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Femmes dans Tartuffe

Résumé de Tartuffe (1664-1669)

   Orgon a deux enfants, Damis et Marianne ; il a épousé en secondes noces la jeune Elmire. Tous seraient heureux si Orgon et sa mère, Mme Pernelle, ne s’étaient entichés d’un certain Tartuffe, qu’elles considèrent comme un saint homme. Mais pour Damis, Marianne, Elmire, Cléante (frère d’Elmire) et la servante Dorine, Tartuffe est un hypocrite, dont la « sacrilège et trompeuse grimace » est bien différente de la vertu des dévots véritables. Quoi qu’il en soit, Orgon a résolu de lui donner sa fille Marianne, qui est presque fiancée à Valère. L’intervention d’Elmire, qui essaie de détourner Tartuffe de ce mariage, nous permet de constater la duplicité de Tartuffe et l’aveuglement d’Orgon. Car Tartuffe profite du tête-à-tête pour faire à la jeune femme, en termes mystiques, une déclaration d’amour prudemment enveloppée. Orgon, avisé de cette fourberie par Damis qui a surpris la scène, refuse de croire son fils, le chasse et fait à Tartuffe une donation générale de ses biens. Il ne faut pas moins qu’une récidive de Tartuffe, cette fois habilement provoquée par Elmire en présence de son mari caché, pour convaincre celui-ci. Outré, il se montre et veut chasser l’imposteur. Mais celui-ci répond sur le ton d’un maître : la maison est à lui, du fait de la donation et il détient en outre des papiers politiques compromettants qu’Orgon lui a jadis confiés. Il les met sous les yeux du roi. Orgon serait perdu « si nous ne vivions sous un prince ennemi de la fraude ». L’exempt, que Tartuffe est allé chercher pour arrêter Orgon arrête soudainement Tartuffe, reconnu pour être un criminel que la justice recherche. Le roi pardonne à Orgon en considération de ses services passés. Et Marianne, naturellement, épousera Valère.  

Remarque : Molière dut combattre cinq ans, malgré l’appui du roi, pour obtenir le droit de représenter publiquement le Tartuffe.

Tartuffe et la Compagnie du Saint-Sacrement

   Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos

   À peine entré en scène (1), Tartuffe fait un geste symbolique qui soulève un éclat de rire général et qui amusait surtout les contemporains de Molière. Apercevant la servante Dorine, qui a la gorge découverte selon la mode de l’époque, il tire un mouchoir de sa poche et, en détournant les yeux, le lui présente et lui dit :

  « Ah ! mon Dieu ! je vous prie ;

Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.

DORINE

Comment !

TARTUFFE

Couvrez ce sein que je ne saurais voir.

Par de pareils objets, les âmes sont blessées ;

Et cela fait venir de coupables pensées.

DORINE

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,

Et la chair sur vos sens fait grande impression ?

Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :

Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,

Et je vous verrai nu du haut jusques en bas,

Que toute votre peau ne me tenterait pas."

(Acte III, scène 2)

   Nous voyons ici une caricature amusante. Mais ici Molière répond directement à la campagne que mènent à ce moment-là les Confrères du Saint-Sacrement, les prédicateurs et l’Archevêque de Paris lui-même contre la mode féminine. En 1660 en effet s’affrontent avec une acuité particulière deux conceptions de la vie : la conception mondaine et la conception chrétienne. La Compagnie du Saint-Sacrement est une société secrète composée des membres de l’aristocratie et de la bourgeoisie, convaincus qu’il faut réformer le monde au lieu d’en sortir (2), le fréquenter pour agir sur lui, faire pénétrer l’esprit de ferveur chrétienne dans les familles, les grands corps d’État, les salons, à la Cour même, et combattre partout le frivolité des mœurs et l’indécence de la mode. Un des articles du règlement de la Société prévoit la guerre aux troupes de baladins et d’histrions qui portent soi-disant la corruption parmi le peuple. Les Confrères ont entrepris la police des spectacles, empêchant, même par la violence, les exhibitions licencieuses et les jeux grossiers. Molière conserve le souvenir cuisant d’une rencontre avec leur troupe dans la salle des Messagers d’où il fut chassé à coups de bâton.

