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Andromède (Corneille)

Introduction

Decor pour Andromède, Corneille, gravure de Chauveau

   Commandée par la Cour (plus particulièrement par Mazarin), jouée en 1650 pendant une accalmie de la Fronde, Andromède est la première des « tragédies à machines » (ou « comédies en musique ») françaises.

   Somptuosité des décors, « machines » ingénieuses, apparitions de dieux et déesses, chœurs, musique concourent, dans ce prestigieux théâtre de Cour, au plaisir des yeux et des oreilles, conformes à la pompe et la magnificence, caractéristique majeure des spectacles de l’époque.

Résumé

   Persée délivrant Andromède du monstre marin (vase corinthien)

   L’intrigue, tirée des Métamorphoses d’Ovide, se veut romanesque : la reine Cassiope avait osé un jour égaler la beauté d’Andromède, sa fille, à celle des Néréides pour la punir, Neptune réclame qu’on livre la princesse en pâture à un monstre jailli des flots : Phinée, le fiancé de la jeune fille, ne peut ou n’ose la sauver. Un beau chevalier, Persée, qui l’aime en secret et n‘est autre que le propre fils de Jupiter, vole à son secours sur son cheval ailé Pégase. Il triomphe du monstre, gagnant ainsi le cœur et la main de la princesse.

Acte III, scène 3

Décoration du troisième acte.

   Voici une étrange Métamorphose. Sans doute qu’avant que de sortir de ce Jardin, Persée a découvert cette monstrueuse tête de Méduse[1] qu’il porte partout sous son bouclier. Les Myrtes et les Jasmins qui le composaient sont devenus des Rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la Nature, qu’il semble qu’elle ait plus contribué que l’Art, à les placer ainsi des deux côtés du Théâtre. C’est en quoi l’artifice de l’ouvrier est merveilleux, et se fait voir d’autant plus qu’il prend soin de se cacher. Les vagues s’emparent de toute la Scène, à la réserve de cinq ou six pieds[2] qu’elles laissent pour leur servir de rivage. Elles sont dans une agitation continuelle et composent comme un Golfe enfermé entre ces deux rangs de falaises. On en voit l’embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paraît si vaste, et d’une si grande étendue, qu’on jurerait que les vaisseaux qui flottent près de l’horizon, dont la vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n’y a personne qui en juge, que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l’injustice des Dieux, et du supplice d’Andromède : aussi la voit-on au haut des nues, d’où ces deux Vents qui l‘ont enlevée, l’apportent avec impétuosité, et l’attachent au pied d’un de ces Rochers.

ANDROMÈDE, attachée au Rocher ; PERSÉE, en l’air, sur le cheval Pégase ; CASSIOPE, TIMANTE[3] et le Chœur sur le Rivage.

TIMANTE, montrant Persée à Cassiope, et l’empêchant de se jeter en la mer.

Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide ?

Voyez par quels chemins on secourt Andromède,

Quel Héros, ou quel Dieu sur ce cheval ailé…

CASSIOPE

Ah ! c’est cet inconnu[4] par mes cris appelé,

C’est lui-même, seigneur, que mon âme étonnée…

PERSÉE, en l’air, sur Pégase.

Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée,

Si j’étais moins que lui digne de votre choix,

Et si le sang des Dieux cède à celui des Rois.

CASSIOPE

Rien n’égale, seigneur, un amour si fidèle,

Combattez donc pour vous en combattant pour elle :

Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.

PERSÉE, à Andromède.

Adorable princesse, avouez-en[5] mon bras.

CHŒUR DE MUSIQUE

Cependant que Persée combat le Monstre.

Courage, enfant des Dieux, elle est votre conquête,

Et jamais amant ni guerrier

Ne vit ceindre sa tête

D’un si beau myrte ou d’un si beau laurier.

UNE VOIX, seule

Andromède est le prix qui suit votre victoire,

Combattez, combattez,

Et vos plaisirs et votre gloire

Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez.

LE CHŒUR répète

Courage, enfant des Dieux, elle est votre conquête ;

Et jamais amant ni guerrier

Ne vit ceindre sa tête

D’un si beau myrte ou d’un si beau laurier.

