La Princesse de Clèves : valeur et singularité

Problématisation de la particularité et de la valeur dans La Princesse de Clèves (Mme de La Fayette)

Dans son pamphlet titré La Littérature sans estomac, Pierre Jourde écrit : « Les vrais écrivains problématisent la valeur et la particularité, au lieu de tirer celle-là de celle-ci » et prend l’exemple de La Princesse de Clèves en se justifiant ainsi :

   « L’amour correspond au sentiment exacerbé de l’injustifiable associé au nécessaire. C’est ainsi qu’il apparaît au 17e siècle. [...] Chez elle [Mme de La Fayette], la décence de l’expression manifeste cette union problématique. Elle écrit par exemple : « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, te l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. » Un lyrique contemporain réagira contre ce genre de description, en partant du principe qu’on pourrait parler de la « beauté parfaite » de millions de femmes, et qu’il s’agit, pour l’écrivain, s’il veut être cohérent, de montrer en quoi cette femme-ci est belle, d’une manière unique, différente de toutes les autres. À cet objet extraordinaire, mots inouïs. La tâche, bien sûr, est impossible, puisque le langage fonctionne pour l’essentiel à base de généralité, et ne peut épuiser la particularité du moindre objet. S’il s’aperçoit de l’inanité de sa logorrhée, l’écrivain moderne n’a plus pour ressource que la rhétorique de l’indicible, il explique en quoi l’écrivain affronte une tâche démesurée, et cela lui permet de transformer en valeur l’erreur où il s’est lui-même fourvoyé.

   Mme de La Fayette indique bien qu’elle parle d’une femme très particulière, semblable à nulle autre. Mais elle se contente justement de l’indiquer, par comparaison. « L’on doit croire », cela suffit. Ce contraste entre la singularité de l’objet et la grande généralité des mots servant à le désigner marque le lieu de la particularité sans en détailler la qualité. Il fait apparaître une particularité sans particularité, par conséquent il la problématise. Nous sommes d’emblée installés dans l’écoute d’un discours lucide, dépourvu de toute complaisance. La particularité des choses fait certes leur valeur, elle ne les justifie de rien. [...]

   Certes, la sobriété classique ne constitue pas, heureusement, la seule solution. Il y a d’autres manières de faire du style un instrument de lucidité, permettant de mesurer à quel point ce qui nous est nécessaire n’est pas nécessaire. Par exemple [...], l’humour. »  

Sources : La Littérature sans estomac, Pierre Jourde, L’Esprit des Péninsules, 2002.  

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