Le mal marié

Le mal marié (La Fontaine)

   La source du « Mal marié » est la fable d’Ésope, titrée « Le Mari et sa Femme » :

   « Un homme, dont la femme était détestée de tous les gens de la maison, voulut savoir si elle inspirait les mêmes sentiments aux serviteurs de son père. Sous un prétexte spécieux il l’envoie chez celui-ci. Peu de jours après, quand elle revint, il lui demanda comment elle était avec les gens de là-bas. Elle répondit que les bouviers et les pâtres la regardaient de travers. « Eh bien, femme, si tu es détestée de ceux qui font sortit leurs troupeaux à l’aurore et qui ne rentrent que le soir, à quoi faudra-t-il s’attendre de la part de ceux avec qui tu passes toute la journée ? Cette fable montre que souvent on connaît les grandes choses par les petites et les choses incertaines par celles qui sont manifestes. »  

Le mal marié

Que le bon soit toujours camarade du beau,

Dès demain je chercherai femme ;

 Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau,

 Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme

Assemblent l'un et l'autre point,

 Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.

 J'ai vu beaucoup d'hymens ; aucuns d'eux ne me tentent :

 Cependant des humains presque les quatre parts

 S'exposent hardiment au plus grand des hasards ;

 Les quatre parts aussi des humains se repentent.

 J'en vais alléguer un qui, s'étant repenti,

Ne put trouver d'autre parti,

Que de renvoyer son épouse,

Querelleuse, avare, et jalouse.

Rien ne la contentait, rien n'était comme il faut :

On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

Les valets enrageaient ; l'époux était à bout :

« Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,

Monsieur court, Monsieur se repose. »

Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,

Lassé d'entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents. La voilà donc compagne

De certaines Philis[1] qui gardent les dindons

Avec les gardeurs de cochons.

Au bout de quelque temps, qu'on la crut adoucie,

Le Mari la reprend. « Eh bien ! qu'avez-vous fait ?

Comment passiez-vous votre vie ?

L'innocence des champs est-elle votre fait ?

- Assez, dit-elle ; mais ma peine

Était de voir les gens plus paresseux qu'ici :

Ils n'ont des troupeaux nul souci.

Je leur savais bien dire, et m'attirais la haine

De tous ces gens si peu soigneux.

- Eh, Madame, reprit son époux tout à l'heure,

Si votre esprit est si hargneux,

Que le monde qui ne demeure

Qu'un moment avec vous, et ne revient qu'au soir,

Est déjà lassé de vous voir,

Que feront des valets qui toute la journée

Vous verront contre eux déchaînée ?

Et que pourra faire un époux

Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?

Retournez au village : adieu. Si, de ma vie,

Je vous rappelle, et qu'il m'en prenne envie,

Puissé-je chez les morts avoir pour mes péchés[2]

Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! »

(Livre VII, Fable 2)  

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Notes

[1] Philis est un nom de bergère d’idylle ou de pastorale, dont l’élégance est brutalement démentie par la fin de la phrase. Les Précieuses appelaient leurs servantes les « nymphes potagères » (!)

[2] La fable finit sur le ton comique, comme elle a commencé.

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