« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Chimène (Le Cid)

Le pardon de Chimène est-il vraisemblable ?

Chimène    L’écriture classique se veut « vraisemblable », ce qui ne signifie pas réaliste. Prenons l’exemple du Cid (Corneille). Il est invraisemblable que Chimène pardonne à Rodrigue la mort de son père : question de principes. Elle agit contre sa fidélité paternelle et son honneur. Ce pardon contredit ses valeurs. Elle appartient en effet au monde aristocratique où les règles de l’honneur passent (doivent passer) avant les exigences de l’amour. Il y a donc une contradiction : Chimène n’obéit pas au code, son pardon n’est donc pas vraisemblable. Il ne faut pas s‘imaginer qu’elle change de caractère en cours de route, les revirements psychologiques des personnages étant une invention du 19e siècle.

   Peut-être le pardon de Chimène est-il réaliste, dans la mesure où, poussée par les circonstances et les événements, elle est dans la nécessité et l’intérêt de pardonner (le roi fait organiser un duel judiciaire remporté par Rodrigue et ordonne leur mariage).

   Mais le pardon de Chimène, en allant à l’encontre des règles, des codes et des bienséances, fait sensation et assure le succès de la pièce (également très critiquée) . Par ailleurs, il s’agit d’une transgression en accord avec son caractère, il représente sa passion (chez elle, la passion est caractère).

   Ainsi peut se résoudre le paradoxe.

Sources : La scène de roman, Stéphane Lojkine, Armand Colin, 2002.

Chimène dans les stances de Rodrigue (Le Cid, Corneille)

   Les stances sont une forme de monologue versifié (registre lyrique ici). Elles sont constituées de strophes régulières, construites selon un même modèle rythmique. Chaque strophe représente une étape dans l’élaboration d’une décision et se termine, pour cette raison, par un vers qui en condense le sens et constitue la chute. Uns strophe présente donc un sens complet en elle-même.

   Dans Le Cid, de Corneille, Rodrigue, après avoir tant hésité, prend ainsi la décision de venger son père :

« Mourir sans tirer ma raison !

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !

Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire

D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !

Respecter un amour dont mon âme égarée

Voit la perte assurée !

N’écoutons plus ce penseur suborneur,

Qui ne sert qu’à ma peine.

Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,

Puisqu’après tout il faut perdre Chimène. »  

   Il faut souligner que chaque strophe se termine par le nom de Chimène, comme un refrain qui traduit une sorte d'obsession et montre l'image de Chimène sans cesse présente.

Plan

- Indécision et désarroi de Rodrigue (3 premières strophes)

- Première décision : il songe à mourir (4e strophe)

- Seconde décision qui annule la première : l'honneur avant tout (5e et 6e strophes).

Remarque : rions !

   Le Cid est vivement critiqué (voir infra), notamment la scène où le héros se félicite d'avoir « vengé son honneur et son père ». Corneille réplique avec ironie (« Avis au lecteur », Attila, 1667) : « Il n'y a point d'homme au sortir de la représentation du Cid qui voulût avoir tué le père de sa maîtresse, pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en poursuivant sa mort. » Ailleurs, il revendique la fonction morale de la tragédie (notion de catharsis, chère à Aristote).

   En 1664, Racine, Boileau et Furetière écrivent une parodie du Cid dans Le Chapelain décoiffé, transformant notamment le monologue de Don Diègue (acte I, scène 4) en celui de Chapelain réclamant vengeance parce que son rival lui a arraché sa perruque. Les classiques reprochent à Corneille son discours emphatique. 

Le Cid (acte I, scène 4) 

DON DIEGUE

« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

 N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?

 Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers

 Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

 Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,

 Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,

 Tant de fois affermi le trône de son roi,

 Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?

 Ô cruel souvenir de ma gloire passée !

Œuvre de tant de jours en un jour effacée !

 Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !

 Précipice élevé d’où tombe mon honneur !

 Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,

 Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?

 Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :

 Ce haut rang n’admet point un homme sans honneur ;

 Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,

 Malgré le choix du Roi, m’en a su rendre indigne.

