Histoire chez Corneille et Racine

   Il semble que la tragédie comme la comprenait Racine aurait pu se passer de l’histoire : elle ne renferme aucune invraisemblance à légitimer et reste proche de la vie courante. Mais c’est précisément cette considération qui rendit nécessaire le choix de sujets historiques, afin de donner du prestige à ses personnages. Racine demande donc à l’histoire d’envelopper de poésie le réalisme de son observation. Le service que lui demandait Corneille était tout autre. Il n’a pas la superstition de l’histoire, son objet essentiel étant de peindre les passions éternelles, n’hésitant pas à modifier tel détail historique toutes les fois que cela sera nécessaire et ne heurtera pas l’idée générale que nous nous faisons du sujet.

   Une autre raison pousse Racine à puiser ses sujets dans l’histoire : c’est un poète ; un sujet, pour le retenir, doit se présenter non seulement comme une action dramatique, mais comme une vision poétique : elle le devient avec le recul du temps. C’est sans doute en vertu du même sentiment que les tragiques grecs, modèles de Racine, puisaient toujours leurs sujets dans leurs plus lointaines légendes. Racine a puisé la plupart de ses sujets chez les poètes (Andromaque, Iphigénie et Phèdre dans Euripide, Homère et Virgile) ou chez les historiens-poètes (Britannicus dans Tacite, « le plus grand peintre de l’Antiquité » disait-il, Mithridate dans Plutarque, auteur de nombreuses biographies dramatiques) ou dans les livres saints (Esther et Athalie). Corneille, au contraire, a tiré presque tous ses sujets d’historiens sans valeur littéraire, uniquement garants de l‘authenticité des faits. Racine ne recherche pas l’exactitude archéologique, mais cherche à rendre avec soin l’originalité profonde de chaque légende et de chaque civilisation (romaine dans Britannicus, turque dans Bajazet, grecque dans Iphigénie, juive dans Athalie). Il est également sensible à la poésie qui s’est amassée au cours du temps autour de ses héros. Bien que mus par des passions éternelles et universelles, ils ne sont pas seulement pour lui des types généraux de humanité situés à divers moments de histoire, ils parlent à l’imagination et Racine s’applique à les évoquer tels qu’ils sont d’après l’histoire, raison pur laquelle ils paraissent plus individuels que les héros de Corneille qui se soucie seulement de les faire ressembler à l’idée qu’il s’en fait.

   Son Andromaque, c’est celle d’Homère et de Virgile. Son Oreste, c’est l’Oreste fatal d’Eschyle et d’Euripide. Britannicus est un vigoureux tableau de la Rome impériale décrite avec les sombres couleurs de Tacite. Mithridate est, en même temps qu’un vieillard amoureux, le despote asiatique, cruel et même héroïque dont Plutarque lui donnait l’idée. Autour d’Iphigénie, il a évoqué toute la Grèce homérique. Quant à Phèdre, c’est sans doute sa tragédie la plus prestigieuse et la plus poétique : les vers créent, autour de cette dure étude de la passion, une sorte d’atmosphère quelque peu fabuleuse, enveloppant l’héroïne de tout un cortège de merveilleuses ou terribles légendes, et nous donnant la sensation des temps mythologiques :

« Noble et brillant auteur d’une triste famille,

Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,

Soleil...,

O haine de Vénus ! O fatale colère !

Das quels égarements l’amour jeta ma mère !...

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !... »

   Toute la poésie des Livres Saints est passée dans la prière d’Esther, leur force et leur âpreté dans Athalie. On pense à la fureur prophétique de Joad qui offre à ce monde de raisonneurs et de d’intellectuels du 17e siècle un prophète inspiré, délirant, dessinant un avenir extravagant.

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