Autour d’Horace - Éclaircissements historiques

Les Horaces et les Curiaces

I. Les origines légendaires de Rome

   Une tradition qui a inspiré au poète latin Virgile son épopée nationale l’Énéide, rattachait la fondation de Rome à la légende du chef troyen Énée et établissait une communauté d’origine entre elle et la ville d’Albe.

   Quand Troie fut prise par les Grecs qui détruisirent la ville et massacrèrent ses habitants, Énée échappa, grâce à la protection de la déesse Vénus, sa mère, au désastre de sa patrie et fit voile vers l’Italie pour y fonder, sur l’ordre des dieux, une ville à laquelle l’empire du monde était réservé[1].Après des aventures racontées dans l’Énéide, il aborda dans le Latium, région centrale de l’Italie, soutint des guerres victorieuses contre les habitants du pays et épousa la fille du roi Latinus, Lavinie, en l’honneur de laquelle il fonda, au bord de la mer, la ville de Lavinium. Un fils, nommé Ascagne, qu’Énée avait eu d’une épouse troyenne, quitta Lavinium et fonda, à l‘intérieur du pays, la ville d’Albe-la-Longue qui devint le centre religieux des cités latines confédérées. Douze rois succédèrent à Ascagne dans Albe-la-Longue ; le douzième, Procas, eut deux fils ; Amulius, le plus jeune, dépouilla du pouvoir son frère aîné Numitor et l’exila. Une fille de Numitor, Rhéa Silvia, eut du dieu Mars deux jumeaux, Romulus et Rémus qui furent exposés sur les eaux du Tibre, recueillis par un berger et allaités par une louve, au pied du mont Palatin, dans une grotte, le Lupercal ou grotte du loup, qui, au début de l’ère chrétienne, était encore pour les Romains un objet de vénération. Quand les deux enfants furent grands, ils apprirent l’histoire de leur famille, tuèrent l’usurpateur Amulius et rendirent la royauté d’Albe à leur grand-père Numitor. Celui-ci les renvoya dans les lieux de leur enfance pour y fonder une ville. Le vol des oiseaux, manifestant la volonté des dieux, désigna Romulus comme fondateur (753 av. J.-C.). Vêtu en prêtre, la tête voilée, il attela à sa charrue, dont le soc était d’airain, un taureau et une génisse ; il creusa le sillon traçant l’enceinte par quatre fois, il souleva, porta la charrue afin d’interrompre le sillon que nul ne devait franchir ; ainsi fut marqué l’emplacement des quatre portes de la ville. Rémus avait enjambé par dérision le sillon sacré, Romulus le tua : un fratricide avait ensanglanté la fondation de Rome[2].

   Ainsi Albains et Romains étaient deux peuples de même race, et l’historien latin Tite-Live pouvait dire en commençant le récit de la guerre qui les mit aux prises : « C’était presque une guerre civile. En effet le sang troyen coulait dans les veines des deux peuples ; Lavinium était sortie de Troie, Albe de Lavinium et les Romains de la race des rois d’Albe[3]. »   

II. La légende des Horaces et ses monuments

   Sous le troisième roi de Rome, Tullus Hostilius, une guerre causée, dit-on, par une rivalité d’ambition[4], éclata entre Albe et Rome. L’armée des Albains, conduite par leur roi Cluilius, envahit le territoire de Rome et campa à 5 milles (7 km. 500) de la ville. Cluilius étant mort dans le camp, on créa pour le remplacer un dictateur[5], magistrat investi de pleins pouvoirs qu’on nommait dans les circonstances exceptionnelles. Tullus, enhardi par cette mort, menaça à son tour le territoire d’Albe ; les deux armées se retrouvèrent en présente et allaient en venir aux mains lorsque le dictateur albain demanda une entrevue à Tullus. Il lui montra que cette guerre, en affaiblissant les deux peuples, servait les intérêts de leurs ennemis communs, les Étrusques, dont vainqueurs et vaincus deviendraient la proie ; mieux valait chercher le moyen de décider entre les deux peuples sans livrer une bataille rangée[6]. On choisit trois champions dans chaque armée : les trois frères Horace pour Rome, les trois frères Curiace pour Albe, et un traité fut conclu : celui des deux peuples dont les soldats seraient vainqueurs devait gouverner l’autre, mais sans l’opprimer[7].