 Et toi, de mes exploits glorieux instrument,

 Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,

 Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,

M’a servi de parade, et non pas de défense,

 Va, quitte désormais le derniers des humains,

 Passe, pour me venger, en de meilleures mains. »

* * *

Le Chapelain décoiffé

CHAPELAIN

 « O rage ! ô désespoir ! ô Perruque m'amie !

N'as-tu donc tant duré que pour cette infamie ?

N'as-tu trompé l'espoir de tant de perruquiers

Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

Nouvelle pension fatale à ma calotte !

Précipice élevé qui te jette en la crotte !

Cruel ressouvenir de tes honneurs passez,

Services de vingt-ans en un jour effacés !

Faut-il de ton vieux poil voir triompher la Serre ?

Ou te mettre crottée, ou te laisser à terre ?

La Serre, sois d'un roi maintenant régalé,

Ce haut rang n'admet pas un Poète pelé ;

Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne,

Malgré mes masles vers m'en a su rendre indigne.

Et toi de mes travaux glorieux instrument,

Mais d'un esprit de glace inutile ornement,

Plume jadis vantée, et qui dans cette offense

M'a servi de parade et non pas de défense,

Va, quitte désormais le dernier des humains,

Passe pour me venger en de meilleures mains.

Si Cassaigne a du cœur, et s'il est mon ouvrage,

Voici l'occasion de montrer son courage ;

Son esprit est le mien, et le mortel affront

Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front. »

   Rions avec les contemporains qui ne s'en privèrent pas !    

Règle des trois unités (Chapelain)

Chapelain   Chapelain joua un rôle déterminant dans la formation de la doctrine classique. Dans sa Lettre sur les vingt-quatre heures (1630) adressée à Antoine Godeau, évêque et poète, qui avait soutenu que le dramaturge devait se soucier du plaisir du public et non des règles édictées par les doctes, il énonce les principes qui sous-tendent la règle des trois unités.

   Empruntées à Horace et Aristote, elles doivent être suivies parce qu’elles sont conformes à la raison qui impose à l’art – essentiellement imitation – de se soumettre à la vraisemblance (1).

   Ainsi, l’action représentée sur la scène doit-elle se dérouler dans un laps de temps qui se rapproche le plus possible du temps de la représentation, et dans un lieu unique. En opposition avec les pièces de théâtre de l’âge baroque, Chapelain prescrit une action unique (et non plus des événements extraordinaires et des accidents violents) et respectueuse de la bienséance.

   L’art doit instruire en distrayant et la théorie de la catharsis d’Aristote (« purgation des passions ») ainsi que le souci de décence et des bonnes mœurs permettent au théâtre de jouer ce rôle éducatif.

   C’est au nom de ces principes que fut passé au crible Le Cid de Corneille, dans les Sentiments de l’Académie sur Le Cid, dont Scudéry fut l’inspirateur et Chapelain le rédacteur. Étaient blâmés, conformément aux préceptes de Vaugelas et des puristes, les archaïsmes et les incorrections grammaticales de Corneille, l’invraisemblance et l’indécence du mariage de Chimène avec le meurtrier de son père ainsi que les infractions aux règles des trois unités.      

   Cette doctrine souleva bien des polémiques : en 1637, par exemple, Guez de Balzac, dans sa Lettre à Monsieur de Scudéry, défend Le Cid et les droits du génie contre la tyrannie des règles (« Savoir l’art de plaire ne vaut pas tant que savoir plaire sans art »). Dans la deuxième partie du 17e siècle, les résistances s’amenuisent. Mais l’insuccès total de son épopée La Pucelle (1657) et les sarcasmes de Boileau marquèrent toutefois le déclin de Chapelain.

_ _ _

Notes

(1) Le principe de vraisemblance : « La vraisemblance est, s'il le faut dire ainsi, l'essence du poème dramatique, et sans laquelle il ne se peut rien faire ni dire de raisonnable sur la scène. C'est une maxime générale que le vrai n'est pas le sujet du théâtre, parce qu'il y a bien des choses véritables qui n'y doivent pas être vues, et beaucoup qui n'y peuvent être représentées. [...] Il n'y a donc que le vraisemblable qui puisse raisonnablement fonder, soutenir et terminer un poème dramatique. » (Abbé d'Aubignac, La Pratique du théâtre, 1657).

* * *

Ajouter un commentaire