« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

La Princesse de Clèves : critiques

Valincourt critique La Princesse de Clèves (Mme de Lafayette)

   La Princesse de Clèves suscita bien des critiques et des enthousiasmes. On peut s’attarder sur les Lettres à Madame la Marquise sur le sujet de La Princesse de Clèves (1678) de Valincourt (ou Valincour).

   * Il prétend en juger selon les règles du poème épique, l’ouvrage étant un roman, et le range auprès de Cyrus, Cléopâtre et Clélie dans une autre catégorie que celle des contes et nouvelles. L’abbé de Charnes (Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves, 1679) réfute son erreur de classification mais Valincourt n’a pas tout à fait tort.

   * Il critique certaines invraisemblances ou enchaînements : les scènes du portrait volé, de la lettre perdue, du tournoi, du héros dont on croit les jours en danger, de la conversation surprise, de l’amoureux mélancolique cherchant la solitude pour rêver « ont un air de grande aventure » : Mme de Lafayette semble profiter des facilités des romanciers baroques (effets merveilleux du hasard). Autre exemple : le jour même où Nemours s’égare à la chasse et se laisse conduire par la curiosité jusqu’au château de Coulommiers, le prince de Clèves quitte Paris où il était auprès du roi pour rejoindre sa femme à Coulommiers, entend son aveu, est tout de suite après rappelé par le roi : « Il me semble que ces manières d’incidents si extraordinaires sentent trop l’histoire à dix volumes », écrit Valincourt qui poursuit : « Il n’était rien de plus aisé que de rendre la chose naturelle et croyable. »

   * Pendant la scène de l’aveu, Valincourt se demande où Nemours a bien pu attacher son cheval « car l’histoire ne descend point dans un si petit détail », et si ses bottes à éperons ne le gêneraient pas pour s’enfuir, au cas où il serait découvert. Besoin d’explication exhaustive, encore baroque, chez un homme rebelle à toute fantaisie. Mais la nonchalance de Mme de Lafayette en face de la vraisemblance matérielle lui a permis d’atteindre une vérité morale bien plus importante.

   * Il critique Chastelart d’avoir remis à la reine dauphine une lettre « qu’il avait ramassée devant tant de monde, et que l’on avait dit âtre de Monsieur de Nemours. A mon avis, cela n’est pas d’un homme qui sait vivre à la Cour. »

   * Il critique Nemours d’avoir raconté au vidame de Chartres l’aventure de Coulommiers : « Pour être héros de roman, il faut du moins être au-dessus de ces petites démangeaisons de parler, auxquelles les hommes vulgaires sont sujets. » Pour lui, bienséances mondaines et délicatesses romanesques ne font qu’un.

   * Il pense qu’en faisant transporter à Coulommiers les tableaux dont l’un représente le siège de Metz où figure le duc de Nemours, la princesse a fait « une action un peu inconsidérée. Madame de Clèves devait ménager davantage le repos de son mari, et elle eût mieux fait de donner à sa passion quelque satisfaction plus sensible, pourvu qu’elle eût été plus secrète. » Ironie sans doute, mais il est persuadé que le respect des bienséances peut apporter une aide morale efficace, confondant le problème qui déchire la princesse avec les dilemmes dont les héros des romans baroques sortaient par un sursaut de l’honneur, alors que le roman de Mme de Lafayette est la remise en question la plus sévère de cet honneur mondain.

   * L’abbé de Charnes réfute cette critique de Nemours : « L’Auteur n’a pas voulu faire de lui un Héros romanesque, mais un Héros d’histoire. »

   * Valincourt, qui dédaigne les longs romans d’aventures et de beaux sentiments reproche à Mme de Lafayette de s’en inspirer encore mais il est lui-même leur héritier quand il réclame la minutie dans le récit et la générosité dans les caractères, sans voir que l’une est désormais inutile et l’autre sans vérité lorsqu’on aborde comme elle le fait la psychologie du cœur.

   * Il lui reproche (ainsi que Fontenelle) des digressions inutiles et fastidieuses (épisodes secondaires, développement de festivités, etc.) L’Abbé de Charnes réplique : « Quand on voudrait examiner la chose dans toute la rigueur du Poème épique, on trouverait toujours que les digressions de la Princesse de Clèves sont bien plus du sujet, et beaucoup plus courtes à proportion, que les Episodes des Poètes les plus exacts […]. D’ailleurs les histoires galantes qui sont si fort à la mode dans ce siècle, étant des images de ce qui se passe ordinairement dans le monde, ceux qui se mêlent d’en faire, ne doivent se proposer d’autre règle que celle de peindre les choses d’après nature, pour ainsi dire, et de rendre leurs tableaux le plus ressemblant qu’ils peuvent. Et ainsi peut-on trouver mauvais qu’on fasse venir adroitement dans ces sortes d’ouvrages quelques traits d’histoire, surtout lorsqu’ils sont bien touchés ? »

   * Selon lui, la célèbre scène de l’aveu est empruntée à un passage des Désordres de l’amour, roman publié en 1675 par Mme de Villedieu. Nous savons aujourd’hui que l’antériorité de cet ouvrage est discutable. Mais, empruntée ou non, la scène des Désordres n’a pas la même importance centrale dans l’économie du roman.    

Sources : Le Roman jusqu'à la Révolution, Henri Coulet, Armand Colin, réédition 2000.

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