TIMANTE à la reine

Voyez de quel effet notre attente est suivie,

Madame, elle est sauvée, et le monstre est sans vie.

PERSÉE, ayant tué le monstre

Rendez grâces à l’Amour qui m’en a fait vainqueur.

CASSIOPE

Ô ciel ! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur ?

L’Oracle de Vénus enfin s’est fait entendre[6],

Voilà ce dernier choix qui nous devait tout rendre,

Et vous êtes, Seigneur, l’incomparable époux,

Par qui le sang des Dieux doit joindre avec nous.

Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée,

C’est à ce grand Héros que le Sort t’a donnée,

C’est pour lui que le Ciel te destine aujourd’hui,

Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.

PERSÉE

Il faut la mériter par mille autres services,

Un peu d’espoir suffit pour de tels sacrifices.

Princesse, cependant quittez ces tristes lieux,

Pour rendre à votre Cour tout l’éclat de vos yeux.

Ces Vents, ces mêmes Vents qui vous ont enlevée,

Vont rendre de tout point ma victoire achevée :

L’ordre que leur prescrit mon père Jupiter

Jusqu’en votre Palais les force à vous porter,

Les force à vous remettre où l’on vous a vu prise.

ANDROMÈDE

D’une frayeur mortelle à peine encore remise,

Pardonnez, grand Héros, si mon étonnement

N’a pas la liberté d’aucune remercîment.

PERSÉE

Venez, Tyrans des Mers, réparer votre crime,

Venez restituer cette illustre victime,

Mériter votre grâce, impétueux mutins[7],

Par votre obéissance au maître des Destins.

_ _ _

 

[1] Persée avait tranché le cou et gardé la tête de la Gorgone Méduse, dont le regard pétrifiait quiconque osait la fixer.

[2] Un pied = environ 30 cm.

[3] Capitaine des gardes du roi, d’Andromède.

[4] À la Cour de Cassiope, Persée avait gardé l’incognito.

[5] Acceptez-vous mon bras pour votre défense.

[6] Au début de la pièce cet oracle, proféré sur la scène par Vénus en personne, avait promis à Andromède, pour le soir même un « illustre époux ».

[7] Serviteurs du dieu Éole, qui sert la fureur de Neptune, les vents sont rebelles aux volontés de Jupiter, le père de Persée.

Pistes de lecture

1. Théâtre => En quoi la structure de la scène est-elle particulièrement dramatique ? À quoi, en outre, tient le pathétique un peu facile du spectacle ?

2. Le monde héroïque => Qu’est ce qui rattache le personnage de Persée à la tradition chevaleresque, à la convention romanesque et au courant précieux ou galant du siècle ?

3. Décors et machines => « Cette pièce, disait Corneille, n’est que pour les yeux » : en quoi les décors et les effets scéniques relèvent-ils d’une esthétique baroque ?

4. Les divertissements musicaux => Étudier le lyrisme (mètres, dispositions des rimes, agencements des strophes) des parties chantées ; pourquoi, cependant, les personnages principaux du drame ne chantent-ils pas, selon la volonté expresse de Corneille, comme ils le feront plus tard dans les opéras ?

Acte IV, scène 1 (Extrait)

   La pièce n’était pas un simple spectacle ; on y retrouvait des thèmes, des questions, des valeurs dignes du théâtre cornélien : la justice ou l’injustice des dieux, la prédestination ou la liberté des hommes, et surtout l’héroïsme, la gloire et l’amour, sans parler des séductions de la poésie.

   Persée est la figure la plus romanesque du héros cornélien. En lui, s’incarnent et se rejoignent cette tradition courtoise et cette préciosité qui nourrissent l’idéal humain du siècle. En témoigne ce dialogue entre le chevalier vainqueur et la princesse sauvée, où la délicatesse des sentiments et la générosité parviennent à réaliser l’union amoureuse et harmonieuse dont rêvait l’élite mondaine du temps.   

ANDROMÈDE, PERSÉE, Chœur de nymphes, suite de Persée.