(Sources : Types universels dans la littérature française, Jean Calvet, Éditions Fernand Lanore, 1932).   

   C’est donc de ce conflit que naît Tartuffe, qui pose cette question redoutable : quelle place la religion doit-elle occuper dans la vie de société ?

   Remarque : Le Tartuffe est intitulé L’Imposteur dans toutes les éditions antérieures à 1734.

_ _ _

Notes

(1) Il n’apparaît qu’au 3e acte.Tartuffe est bien le personnage central de la pièce, mais il n’est pas toute l’œuvre. Voilà pourquoi, peut-être, il n’apparaît pas das les deux premiers actes. Sa venue est longuement préparée. Mais tant de scènes n’auraient pas été nécessaires si Molière n’avait pas voulu, avant tout, poser dans toute son ampleur la question religieuse (conception mondaine de la société vs conception dévote avec la Compagnie du Saint-Sacrement notamment) qu’il illustrera ensuite par un exemple.

(2) A la différence des jansénistes de Port-Royal qui ne veulent pas composer avec la société et se retirent dans la solitude.  

Acte I, scène 1

Acte I, scène 1

Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Damis, Dorine, Flipote.

MADAME PERNELLE

Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.

ELMIRE

Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.

MADAME PERNELLE

Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;

Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.

ELMIRE

De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.

Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?

DAME PERNELLE

C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci[1],

Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud[2].

DORINE

Si…

MADAME PERNELLE

Vous êtes, ma mie, une fille suivante[3],

Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

DAMIS

Mais…

MADAME PERNELLE

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;

C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

MARIANE

Je crois…

MADAME PERNELLE

Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,

Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
Et vous menez sous chape[4] un train que je hais fort.

ELMIRE

Mais, ma mère…

MADAME PERNELLE

Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,

Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière ; et cet état[5] me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.

CLÉANTE

Mais, madame, après tout…

MADAME PERNELLE

Pour vous, monsieur son frère,

Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.

DAMIS

Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…

MADAME PERNELLE

C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;

Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
De le voir querellé[6] par un fou comme vous.

DAMIS

Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot[7] de critique

Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?

DORINE

S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,

On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
Car il contrôle tout, ce critique zélé.

MADAME PERNELLE

Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.

C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire[8].

DAMIS

Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,

Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.

DORINE

Certes, c’est une chose aussi qui scandalise

De voir qu’un inconnu céans s’impatronise[9] ;
Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
En vienne jusque-là que de se méconnaître,
De contrarier tout, et de faire le maître.

MADAME PERNELLE

Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux

Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.

DORINE

Il passe pour un saint dans votre fantaisie :

Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.

MADAME PERNELLE

Voyez la langue !

DORINE

À lui, non plus qu’à son Laurent[10],

Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.

MADAME PERNELLE

J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;

Mais pour homme de bien je garantis le maître.
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
C’est contre le péché que son cœur se courrouce
Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.

DORINE

Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,

Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans[11] ?
En quoi blesse le ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…

(Montrant Elmire.)
Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.

MADAME PERNELLE

Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.

Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.

CLÉANTE

Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?

Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n’est point de rempart.
À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;

Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.

DORINE

Daphné, notre voisine, et son petit époux,

Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
L’apparente lueur du moindre attachement[12],
D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.

MADAME PERNELLE

Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.

On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
Qu’elle condamne fort le train[13] qui vient céans.

DORINE

L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !

Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
Et l’on sait qu’elle est prude[14], à son corps défendant.
Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
Et du voile pompeux d’une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
Ce sont là les retours[15] des coquettes du temps :
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude

Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
Et la sévérité de ces femmes de bien
Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d’envie,
Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.

MADAME PERNELLE, à Elmire.

Voilà les contes bleus[16] qu’il vous faut pour vous plaire,

Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
Car madame, à jaser, tient le dé[17] tout le jour.
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées :
Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
C’est véritablement la tour de Babylone[18],
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune[19] ;

Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
(Montrant Cléante.)
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
(À Elmire.)
Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
(Donnant un soufflet à Flipote.)
Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
Marchons, gaupe[20], marchons.

Pistes de réflexion

   1/Se demander en quoi Mme Pernelle est un personnage de farce. Il faut savoir que le rôle était tenu – comme le voulait l’usage pour ce genre de duègnes – par un homme.

