La Vieille et les deux Servantes (La Fontaine)

La Vieille et les deux Servantes (La Fontaine)

   La source de La Fontaine est la fable d’Ésope, « La Femme et les Servantes » : « Une veuve laborieuse avait des servantes qu’elle avait coutume d’éveiller en pleine nuit, au chant du coq, pour travailler. Celles-ci, excédées de fatigue, pensèrent qu’il fallait étrangler le coq de la maison car il était d’après elles la cause de leurs maux en réveillant de nuit leur maîtresse. Mais il leur arriva, cela fait, de tomber dans des maux pires encore, car leur maîtresse, ignorant l’heure où chante le coq, les réveillait encore plus tôt dans la nuit. Ainsi, pour beaucoup de gens leurs propres calculs tournent à leur préjudice. » 

   Remarque sur la gravure de Chauveau ci-dessus : on distingue, à côté des pelotons de laine, un dévidoir et une quenouille.

La Vieille et les deux Servantes

Il était une vieille ayant deux chambrières.

Elles filaient si bien que les sœurs filandières [1]

Ne faisaient que brouiller [2] au prix de celles-ci.

La vieille n’avait point de plus pressant souci

Que de distribuer aux servantes leur tâche

Dès que Téthys [3] chassait Phébus aux crins dorés,

Tourets [4] entraient en jeu, fuseaux étaient tirés [5] ;

Deçà, delà, vous en aurez [6] :

Point de cesse, point de relâche.

Dès que l’aurore, dis-je, en son char remontait,

Un misérable coq à point nommé chatait ;

Aussitôt notre vieille, encor plus misérable,

S’affublait d’un jupon crasseux [7] et détestable,

Allumait une lampe, et courait droit au lit

Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

Dormaient les deux pauvres servantes.

L’une entrouvrait un œil, l’autre étendait un bras ;

Et toutes deux, très mal contentes,

Disaient entre leurs dents : « Maudit coq, tu mourras. »

Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée [8] ;

Le réveille-matin eut la gorge coupée.

Ce meurtre n’amenda nullement leur marché.

Notre couple, au contraire, à peine était couché,

Que la vieille, craignant de laisser passer l’heure,

Courait comme un lutin par toute la demeure.

C’est ainsi que, le plus souvent,

Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,

On s’enfonce plus avant :

Témoin ce couple et son salaire.

La vieille, au lieu du coq, les fit sombrer par là

De Charybde en Scylla [9].  

(Livre V, Fable 6)

_ _ _

Notes

[1] Les Parques, qui filaient la destinée des hommes.

[2] Faire avec confusion.

[3] Femme de l’Océan, déesse de la mer. Le soleil semble en effet sorti de l’Océan. Ne pas confondre avec Thétis, simple néréide et mère d’Achille. Ce vers a une allure épique. Le mot crins signifiant cheveux est encore employé au 17e siècle en poésie, mais en parlant d’un être autre que l’homme : « La Discorde aux crins de couleuvre. » (Malherbe).

[4] Rouets à filer. Le fuseau s’emploie non avec le rouet, mais avec la quenouille. C’est un bâton de bois autour duquel s’entoure le fil.

[5] De leur étui.

[6] En veux-tu en voilà. Cette expression marque par son balancement même le rythme du travail et la fièvre avec laquelle il est mené.

[7] Détail fort réaliste qui s’oppose aux images mythologiques nobles qui précèdent.

[8] Saisie.

[9] Encore une allusion mythologique : deux écueils situés entre l’Italie et la Sicile. Le passage était si étroit et les courants si violents que les navigateurs n’évitaient le premier que pour tomber dans le second.

Ajouter un commentaire

 
×