   Le combat fut d’abord favorable aux champions d’Albe : deux des Romains furent tués. C’est alors que le troisième recourut à un stratagème que l’historien latin Tite-Live a raconté dans un récit que Corneille reproduit très fidèlement (acte IV, scène 2).

   Horace revenait vainqueur, précédée des dépouilles des ennemis vaincus lorsqu’il rencontra à la porte Capène[8] sa sœur, Camille, fiancée d’un des Curiaces. En reconnaissant sur l’épaule de son frère la tunique qu’elle avait tissée pour son fiancé la jeune fille poussa des cris lamentables en appelant Curiace[9]. Son frère indigné de cette conduite qu’il jugeait injurieuse à Rome, la perça de son glaive. Le meurtrier fut conduit au tribunal du Roi[10] qui nomma deux magistrats pour juger selon la loi le crime d’Horace. Les dispositions de la loi étaient terribles : « Qu’on voile la tête du condamné, qu’on le suspende à l’arbre fatal (une potence en forme de fourche) et qu’on le batte de verges, soit dans l’enceinte, soit hors de l’enceinte. » Les magistrats, appliquant la loi, condamnèrent Horace : « Horace, dit l’un d’eux, je te déclare coupable ; licteur[11], attache-lui les mains. » Le licteur passait déjà la corde, lorsqu’Horace s’écria : « J’en appelle ».  L’appel fut porté devant le peuple. Celui-ci, ému par le malheur de cette famille, ébranlé par un pathétique discours du vieil Horace, fit grâce. Toutefois, comme un meurtre avait été commis, on exigea que le père purifiât son fils par des cérémonies expiatoires[12]. Il éleva en travers du chemin un soliveau, espèce de joug sous lequel on fit passer le jeune homme la tête voilée.  

   Au premier siècle de l’ère chrétienne, c’est-à-dire environ 600 ans après l’époque où la légende place le combat des Horaces et des Curiaces, on montrait encore à Rome des vestiges de ces événements. Le soliveau était entretenu aux frais de l’état ; on l’appelait le Soliveau de la Sœur ; dans la partie méridionale du forum, place publique de Rome, s’élevait une petite colonne appelée le Pilier des Curiaces où leurs dépouilles avaient été suspendues ; on montrait en dehors de la ville les tombeaux des combattants à la place même où ceux-ci étaient tombés : « Ceux des deux Romains sont ensemble du côté d’Albe ; ceux des trois Curiaces sont plus près de Rome, mais éloignés les uns des autres, à l’endroit où a eu lieu chaque combat. » ; enfin les sacrifices expiatoires imposés au père par la sentence du peuple, étaient conservés dans la famille des Horaces.

III. Comment Corneille a représenté l’ancienne Rome

   Il ne faut pas chercher dans la tragédie d’Horace une représentation fidèle de la Rome primitive. D’abord Corneille ne vise, comme la plupart des poètes tragiques, qu’à émouvoir le spectateur par la peinture des sentiments généraux et humains, sans se soucier de l’exactitude historique ni de la couleur locale ; ensuite, on ne connaissait guère au 17e siècle de la Rome antique que les traditions et légendes dont la critique moderne a fait justice. En revanche, il a reproduit d’une manière vigoureuse (en les sublimant) le caractère traditionnel du Romain tel que les historiens, les poètes et les moralistes l’avaient dessiné.

   Pour Corneille, Tulle est un roi assez semblable à un souverain moderne, vivante image des dieux[13] sur la terre, exerçant une autorité de droit divin[14]. Au Ve acte, il tient chez le vieil Horace « un lit de justice » et dirige les débats comme pourrait le faire un premier Président du Parlement, donnant tout à tour la parole à l’accusation et à la défense.

   Pour simplifier ce dénouement et pour écarter de la scène les foules qu’y introduit Shakespeare et qui l’envahiront dans les drames romantiques, Corneille a supprimé l’intervention des magistrats et du peuple dans le jugement d’Horace. Il a retranché pareillement, comme trop locales, pittoresques et indignes de la majesté tragique les particularités relatives aux rites expiatoires auxquels le meurtrier fut soumis.

