« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Princesse de Clèves : commentaire

Commentaire Princesse de Clèves : "Il parut alors une beauté à la cour" (extrait chapitre I)

Extrait du Chapitre I de La Princesse de Clèves (Mme de La Fayette)

[A 15 ans, Mlle de Chartres fait ses débuts à la cour. La jeune fille n'en est pas moins remarquable par sa vertu et sa beauté ; en effet, sa mère, qui a veillé elle-même sur son éducation, a pris soin de la mettre en garde contre les dangers de la passion. L'auteur nous prépare ainsi à la ferme résistance que son héroïne opposera aux séductions de l'amour coupable. Mais, par là même, nous mesurons mieux le pouvoir de la passion amoureuse.]  

   « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le Vidame [titre nobiliaire ; à l'origine, représentant laïque d'un évêque] de Chartres et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de Mme de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires [peu communs : vocabulaire précieux]. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable [à la lui faire aimer]. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée [opinion de Mme de La Fayette elle-même] ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux [cf. le théâtre de Racine] ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements [intrigues amoureuses] ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité [cf. l'importance que prendra, dans la décision finale de l'héroïne la considération de son repos] suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ; mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

   Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Mme de Chartres, qui était extrêmement glorieuse [fière de son rang], ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le Vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris [saisi : terme très fort au XVIIe siècle] de la grande beauté de Mlle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes. »

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Commentaire

(Problématique : éducation)

   La Princesse de Clèves que Mme de La Fayette publia anonymement en 1678 est considéré comme le premier roman psychologique français. L'extrait proposé se situe au début du roman et peut faire figure de scène d'exposition, annonçant la suite de l'ouvrage où figurent les grandes caractéristiques du classicisme. Cependant, l'auteur se singularise par sa vision personnelle de l'éducation des femmes.

   Nous sommes ainsi amenés à nous interroger sur la dualité de son héroïne, une jeune fille de qualité éduquée par sa mère selon des concepts d'avant-garde.

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   Le portrait de la princesse ne se démarque pas de l'idéal classique. L'auteur utilise un vocabulaire abstrait, vague et répétitif que l'on peut remarquer dès la première phrase, avec le double emploi de « haute » et de « belles personnes », repris à la fin du texte par « grande beauté », « blancheur de son teint », « cheveux blonds », « traits réguliers », « grâce » et « charmes ». Ce manque de précision dans la description, cette absence de détails correspond bien à l'idéal classique où l'abstraction l'emporte sur le réalisme et où la femme est idéalisée.

   Cette « beauté » est une jeune fille d'excellente noblesse, qui va être présentée à la cour, celle d’Henri II. Ainsi, Mlle de La Fayette s'adresse à l'élite cultivée de l'époque, situant l'action du roman dans un milieu familier mais dans un passé récent : le roman est donc aussi un document historique sur une période de l'Histoire de France.

   Cette présentation à la cour est nécessaire dans le cadre du mariage de la princesse, âgée de seize ans, l'âge normal du mariage à cette époque. En tant que l'une « des plus grandes héritières de France », elle ne peut épouser qu'un grand nom et une grande fortune. Nous apprendrons bientôt que ce sera le prince de Clèves.

   Le lecteur du 17e siècle n'est donc pas surpris par l'univers que l'auteur lui donne à lire : il correspond aux schémas traditionnels de la bonne société.

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   Cependant, Mlle de La Fayette a des idées bien particulières sur l'éducation donnée aux jeunes filles, fort audacieuses pour l'époque.

   C'est au travers du portrait de Mme de Chartres, la mère de la jeune fille, que l'auteur peut surprendre en nous énonçant sa conception de l'éducation.

   Veuve et absente de la cour, elle dévoue son existence à sa fille, cultivant non seulement « son esprit et sa beauté » mais aussi et surtout lui apprenant une manière originale d'appréhender l'amour et le mariage. En cela, elle diffère des autres mères qui, pour protéger la vertu de leur fille, ne parlent jamais de « galanterie ». Mme de Chartres, au contraire, enseigne la lucidité amoureuse à sa fille, grande nouveauté pour une époque pudique où les jeunes filles sont protégées et laissées dans l'ignorance des réalités de l'amour.

   Comment procède-t-elle ? Elle lui décrit le côté agréable de l'amour mais aussi ses aspects dangereux et lui dresse un portrait impitoyable des hommes : « peu de sincérité », « tromperies », « infidélité ». En même temps, elle l'avertit des risques encourus à mener des aventures extra-conjugales qui peuvent entraîner « des malheurs domestiques ».

   Pour être heureuse et mener une vie « tranquille », il faut donc bien se connaître et se méfier de ses emportements afin de savoir « ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme qui est d'aimer son mari et d'en être aimée ».

   Cette conclusion vertueuse ne peut que satisfaire à la morale du siècle mais les détours qu'emprunte Mlle de La Fayette, en évoquant le danger de l'amour hors-mariage, basé sur la connaissance du cœur masculin, ne peut qu'interloquer une lectrice peu avertie qui rêve, comme toute jeune fille, de grand amour et d'aventure.

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   C'est ainsi qu'on a pu taxer Mlle de La Fayette de « féministe » avant l'heure : elle prend la défense des femmes et cherche à les protéger des hommes. Dans un âge classique où personne ne songe à aborder les problèmes relationnels entre hommes et femmes, Mme de La Fayette s'est ainsi singularisée en évoquant les dangers de l'amour. Cet extrait est d'un grand intérêt car il préfigure la suite du roman : l'héroïne va tomber amoureuse mais, fidèle à la « vertu » enseignée par sa mère, ne succombera pas à l'amour. Elle en mourra. On peut donc s'interroger sur la validité de cette éducation.

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