   2/Dévotion et vie mondaine

- Quelle forme de christianisme incarne et défend Mme Pernelle ? De quels autres personnages de Molière peut-on la rapprocher ?

- Quelle philosophie contraire de la vie Cléante et Dorine mettent-ils en avant ?

- Quelles ambiguïtés risquaient de scandaliser les chrétiens sincères du temps ?  

   3/Une leçon de théâtre

   - Quelles sont les qualités de cette scène d’exposition ? (Présentation des personnages, mise en place des éléments essentiels de l’intrigue, mise en œuvre du grave problème social et moral qui est au cœur de l’œuvre).  

Remarque

   C’est à partir de la création de Molière que les termes « tartuffe » et « tartufferie » sont entrés dans la langue française.

 

[1] Conduite, manière de vivre.

[2] Ce roi, élu par la corporation des marchands, n’avait aucune autorité.

[3] Dame de compagnie.

[4] Sous cape, secrètement.

[5] Signes extérieurs de la condition sociale, manière dont on s’habille.

[6] Accusé.

[7] Dévot à la piété affectée et suspecte.

[8] Amener.

[9] S’introduit en maître.

[10] Valet de Tartuffe.

[11] Fréquente la maison familièrement.

[12] Intrigue amoureuse, liaison.

[13] Cortège de visiteurs.

[14] « Sage, réglé et circonspect dans ses mœurs, dans ses paroles, dans sa conduite ». (Dictionnaire de l’Académie).

[15] Ruses, artifices (terme de vènerie).

[16] Contes pour enfants, propos puérils.

[17] Conduire la partie (terme du jeu de dés).

[18] Ou la tour de Babel.

[19] Abondamment.

[20] Grosse fille, laide et malpropre.

* * *

La servante Dorine et la scène du "pauvre homme" : Acte I, scène 4

   Lucide, Dorine a déjà jugé son maître Orgon qui considère Tartuffe comme un saint et a critiqué également le serviteur de ce dernier.

Extrait antérieur

« Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,

Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon.

Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,

Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.

Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains

Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,

Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,

Avec la sainteté les parures du diable. »

_ _ _

   Orgon revient de la campagne après une courte absence et ne se préoccupe que de la santé de Tartuffe. Cléante, son beau-frère, et Dorine sont présents.

. . .

ORGON à Dorine

Tout s’est-il ces deux jours passé de bonne sorte ?

Qu’est-ce qu’on fait céans, comme est-ce qu’on s’y porte ?

DORINE

Madame eut, avant-hier, la fièvre jusqu’au soir,

Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Tartuffe ! Il se porte à merveille ;

Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

Le soir, elle eur un grand dégout

Et ne put au souper toucher à rien du tout,

Tant sa douleur de tête était encor cruelle !

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Il soupa lui tout seul devant elle ;

Et fort dévotement, il mangea deux perdrix,

Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

La nuit se passa tout entière

Sans quelle pût fermer un moment la paupière ;

Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,

Et jusqu’au jour près d’elle, il nous fallut veiller.

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Pressé d’un sommeil agréable,

Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;

Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,

Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

À la fin, par nos raisons gagnée,

Elle se résolut à souffrit la saignée.

Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON

 Et Tartuffe ?

DORINE

Il reprit courage comme il faut ;

Et contre tous les maux fortifiant son âme,

Pour réparer le sang qu’avait perdu Madame,

But à son déjeuner quatre grands coups de vin.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

 Tour deux se portent bien enfin ;

Et je vais à Madame annoncer, par avance,

La part que vous prenez à sa convalescence.     

Acte II, scène 3 (extrait)

   À l’acte II, scène 3 de Tartuffe, Molière met en scène Mariane qui implore le secours de la servante Dorine : la jeune fille, qui aime Valère, n’a pas osé résister à son père l’enjoignant d’épouser Tartuffe. Dorine se moque de sa soumission en la félicitant ironiquement du beau mariage qu’elle se laisse imposer. Elle trace un portrait satirique de la vie provinciale qu’elle mènera en compagnie de Tartuffe.         

«... Vous irez par le coche[1] en sa petite ville,

Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,

Et vous vous plairez fort à les entretenir[2].