PERSÉE

Princesse, mon bonheur vous aurait mal servie,

S’il vous faisait esclave en vous rendant la vie,

Et ne vous conservait des jours si précieux

Que pour les attacher sous un joug odieux.

C’est aux courages[1] bas, c’est aux amants vulgaires,

À faire agir pour eux l’autorité des pères,

Souffrez à mon amour des chemins différents ;

J’ai vu parler pour moi les dieux et vos parents,

Je sens que mon espoir s’enfle de leur suffrage,

Mais je n’en veux enfin tirer autre avantage,

Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux

Du choix de vos parents, et du vouloir des Dieux.

Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même ;

Et comme enfin c’est vous et non pas moi que j’aime,

J’aime mieux m’exposer à perdre un bien si doux

Que de vous obtenir d’un autre que de vous.

Je garde cet espoir, et hasarde le reste,

Et, me soit votre choix ou propice ou funeste,

Je bénirai l’arrêt qu’en feront vos désirs,

Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs.

Remplissez mon espoir ou trompez mon attente,

Je mourrai sans regret, si vous vivez contente ;

Et mon trépas n’aura que d’aimables moments,

S’il vous ôte un obstacle à vos contentements.

ANDROMÈDE

C’est trop d’être vainqueur dans la même journée

Et de ma retenue et de ma destinée.

Après que par le roi vos vœux sont exaucés,

Vous parler d’obéir c’était vous dire assez :

Mais vous voulez douter, afin que je m’explique,

Et que votre victoire en devienne publique.

Sachez donc...

PERSÉE

Non, madame : où j’ai tant d’intérêt,

Ce n’est pas devant moi qu’il faut faire l’arrêt.

L’excès de vos bontés pourrait en ma présence

Faire à vos sentiments un peu de violence ;

Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour,

Pourrait en ma faveur séduire votre amour ;

La pitié de mes maux pourrait même surprendre

Ce cœur trop généreux pour s’en vouloir défendre ;

Et le moyen qu’un cœur ou séduit ou surpris

Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris ?

De tout ce que j’ai fait ne voyez que ma flamme,

De tout ce qu’on vous dit ne croyez que votre âme ;

Ne me répondez point, et consultez-la bien ;

Faites votre bonheur sans aucun soin du mien :

Je lui voudrais du mal s’il retranchait du vôtre,

S’il vous pouvait coûter un soupir pour quelque autre,

Et si, quittant pour moi quelques destins meilleurs,

Votre devoir laissait votre tendresse ailleurs.

Je vous le dis encor dans ma plus douce attente,

Je mourrai trop content, si vous vivez contente,

Et si, l’heur de ma vie ayant sauvé vos jours,

La gloire de ma mort assure vos amours.

Adieu. Je vais attendre ou triomphe ou supplice,

L’un comme effet de grâce, et l’autre de justice.

ANDROMÈDE

À ces profonds respects qu’ici vous me rendez

Je ne réplique point, vous me le défendez ;

Mais, quoique votre amour me condamne au silence,

Je vous dirai, seigneur, malgré votre défense,

Qu’un héros tel que vous ne saurait ignorer

Qu’ayant tout mérité l’on doit tout espérer.

 

[1] Cœurs.

Bon à savoir

   L’Andromède de Corneille fut reprise en 1682, avec autant de succès qu’en 1650, par la Comédie-Française récemment constituée. Pour cette reprise, la partition était de Marc-Antoine Charpentier (1635-1704), qui fut plus tard écarté du théâtre par Lully. Il écrivit cependant pour Molière les divertissements du Malade imaginaire, du Mariage forcé et de La comtesse d’Escarbagnas, et fut le collaborateur de Thomas Corneille. Son œuvre profane comporte également des cantates, des airs de cours, etc., mais c’est surtout son œuvre religieuse qui le fait considérer comme l’un des plus grands musiciens français du 17e siècle. Ses compositions musicales (dont son Te Deum) évoquent dans leurs apothéoses sonores les splendeurs de Versailles, ses glaces, ses ors et ses plafonds décorés par Le Brun.  

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Date de dernière mise à jour : 19/03/2020