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Émilie et Cinna

Frontispice de la première édition de Cinna (1643)   La source de Cinna est le traité De la Clémence de Sénèque. La pièce (1642) est remplie de discussions politiques qui répondent aux préoccupations des assistants, les futurs combattants de la Fronde. C’est dire si Émilie est loin d’en être l’héroïne. Mais elle joue un rôle important dans l’économie de la pièce.  

   En effet, Émilie n’a qu’une idée en tête : abattre Auguste, bien que le prince ne cesse de la combler de faveurs et de marques de tendresse. La jeune fille, qui n’a jamais oublié le meurtre de son père, tué dans les proscriptions ordonnées jadis par Auguste pour asseoir et conserver son pouvoir, est devenue l’âme du complot que Cinna n’a organisé que pour mieux lui prouver son amour : c’est à ce prix qu’elle l’épousera. Un instant, Cinna craint de perdre toute occasion de la mériter : Auguste, las de l’empire, songe à abandonner le pouvoir ; Cinna l’exhorte à le conserver, afin d’avoir un prétexte pour l’immoler. Mais l’un des conjurés, Maxime, amoureux d’Émilie et jaloux de Cinna, finit par les trahir en dévoilant le complot à son confident, Euphorbe. Mis au courant, Auguste est atterré de reconnaître parmi les coupables ceux qui lui sont chers entre tous : va-t-il punir ou pardonner (Acte IV, scène 2 et V, 1).

   Le héros cornélien, c’est-à-dire Auguste, se montre héroïque ; et le moment où l’empereur, faisant taire en lui-même tout sentiment bas ou mesquin, pardonne aux conjurés, est propre à soulever cette admiration que Corneille voulait susciter, plus que la crainte et la pitié chères à Aristote (V, 3).

Extrait de la scène 3 de l’acte V

ÉMILIE

Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés ;

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :

Je connais mon forfait qui me semblait justice ;

Et (ce que n’avait pu la terreur du supplice)

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

Et mon cœur en secret me dit qu’il y consent.

Le ciel a résolu votre grandeur suprême ;

Et pour preuve, seigneur, je n’en veux que moi-même :

J’ose avec vanité me donner cet éclat,

Puisqu’il change mon cœur, qu’il veut changer l’État.

Ma haine va mourir, que j’ai crue immortelle ;

Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle ;

Et prenant désormais cette haine en horreur,

L’ardeur de vous servir succède à sa fureur.

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Réflexions possibles sur la pièce

- Émilie et sa soif de vengeance (I, 1 et 2 ; IV, 2)

- Cinna et son amour (1, 3)

- Cinna ou l’amour romanesque (III, 4)

- Émilie ou les contradictions de l’amour (I, 1 et 4)

- Maxime ou les faiblesses de l’amour (IV, 5)

- Le couple héroïque – Émilie et Cinna : du malentendu (III, 4) à la communion parfaite (V, 3).

Faute contre les règles ?    

   Notons que l’action de la pièce est hésitante. L’intérêt va d’abord aux conjurés, Émilie, Cinna, Maxime, puis recule, attend, avant de s’orienter vers Auguste. C’est au point qu’on s’est demandé parfois qui était le personnage héroïque de la tragédie. On comprend que ce ne peut être Cinna, sans convictions fermes, trop faible et trop amoureux ; ce ne peut être Émilie puisqu’en fin de compte son énergie vindicative est vaincue. Le héros est donc Auguste. L’intérêt se déploie au second acte et ne se fixe définitivement qu’au quatrième, ce qu’on a pu considérer comme un manquement aux règles.

À propos de Cinna

   * Voltaire écrit : « J’oserai dire ici à Corneille : Je souscris à l’avis de ceux qui mettent cette pièce au-dessus de tous vos autres ouvrages ; je suis frappé de la noblesse, des sentiments vrais, de la force, de l’éloquence, des grands traits de cette tragédie. Le récit que fait Cinna au premier acte, la délibération d’Auguste, plusieurs traits d’Émilie, et enfin la dernière scène sont des beautés de tous les temps et des beautés supérieures. » Il écrit ailleurs : « Ce n’est pas ici une pièce telle que les Horaces. On voit bien le même pinceau, mais l’ordonnance du tableau est très supérieure. Il n’y a point de double action ; ce ne sont point des intérêts indépendants les uns des autres, des actes ajoutés à des actes : c’est toujours la même intrigue. » 

   * Le 17 janvier 1643, Guez de Balzac écrit à Corneille pour le remercier de lui avoir envoyé sa tragédie toute fraîche imprimée. Résumons cette lettre : Cinna ressuscite Rome, une Rome grandie encore par le génie de Corneille ; vigueur et fermeté du personnage d’Émilie, inventée par Corneille et enfin grandeur de l’art cornélien. En voici un extrait :

« ... La femme d’Horace et la maîtresse de Cinna[1], qui sont vos deux véritables enfantements et les deux pires créations de votre esprit, ne sont-elles pas aussi les principaux ornements de votre poème ? Et qu’est-ce que la saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre façon ? Je ne m’ennuie point, depuis quinze jours, de considérer celle que j’ai reçue la dernière[2]... C’est à mon gré une personne si excellente, que je pense dire peu à son avantage, de dire que vous êtes beaucoup plus heureux en votre Horace, que Pompée[3] n’a été en la sienne, et que votre fille Émilie vaut sans comparaison davantage que Cinna, son petit-fils...»    

 

 [1] Sabine et Émilie sont deux personnages créés de toutes pièces par Corneille.

[2] Émilie.

[3] Cinna était le fils d’une fille de Pompée. 

   * Boileau : « Au Cid persécuté, Cinna doit sa naissance. »

Bien plus tard...

   En 1808, à Erfurt, Napoléon rencontre le tsar Alexandre pour une conférence au sommet sur le partage du monde en sphères d’influence. Les négociations doivent être accompagnées de grandes représentations théâtrales, auxquelles se prête bien le théâtre d'Erfurt. Cette soirée est soigneusement préparée avec le directeur de la Comédie-Française : « Pas de comédies ! Les gens d’outre-Rhin n’y comprennent rien ! » On choisit donc une tragédie classique[1], Cinna. Dans la pièce, après la conspiration du début, se trouve une scène de clémence impériale : en un geste de pardon, le souverain étend la main sur son adversaire profondément incliné en disant ces vers :

« Tous ces crimes d’État qu’on fait à la couronne

Le Ciel nous en absout alors qu’on nous la donne.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable :

Quoi qu’il ait fait ou fasse, il est inviolable. »  

   Le rôle est tenu par le grand Talma, dont on dit qu’il a appris à l’empereur la manière de porter un manteau de César de forme antique. On lui a indiqué quels passages il doit faire ressortir et lesquels il doit dire d’un ton négligé. Car toutes ces pièces classiques cachent des paroles chargées de dynamite.   . 

 


[1] On songe aussi au Mahomet de Voltaire, bien que Napoléon n’aime pas cette pièce. Elle comporte en effet ces lignes très utiles : « Qui l’a fait maître ? Qui l’a couronné ? La victoire ! » . Mahomet est donc inclus dans le programme.

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Date de dernière mise à jour : 10/04/2020