D’abord chez le beau monde on vous fera venir :

Vous irez viser, pour votre bienvenue,

Madame la baillive et Madame l’élue[3],

Qui d’un siège pliant vous feront honorer[4].

Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer

Le bal et la grand ’bande[5], à savoir deux musettes.

Et parfois Fagotin[6] et les marionnettes,

Si pourtant votre époux... »

 

 


[1] Alors que les personnes bien nées voyageaient dans leur carrosse particulier. Le coche est une voiture publique. 

[2] On imagine la conversation en province...

[3] Le bailli est le juge royal d’un tribunal de première instance, appelé bailliage ; l’élu est un magistrat royal qui, dans certaines provinces, juge les contestations en matière d’impôts.

[4] On offre des sièges différents aux visiteurs selon leur qualité. Aux personnes qu’on veut traiter honorablement, on offre un fauteuil ; les pliants sont les sièges les moins honorables.

[5] On appelle ainsi le 24 violons de la chapelle du roi. Au bal de la petite ville, ce seront deux musettes ou cornemuses, instruments rustiques dont jouent les paysans. 

[6] Singe d’un célèbre montreur de marionnettes nommé Brioché.

* * *

Tartuffe libertin : Acte III, scène 3

   Tartuffe profite de l’empire qu’il a pris sur Orgon pour obtenir la main de sa fille Marianne. Ce succès rapide l’étourdit et il ose s’attaquer à Elmire, la femme d’Orgon. Il met en œuvre pour la séduire rhétorique pieuse et hypocrisie religieuse. Car il a lu à la fois les livres de dévotion et les romans, a fait un amalgame de mauvais aloi et prétend maintenant utiliser son libertinage avec la plus grande hypocrisie religieuse.  (Acte III, scène 3) :

Extrait

ELMIRE

« Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.

On tient que mon mari veut dégager sa foi,

Et vous donner sa fille. Est-il vrai ? dites-moi.

TARTUFFE

Il ‘en a dit deux mots ; mais Madame, à vrai dire,

Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire

Et je vois autre part les merveilleux attraits

De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE

Pour moi, je crois qu’au Ciel, tendent tous vos soupirs,

Et que rien ici-bas, n’arrête vos désirs.

TARTUFFE

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles

 N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles.

 Nos sens facilement peuvent être charmés

 Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés ;

 Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;

 Mais il étale en vous ses plus rares merveilles ;

 Il a sur votre face épanché des beautés

 Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;

 Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,

 Sans admirer en vous l’auteur de la nature,

 Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,

 Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.

 D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète

 Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;

 Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,

 Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

 Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,

 Que cette passion peut n’être point coupable,

 Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,

 Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.

 Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande

 Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ;

 Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté

 Et rien des vains efforts de mon infirmité ;

 En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;

 De vous dépend ma peine, ou ma béatitude ;

 Et je vais être enfin, par votre seul arrêt

Heureux si vous voulez, malheureux, s’il vous plaît. »

Réflexions autour de la tirade de Tartuffe

Ces réflexions proviennent d'une étude du CNED.

   * Molière se heurta parfois à la censure. Ainsi, il écrivit trois versions et mit cinq ans pour avoir enfin le droit, en 1669, de jouer durablement sa pièce Tartuffe. Les dévots en effet, regroupés dans la Compagnie du Saint-Sacrement, avaient fait pression sur le pouvoir royal et avaient réussi à la faire interdire. Molière soutenait cependant que sa pièce ne ridiculisait pas la vraie dévotion, mais dénonçait seulement les « faux dévots » et l’hypocrisie religieuse à travers le principal personnage de Tartuffe qui profite, sous couvert de la fausse vertu religieuse, de la faiblesse des esprits et prend la direction des consciences. Le riche Orgon a en effet introduit chez lui un dévot comme directeur de conscience et voudrait que toute sa maisonnée suive les recommandations de ce « saint homme ». Il voudrait même lui donner sa fille en mariage. La femme d’Orgon, Elmire, tente de détourner Tartuffe d’une telle union. Mais c’est d’une autre union que rêve Tartuffe…

