Testament expliqué par Esope (La Fontaine)

Testament expliqué par Ésope (La Fontaine)

   Le Testament expliqué par Esope (La Fontaine)

   Les problèmes d’héritage et de chicane sont monnaie courante au 17e siècle (comme au nôtre...). La Fontaine utilise une fable antique (Phèdre) que l’on peut remettre au goût du jour...   

Testament expliqué par Ésope

Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,

C’était l’oracle [1] de la Grèce :

Lui seul avait plus de sagesse

Que l’Aréopage [2]. En voici pour essai

Une histoire des plus gentilles [3]

Et qui pourra plaire au lecteur.

*

Un certain homme avait trois filles,

Toutes trois de contraire humeur ;

Une buveuse, une coquette,

La troisième, avare parfaite.

Cet homme, par son testament

Selon les lois municipales [4],

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur mère tant,

Payable quand chacune d’elles

Ne possèderait plus sa contingente [5] part.

Le père mort, les trois femelles

Courent au testament, sans attendre plus tard.

On le lit, on tâche d’entendre

La volonté du testateur ;

Mais en vain ; car comment comprendre

Qu’aussitôt que chacune sœur

Ne possèdera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa mère ?

Ce n’est pas un fort bon moyen

Pour payer, que d’être sans bien.

Que voulait donc dire le père ?

L’affaire est consultée, et tous les avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et mille manières,

Y jettent leur bonnet [6], se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus [7].

« Quant à la somme de la veuve,

Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve :

Il faut que chaque sœur se charge par traité [8]

Du tiers, payable à volonté,

Si mieux n’aime la mère en créer une rente,

Dès le décès du mort courante. »

La chose ainsi réglée, on compose trois lots :

En l‘un, les maisons de bouteille [9],

Les buffets dressés sous la treille,

La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,

Les magasins de malvoisie [10],

Les esclaves de bouche [11], et pour dire en deux mots,

L’attirail de la goinfrerie ;

Dans une autre, celui de la coquetterie,

La maison de la ville, et les meubles exquis,

Les eunuques et les coiffeuses,

Et les brodeuses,

Les joyaux, les robes de prix ;

Dans le troisième lot, les fermes, le ménage [12],

Les troupeaux et le pâturage,

Valets et bêtes de labeur.

Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire

Que peut-être pas une sœur

N’aurait ce qui lui pourrait plaire,

Ainsi chacune prit son inclination,

Le tout à l’estimation.

Ce fit dans la ville d’Athènes

Que cette rencontre [13] arriva.

Petits et grands, tout approuva

Le partage et le choix : Ésope seul trouva

Qu’après bien du temps et des peines

Les gens avaient pris justement

Le contre-pied du testament.

Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique

Aurait de reproches de lui !

Comment ? ce peuple, qui se pique

D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui,

A si mal entendu la volonté suprême

D’un testateur ? » Ayant ainsi parlé,

Il fait le partage lui-même,

Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;

Rien qui pût être convenable,

Partant rien aux sœurs d’agréable :

A la coquette, l’attirail

Qui suit les personnes buveuses ;

La biberonne [14] eut le bétail ;

La ménagère eut les coiffeuses.

Tel fut l’avis du Phrygien,

Alléguant qu’il n’était moyen

Plus sûr pour obliger ces filles

À se défaire de leur bien ;

Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,

Quand on leur verrait de l’argent ;

Paieraient leur mère tout comptant ;

Ne possèderaient plus les effets [15] de leur père :

Ce que disait le testament.

Le peuple s‘étonna comme il se pouvait faire

Qu’un homme seul eût eu plus de sens

Qu’une multitude de gens.

(Livre II, Fable 20)

_ _ _

Notes

[1] En tant que conseiller inspiré et infaillible.

[2] Tribunal qui siégeait à Athènes sur la colline d’Arès (Mars), et dont la sagesse était renommée.

[3] Joli, agréable. Terme inattendu pour qualifier un cas juridique. La chicane ne semble pas avoir été pour La Fontaine dénuée d’intérêt.

[4] Terme de jurisprudence : « se dit du droit coutumier qu’on observe dans quelque ville ou province particulière et qui n’a pas d’autorité dans les autres pays voisins. » (Furetière)

[5] Vieux terme juridique : la part qui lui revient.

[6] Renoncent à trouver la solution. Le bonnet est la coiffure des avocats et des juges.

[7] Sans s’occuper de la clause embarrassante.

[8] Par contrat écrit de payer à la mère le tiers de la somme due et à la volonté de celle-ci, à moins qu’au lieu du capital elle ne préfère la rente de la somme correspondante. Jargon judiciaire parfaitement imité !

[9] « Petite maison de campagne où l’on est visité souvent de ses amis, que l’on y traite. » (Acad.)

[10] Vin de Morée (Péloponnèse)

[11] Terme usuel pour désigner les services qui concernaient à la cour la nourriture et les boissons du roi.  

[12] Ici, outils servant aux travaux des champs.

[13] Conjoncture, circonstance, occasion.

[14] Terme burlesque signifiant « buveur, qui aime à boire. » (Acad.)

[15] Les biens.

* * *

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