« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Princesse de Clèves : intérêt

La Princesse de Clèves offre trois intérêts :

   I. Les éléments précieux

   1/ Quoique l’ouvrage soit très court, des épisodes secondaires viennent se greffer sur l’intrigue centrale, très dépouillée. Voilà un trait constant de la structure des grands romans précieux (cf. Mlle de Scudéry). Toutefois, ces récits ont un effet convergent et illustrent la thèse centrale en attirant l’attention sur les désordres de l’amour.

   2/ La psychologie est souvent précieuse elle aussi. L’auteur pose des problèmes subtils pareils à ceux que l’on examine alors dans le salons, par exemple : un amant doit-il souhaiter ou non que sa maîtresse aille au bal ? L’analyse de l’amour est fondée sur la distinction entre les trois « Tendre » (cf. carte de Tendre) : reconnaissance, estime et inclination. Tous les personnages sont nobles, de cœur comme de naissance, « beaux et bien faits ».

   3/ Les situations sont parfois compliquées (cf. la scène du portrait dérobé) ou peu vraisemblables : ainsi Nemours assiste à l’aveu de la princesse de Clèves à son mari. On pourrait même parler d’un certain « attirail précieux » comme les bijoux à assortir, le portrait dérobé ou la lettre perdue.

   4/ Quant à la langue, pourtant sobre, voire pauvre, elle trahit certaines habitudes précieuses : goût pour les superlatifs et les adjectifs en |able|. 

   II. Le cadre historique 

   Mais, au lieu de ses dérouler dans un décor de pastorale comme l’Astrée ou dans une antiquité de haute fantaisie (comme les romans de Mlle de Scudéry), l’action a pour cadre un moment précis de l’Histoire de France, la fin du règne de Henri II et le début du règne de François II (1558-1559). Sans vain étalage d’érudition, Mme de de La Fayette s’applique à situer son roman dans le temps, proposant les mœurs de l’époque comme un tournoi, faisant revivre des figures historiques comme Henri II, Catherine de Médicis, Diane de Poitiers ou Marie Stuart et décrivant des intrigues réelles. On remarquera pourtant que, inconsciemment, c’est l’atmosphère de la cour de Louis XIV qu’elle évoque souvent plutôt que celle du temps des Valois.

   À propos d’Henri II par exemple, elle intègre son accident mortel : « Sitôt que l'on eut porté le roi dans son lit et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très considérable. Monsieur le connétable se souvint, dans ce moment, de la prédiction que l'on avait faite au roi, qu'il serait tué dans un combat singulier, et il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie. »

   III. Le roman d’analyse

   La couleur historique importe moins que la vérité humaine. Car les sentiments sont vrais : l’analyse de la passion chez Mme de Clèves, le prince de Clèves et le duc de Nemours n’a pas vieilli. C’est en cela que le drame qui se joue dans le cœur de la jeune femme nous touche. On pourrait le résumer par ces deux maximes de La Rochefoucauld [1] : « La même fermeté qui sert à résister à l’amour sert aussi à le rendre violent et durable » et « Qu’une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! ».

   On peut se demander pourquoi le roman d’analyse atteint d’emblée une telle vérité. C’est qu’il naît après la tragédie classique. L’influence de Corneille se traduit chez l’héroïne par le sens de sa « gloire », par le rôle de la volonté stoïque, de la raison et de la lucidité.

   Mais la princesse de Clèves se comporte également en héroïne racinienne, subissant les ravages de la passion. Elle refuse de céder à M. de Nemours autant par souci de son « repos » que par respect de son devoir. Elle avoue éprouver une « peur de l’amour » : expérience intime de l’auteur ? Tradition précieuse ? Influence pessimiste du jansénisme dans la littérature au cours de la seconde moitié du 17e siècle ?

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Notes

[1] Que Mme de La Fayette connut fort intimement.

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