   * Amour d’une créature terrestre ou bien amour de Dieu ? Le vocabulaire utilisé induit la confusion. Tartuffe avoue clairement à Elmire la passion charnelle qu’il éprouve pour elle mais il n’emploie pas le vocabulaire galant habituel, recourant au champ lexical de la religion dans sa déclaration amoureuse. On retrouve ainsi des expressions qui sont habituellement employées dans les textes sacrés, les Saintes Écritures, ou dans les textes de religieux comme Saint François de Sales, très lus à l’époque dans les milieux catholiques, l’Introduction à la vie dévote, ou le Traité de l’amour de Dieu : par exemple « ardente amour », ou « béatitude ». L’amour qui doit être celui de Dieu, « L’amour qui nous attache aux beautés éternelles », cède la place à « l’amour des temporelles » ; des « ouvrages parfaits que le Ciel a formés » en général, on passe à « parfaite créature », qui désigne très précisément Elmire. Par ailleurs, les termes de « cœur », d’« offrande », sont employés à la fois dans un contexte religieux et dans un contexte galant. Enfin, il s’adresse à Elmire comme un homme de foi doit s’adresser à Dieu : « En vous est mon espoir ». Il y a donc un amalgame, une confusion volontaire entre le vocabulaire de l’amour divin et celui de l’amour terrestre qui laisse supposer que Tartuffe n’est pas entièrement tourné vers la contemplation du Ciel, et subodorer qu’il instrumentalise la religion et la foi pour tenter de convaincre Elmire : en employant un vocabulaire religieux, il rassure, en conservant le masque du dévot…

   * Plan de la tirade : L’amour divin n’exclut pas l’amour terrestre, car les créatures ont justement été formées par Dieu et sont donc admirables ; cette perfection est justement illustrée par Elmire, en laquelle Tartuffe retrouve la perfection céleste. Cet amour l’a d’abord effrayé, mais il lui a ensuite paru conciliable avec son salut de bon chrétien. Il offre son cœur et par là sa vie à Elmire : de sa décision dépendra son bonheur.

   * Pour convaincre Elmire de lui céder, Tartuffe utilise divers arguments :

  1. Un premier argument affirme que si le Ciel a formé des créatures, elles sont parfaites, et elles peuvent donc être aimées (« Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés ») : l’amour divin n’a pas à exclure l’amour terrestre.
  2. La beauté d’Elmire atteint un tel degré de perfection qu’elle rappelle Dieu à quiconque la regarde (« Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, / Sans admirer en vous l’auteur de la nature ») : ce ne peut donc point être un péché que de vouloir la posséder.
  3. Après avoir compris que cet amour n’a rien de mauvais, Tartuffe offre son cœur à Elmire comme il en ferait l’offrande à Dieu : sa décision scellera donc son sort, c’est elle qui tient sa vie entre ses mains.

    * Molière fait sentir que son personnage est un faux dévot, dont il dénonce l’hypocrisie. Molière présente un personnage qui comme on l’a vu, emploie le vocabulaire de l’amour de Dieu pour évoquer une passion terrestre, qui plus est, adultère, et pis encore, sous le toit et avec la femme de son hôte : ce détournement de ce qui devrait être le plus respectable pour un dévot, les mots de l’amour divin, laisse supposer que Tartuffe n’éprouve pas une foi sincère. On peut imaginer facilement des jeux de scène dans lesquels Tartuffe se rapprocherait physiquement d’Elmire : le champ lexical de la passion suggère en effet le désir physique du personnage. Sous des dehors d’humilité (« Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande/ Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande », Tartuffe exerce un chantage sur Elmire. Molière dénonce ici l’hypocrisie des faux dévots, qui sous des dehors de piété cherchent à assouvir des désirs plus matériels, à gravir l’échelle sociale, à obtenir du pouvoir, ou comme ici se livrent aux péchés mêmes qu’ils combattent chez autrui.