   À la vérité, il a respecté la tradition qui fait des Romains un peuple religieux et même superstitieux : on « atteste des dieux les suprêmes puissances[15] » ; on leur offre des sacrifices pour leur demander des avis[16] ou pour leur rendre grâces[17] ; on consulte les oracles[18] qui gardent dans la tragédie leur ambiguïté proverbiale ; mais les allusions à la religion romaine sont discrètes et restent très imprécises : aucun lieu du panthéon romain n’est nommé ; il n’est fait mention d’aucun rite ; les oracles sont même rendus par un Grec établi sur le mont Aventin[19].

   Ainsi Corneille a fait bon marché de tout ce qui touche à l’exactitude matérielle et même à l’esprit du temps.

   Il a résolument déclaré qu’il aurait commis un crime de théâtre « en habillant des Romains à la française ». De fait il a respecté les mœurs de l’ancienne Rome et l’image traditionnelle du Romain de la République.

   Dans sa famille, le père, le pater familias, exerce une autorité absolue : il est le juge naturel et légal de ses enfants sur lesquels il a le droit de vie et de mort. Ce droit, reconnu par tous[20], le vieil Horace l’invoque à plusieurs reprises et se déclare prêt à l’exercer ; il aurait puni ses fils de sa propre main s’ils avaient montré quelque faiblesse[21] ; il menace de mettre à mort le fils survivant qui a trahi la cause de Rome[22] ; devant le roi même il revendique « l’entière puissance » que lui « donnent sur ses fils les droits de la naissance[23]. » Ainsi cette « puissance paternelle », si caractéristique du droit familial dans la cité antique », Corneille l’a mise vigoureusement en relief fans cette tragédie romaine.

   Il a surtout représenté avec une sublime énergie les « sentiments romains »[24] que les historiens et les poètes de Rome ont célébrés ; fermeté d’âme qu’aucun malheur n’abat ; sentiment austère du devoir ; abnégation, dévouement total à la chose publique ; attachement à la liberté pour laquelle « les fils d’Énée se ruent aux armes[25] » ; « amour de la patrie, passion démesurée de la gloire[26] » qui a raison des sentiments ou des intérêts ; confiance invincible en le fortune de Rome, « en ses grands destins » qui étendront sa puissance « au-delà des routes du soleil[27], en sa mission historique qui est « d’exercer l’empire sur les nations[28]. » C’est à cet avenir, continuellement pressenti, entrevu, préparé, qui fait la grandeur et la poésie du sujet d’Horace.   

Sources : Horace, Hachette, 1935, Notes par René Vaubourdolle.       

             


[1] Horace, vers 39 à 60, 987-991.

[2] Corneille y fait allusion dans Horace au vers 1756. 

[3] Histoire romaine, I, XXIII. Voir les allusions à cette parenté dans la tirade de Sabine, Acte I, scène 1, vers 52-60.  

[4] Vers 39 à 60.

[5] Vers 283, 415.

[6] Voir le récit de cette scène et le résumé du discours du dictateur, acte I, scène 3, vers 279-327.

[7] Pour soutenir l’action et suspendre l’intérêt, Corneille suppose que les champions ne sont pas désignés immédiatement.

[8] Pour respecter l’unité de lieu, Corneille place la rencontre dans la maison d’Horace. 

[9] Camille ne maudit pas Rome, comme dans la tragédie. Corneille a aggravé sa faute pour rendre le crime d’Horace moins monstrueux.

[10] Pour respecter l’unité de lieu, Corneille fait venir le roi dans la maison d’Horace. Il a essayé d’expliquer cette invraisemblance : vers 1157-1161 et Acte V, scène 2, début.

[11] Appariteur des magistrats chargé d’exécuter leurs sentences.

[12] Horace, vers 1774-1775.

[13] Horace, vers 841.

[14] Vers 1469.

[15] Vers 1048.

[16] Vers 815.

[17] Vers 1152, 1771.

[18] Vers 188.

[19] Vers 191.

[20] Vers 1419.

[21] Vers 969.

[22] Vers 1050.

[23] Vers 1659-1660. 

[24] Vers 514.

[25] Énéide, VII, vers 648.

[26] Énéide, VI, 823.

[27] Vers 796.

[28] Vers 851.

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