Femmes dans Le Menteur (Corneille)

   Lorsque Corneille fait jouer Le Menteur en 1644 (auquel il donner une Suite en 1645), il est déjà le grand Corneille, l’auteur du Cid, d’Horace, de Cinna et de Polyeucte. Mais cette nouvelle pièce relève de son premier théâtre, renouant avec le genre de la comédie et le ton comique. L’intrigue, tirée d’une œuvre espagnole, repose sur un quiproquo et les mensonges du héros.

Résumé

   De retour à Paris, frais émoulu des études de droit qu’il a poursuivies à Poitiers, un jeune gentilhomme, Dorante, ne songe qu’aux plaisirs de la capitale et à la galanterie. Mentir lui paraît le plus sûr moyen d’arriver à ses fins. À peine a-t-il vu passer deux jeunes Parisiennes, Clarice et Lucrèce, qu’il s’empresse de faire la cour à la première et de lui narrer ses hauts faits d’armes à la guerre. À peine a-t-il entendu son ami Alcippe évoquer une fête éblouissante donnée sur l’eau qu’il se vante de l’avoir offerte à la dame qu’il aime. Et Alcippe, persuadé qu’il s’agit de Clarice, sa maîtresse, se morfond dans la jalousie. Le père de Dorante veut le marier mais qu’à cela ne tienne ! Dorante s’invente une épouse à Poitiers.

   Les choses se compliquent d’autant plus que Dorante continue à courtiser Clarice en croyant qu’elle s’appelle Lucrèce et que la vraie Lucrèce lui donne un rendez-vous nocturne sous son balcon, où n’apparaît et ne parle que Clarice ! La vérité finira par éclater mais tout se terminera bien puisque Clarice épousera Alcippe, et Dorante Lucrèce, qu’il préférait en fin de compte à Clarice ! Cliton, le valet de Dorante, assiste, éberlué à ces extravagances.

Voici un extrait de la scène 6 de l’Acte I où Dorante se justifie auprès de lui de ses mensonges concernant ses batailles et ses festins.

Extrait

DORANTE

O le beau compliment à charmer une dame,

De lui dire d’abord : J’apporte à vos beautés

Un cœur nouveau venu des universités,

Si vous avez besoin de lois et de rubriques,

Je sais le code entier avec les Authentiques,

Le Digeste nouveau, le vieux, L’Infortiat ;

Ce qu’en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat[1].

Qu’un si riche discours nous rend considérables !

Qu’on amollit par là de cœurs inexorables !

Qu’un homme à paragraphes[2] est un joli galant !

On s’introduit bien mieux à titre de vaillant,

Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace,

À mentir à propos, jurer de bonne grâce,

Étaler force mots qu’elles n’entendent pas,

Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas[3],

Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares,

Plus ils blessent l’oreille, et plus leur semblent rares,

Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossé,

Vedette[4], contrescarpe[5], et travaux avancés,

Sans ordre, et sans raison, n’importe, on les étonne,

On leur fait admirer les bayes qu’on leur donne[6],

Et tel, à la faveur d’un semblable débit,

Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

CLITON

À qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire :

Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.

DORANTE

J’aurai déjà gagné chez elle quelque accès,

Et loin d’en redouter un malheureux succès,

Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,

Nous pourrons sous ces mots être d’intelligence ;

Voilà traiter l’amour, Cliton, et comme il faut.

[...]

CLITON

... Mais enfin ces pratiques

Vous peuvent engager en de fâcheux intrigues[7].

DORANTE

Nous les démêlerons, mais tous ces vains discours

M’empêchent de chercher l’objet de mes amours,

Tâchons de le rejoindre, et sache qu’à le suivre

Je t’apprendrai bientôt d’autres façons de vivre.

 


[1] Ouvrages de jurisprudence et juristes renommés.

[2] Celui qui se plonge dans les paragraphes minutieux des textes de loi.

[3] Généraux au service de l’Empereur (c’est à la guerre franco-allemande – Guerre de Trente ans – que s’est soi-disant illustré le Menteur).

[4] Petite tourelle sur un rempart, destinée aux sentinelles.

[5] Mur extérieur d’un fossé.

[6] Donner des bayes, c’est raconter des blagues (cf. bayer ou béer).

[7] À l’époque, terme masculin ou féminin.

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