    * Tartuffe est censé être une comédie. Mais on peut se demander en quoi le personnage est inquiétant. En effet, la pièce commence comme une comédie traditionnelle. Peu à peu cependant, Tartuffe prend le pouvoir sur la maisonnée, et le rire disparaît au profit de l’inquiétude. Dans cette scène, Tartuffe peut paraître ridicule – un dévot, probablement peu séduisant, fait la cour à une femme jeune et attirante ; mais son argumentation quelque peu perverse inquiète plutôt : il risque de semer le trouble sous le toit d’Orgon, de déshonorer Elmire, tout en préservant des apparences de ferveur religieuse – et restera donc, lui, inattaquable… Molière se livre donc à une dénonciation de qui semble un danger pour la société : il s’agit bien d’une critique sociale, qui prend ici la forme d’une tirade théâtrale à travers laquelle le personnage dévoile son jeu et expose ce qu’il est réellement derrière l’apparence du dévot à laquelle tout le monde se fie.

___Fin de citation.

Remarques

   1) Dans son étude de Molière, Sainte-Beuve écrit : « En retraçant le Tartuffe, et dans la tirade de dom Juan sur l'hypocrisie qui s'avance (acte V, scène 2), Molière présageait déjà [...] la triste fin d'un si beau règne, et il se hâtait, quand c'était possible à grand-peine et que ce pouvait être utile d'en dénoncer du doigt le vice croissant. S'il avait vécu assez pour arriver vers 1685, au règne déclaré de Mme de Maintenon, ou même s'il avait seulement vécu de 1673 à 1685, durant cette période glorieuse où domine l'ascendant de Bossuet, il eût été sans doute moins efficacement protégé... »

   2) La querelle autour de Tartuffe agite les esprits. Même le prince de Conti (ancien protecteur de Molière à Pézenas), converti à un catholicisme dévot, évoque « l'opposition qui est entre la comédie et les plus solides fondements de la morale chrétienne. »

   3) Dans sa Préface de Tartuffe, Molière évoque les dévots hypocrites qui ont fait interdire sa pièce : « Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes mêmes y sont criminels ; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cache des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. » Il écrit plus loin : « ... Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci [l’hypocrisie] est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule... »

   Pour Molière, il s’agit de « corriger les vices des hommes », notamment l’hypocrisie religieuse. Et, pour mieux atteindre le public, au lieu de faire de la morale, il faut le faire rire : l’homme ne supporte pas la moquerie.

4) Après Molière, quelques hypocrite sont restés célèbres, par exemple Monsieur de Climal dans La Vie de Marianne de Marivaux, simple silhouette qui passe certes, mais c’est bien le type de Tartuffe, gentilhomme plus élégant et au vocabulaire plus nuancé de la piété feinte et de la corruption.

Bon à savoir : Les trois Tartuffe

   La première version, Tartuffe ou l’Hypocrite, comptait trois actes et fut représentée à Versailles le 12 mai 1664. Le roi ne trouva rien à y redire mais, sous la pression des dévots, interdit les représentations publiques de la pièce, ce qui laissait le champ libre aux représentations privées.

   La seconde version, Panulphe ou l’Imposteur, est jouée le 5 août 1667 au Palais-Royal, en l’absence de Louis XIV, qui est en campagne militaire. Molière a fait des concessions : Tartuffe, devenu Panulphe, n’a plus l’apparence d’un homme d’Église mais d’un homme du monde ; les passages contestés ont été supprimés ou adoucis. Cela ne suffit pas car, dès le lendemain de la première, la pièce est de nouveau interdite, sur intervention cette fois du président Lamoignon.

   Enfin, la version définitive, le Tartuffe ou l’Imposteur, put être produite en public le 5 février 1669. Le personnage de Tartuffe y occupe une situation intermédiaire entre l’état ecclésiastique de la première version et l’état mondain de la seconde : il est un directeur de conscience laïc. Le succès de la pièce fut à la mesure du retard imposé à sa représentation : exceptionnel. Soixante-dix-sept représentations eurent lieu du vivant de Molière qui mourut le 17 février 1673, au cours de la quatrième représentation du Malade imaginaire : pris d’un malaise sur scène, il meurt quelques heures plus tard à son domicile, rue de Richelieu.        

Origine du nom « Tartuffe »

   Le nom de Tartuffe est emprunté à la langue et à la comédie italiennes : tartufo, qui signifie truffe, désigne dans le théâtre italien un personnage hypocrite.

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Date de dernière mise à jour : 15/03/2020

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