité de ce récit ?   

   5) La confidence lyrique des vers 30 à 4 : montrer la vérité profondément humaine de ces observations. Que nous apprennent-elles sur l’auteur ?

   6) Étudier la valeur des modes et des temps : passage de l'imparfait au présent dans le récit. Présent et futur dans le monologue.  

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