« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

La Matrone d'Ephèse (La Fontaine)

Bon à savoir

La Matrone d'Ephèse (La Fontaine)   « La Matrone d’Éphèse » fait partie de l’ouvrage de La Fontaine, Contes et Nouvelles en vers (1665-1674). Il renoue ainsi avec la vieille tradition des « contes à rire » aux thèmes ressassés (filles troussées, maris cocus, femmes infidèles et rusées, moines paillards et gaillardises en tous genres). La Fontaine emprunte ses sujets à Boccace, l’Arioste, Marguerite de Navarre, etc.

   Il s’agit d’un « jeu » qui consiste moins à éveiller chez le lecteur des plaisirs sensuels qu’à susciter des jouissances esthétiques : l’admiration doit aller non aux audaces des histoires mais à l’art de la narration, la forme l’emportant sur le fond.  

   Les censeurs et les moralistes n’y voient que des écrits libertins, attentant à l’ordre moral. Les beaux esprits comme Chapelain ne marchandent pas leurs louanges à La Fontaine qui a « damé le pion à Boccace ».

   Dans le cas de « La Matrone d’Éphèse », La Fontaine s’inspire d’un passage du Satiricon de Pétrone (écrivain latin) que l’on peut résumer ainsi : « Dans Éphèse autrefois » une jeune et jolie veuve, modèle de chasteté et de fidélité, fut à ce point inconsolable de la mort de son époux, qu’elle prit la résolution extrême de se laisser mourir de faim en restant aux côtés du cadavre enfermée dans le même tombeau. Deux jours se passent ; la jeune femme résiste fermement aux conseils de sagesse que lui prodigue une esclave, sa sœur de lait, qu’une profonde affection a conduit à partager son sort.

   Ce « conte » n’est pas sans rappeler la fable « La jeune Veuve ».

Extrait

« ... Comme l'esclave avait plus de sens que la dame,

Elle laissa passer les premiers mouvements,

Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme

Dans l'ordinaire train des communs sentiments.

Aux consolations la veuve inaccessible

S'appliquait seulement à tout moyen possible

De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux :

Le fer aurait été le plus court et le mieux,

Mais la dame voulait paître encore ses yeux

Du trésor qu'enfermait la bière,

         Froide dépouille et pourtant chère.

C’était là le seul aliment

          Qu'elle prît en ce monument.

            La faim donc fut celle des portes

            Qu’entre d'autres de tant de sortes,

Notre veuve choisit pour sortir d’ici-bas.

Un jour se passe, et deux sans autre nourriture

Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas

            Qu'un inutile et long murmure

Contre les dieux, le sort, et toute la nature.

            Enfin sa douleur n'omit rien,

        Si la douleur doit s’exprimer si bien.

Encore un autre mort faisait sa résidence

Non loin de ce tombeau, mais bien différemment

Car il n'avait pour monument

Que le dessous d'une potence.

Pour exemple aux voleurs on l'avait là laissé.

Un soldat bien récompensé

Le gardait avec vigilance.

Il était dit par ordonnance

Que si d'autres voleurs, un parent, un ami

L'enlevaient, le soldat nonchalant, endormi

Remplirait aussitôt sa place,

C'était trop de sévérité ;

Mais la publique utilité

Défendait que l'on fit au garde aucune grâce.

*

Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau

Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.

Curieux il y court, entend de loin la dame

Remplissant l'air de ses clameurs.

Il entre, est étonné, demande à cette femme,

Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,

Pourquoi cette triste musique,

Pourquoi cette maison noire et mélancolique.

Occupée à ses pleurs à peine elle entendit

Toutes ces demandes frivoles,

Le mort pour elle y répondit ;

Cet objet sans autres paroles

Disait assez par quel malheur

La dame s'enterrait ainsi toute vivante.

« Nous avons fait serment, ajouta la suivante,

De nous laisser mourir de faim et de douleur. »

Encor que le soldat fût mauvais orateur,

II leur fit concevoir ce que c'est que la vie.

La dame cette fois eut de l’attention ;

Et déjà l'autre passion

Se trouvait un peu ralentie.

Le temps avait agi. « Si la foi du serment,

Poursuivit le soldat, vous défend l’aliment,

Voyez-moi manger seulement,

Vous n'en mourrez pas moins. » Un tel tempérament

Ne déplut pas aux deux femelles :

Conclusion qu'il obtint d'elles

Une permission d'apporter son soupé :

Ce qu'il fit ; et l'esclave eut la cour fort tenté

De renoncer dès lors à la cruelle envie

De tenir au mort compagnie.

«Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :

Qu'importe à votre époux que vous cessiez des vivre ?

Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre

Si par votre trépas vous l'aviez prévenu ?

Non Madame, il voudrait achever sa carrière.

La nôtre sera longue encor si nous voulons.

Se faut-il à vingt ans enfermer dans la bière ?

Nous aurons tout loisir d'habiter ces maisons.

On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? Attendons ;

Quant à moi je voudrais ne mourir que ridée.

Voulez-vous emporter vos appas chez les morts.

Que vous servira-t-il d'en être regardée.

Tantôt en voyant les trésors

Dont le Ciel prit plaisir d'orner votre visage,

Je disais : hélas ! C’est dommage

Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. »

 *

À ce discours flatteur la dame s'éveilla

Le Dieu qui fait aimer prit son temps, il tira

Deux traits de son carquois ; de l'un il entama

Le soldat jusqu'au vif ; L'autre effleura la dame

Jeune et belle elle avait sous ses pleurs de l'éclat,

Et des gens de goût délicat

Auraient bien pu l'aimer, et même étant leur femme.

Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,

Sorte d'amour ayant ses charmes,

Tout y fit : une belle, alors qu'elle est en larmes

En est plus belle de moitié.

Voilà donc notre veuve écoutant la louange,

Poison qui de l'amour est le premier degré

La voilà qui trouve à son gré

Celui qui le lui donne ; il fait tant qu'elle mange,

Il fait tant que de plaire, et se rend en effet

Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait.

II fait tant enfin qu'elle change ;

Et toujours par degrés, comme l'on peut penser :

De l'un à l'autre il fait cette femme passer

Je ne le trouve pas étrange :

Elle écoute un amant, elle en fait un mari

Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chéri.

Pendant cet hyménée un voleur se hasarde

D'enlever le dépôt commis aux soins du garde

Il en entend le bruit ; il y court à grands pas

Mais en vain, la chose était faite.

Il revient au tombeau conter son embarras

Ne sachant où trouver retraite.

L'esclave alors lui dit le voyant éperdu :

« L'on vous a pris votre pendu ?

Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?

Si Madame y consent j'y remédierai bien.

Mettons notre mort en la place,

Les passants n'y connaîtront rien. »

La dame y consentit. O volages femelles !

La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles,

Il en est qui ne le sont pas.

S'il en était d'assez fidèles,

Elles auraient assez d'appas.

 *

Prudes vous vous devez défier de vos forces.

Ne vous vantez de rien. Si votre intention

Est de résister aux amorces,

La nôtre est bonne aussi ; mais l'exécution

Nous trompe également ; témoin cette Matrone.

Et n'en déplaise au bon Pétrone,

Ce n'était pas un fait tellement merveilleux

Qu'il en dût proposer l'exemple à nos neveux.

Cette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire,

Qu'au dessein de mourir, mal conçu, mal formé ;

Car de mettre au patibulaire

Le corps d'un mari tant aimé,

Ce n'était pas peut-être une si grande affaire.

Cela lui sauvait l’autre ; et tout considéré,

Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré. »

* * *

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