« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Iphigénie (Racine)

Bon à savoir sur Iphigénie (Racine, 1674)

Iphigénie (Racine)   * La guerre de Hollande se poursuit et Racine, qui veut coller à l’actualité, venant d’exalter l’héroïsme et la guerre dans Mithridate, situe l’action d’Iphigénie dans un camp militaire. Il prend des libertés avec le principe de brièveté exposé dans sa Préface de Bérénice : Iphigénie est la plus longue et la plus chargée en événements de toutes ses tragédies. Elle marque un tournant dans son œuvre, abordant le problème de la relation de l’homme à son existence et à son destin, qui constituera le thème essentiel de Phèdre en 1677.

   * La création du sombre personnage d’Eriphile, aigrie par le malheur et qu’une jalousie implacable oppose à sa cousine Iphigénie traduit la sensibilité de Racine aux goûts de l’époque : de la légende d’Iphigénie, il refuse la version cruelle où l’héroïne est sacrifiée- la mort d’une jeune fille aussi vertueuses aurait choqué les bienséances – ainsi que la version lui substituant une biche qui aurait rappelé le merveilleux outré des opéras à la mode.

   * Présentée à la cour en août 1674 dans l’Orangerie de Versailles, puis à Paris en décembre, la pièce obtient un succès considérable, annonçant celui des drames larmoyants du 18e siècle (cf. Diderot) : le public verse un flot de larmes. La Champmeslé, la plus grande actrice de l’époque, y joue Iphigénie et Boileau l’immortalise dans ses Épîtres :

« Jamais Iphigénie en Aulide immolée

N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée

Que dans l‘heureux spectacle à nos yeux étalés

En a fait sous son nom couler la Champmeslé. »

Le plaidoyer d'Iphigénie (Racine, Iphigénie, Acte IV, scène 4) : aide pour le commentaire

   Malheureuse Iphigénie, victime innocente ! Racine la sauva in extremis grâce à un dénouement original. En effet, la légende d’Iphigénie avait plusieurs versions [1] : la plus cruelle répandait le sang de la malheureuse sur l’autel d’Artémis ; une autre, plus clémente, faisait intervenir la déesse elle-même qui substituait au dernier moment une biche à l’innocente victime. Racine n’accepta ni sacrifice humain, ni miracle rappelant fâcheusement le merveilleux des opéras à la mode : s’inspirant d’une troisième version racontant qu’avait été en fait immolée une autre Iphigénie, fille tenue secrète d’Hélène et de Thésée (il l’explique dans sa Préface), il crée le personnage d’Eriphile, livrée à la mort à la place de l’héroïne.   

Extrait

IPHIGÉNIE

           « … Mon père,

 Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi.

 Quand vous commanderez, vous serez obéi.

 Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre ;

 Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.

 D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis,

 Que j'acceptais l’époux [2] que vous m'aviez promis,

 Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,

 Tendre au fer de Calchas [3] une tête innocente,

 Et respectant le coup par vous-même ordonné,

 Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

 Si pourtant ce respect, si cette obéissance,

 Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense,

 Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,

 J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis,

 Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie,

 Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,

 Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin

 Si près de ma naissance, en eût marqué la fin.

 Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première,

 Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.

 C'est moi qui si longtemps le plaisir de vos yeux,

 Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,

 Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,

 Vous n'avez point du sang [4] dédaigné les faiblesses.

 Hélas ! avec plaisir je me faisais conter

 Tous les noms des pays que vous allez dompter ;

 Et déjà d’Ilion [5] présageant la conquête,

 D'un triomphe si beau je préparais la fête.

 Je ne m'attendais pas que pour le commencer,

 Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.

 Non que la peur du coup, dont je suis menacée,

 Me fasse rappeler votre bonté passée.

 Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux [6],

 Ne fera point rougir un père tel que vous,

 Et si je n'avais eu que ma vie à défendre,

 J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.

 Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,

 Une mère [7], un amant attachaient leur bonheur.

 Un roi digne de vous a cru voir la journée

 Qui devait éclairer notre illustre hyménée.

 Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,

 Il s'estimait heureux, vous me l'aviez permis.

 Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.

 Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.

 Pardonnez aux efforts que je viens de tenter,

 Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter… »

Notes

[1] Sources : Iphigénie à Aulis, Iphigénie en Tauride (Euripide), Métamorphoses XII (Ovide).

[2] Achille.

[3] Le devin : par sa bouche, les dieux exigent le sacrifice d’Iphigénie, fille d’Agamemnon, pour que la flotte, immobilisée dans le port d’Aulis, trouve des vents favorables et puisse appareiller vers Troie.  

[4] Liens de parenté.

 [5] Autre nom de Troie.

[6] Soucieux de, attaché à.

[7] Clytemnestre.

 Pistes de lecture

* Étudiez la rhétorique – l’art de persuader – dans cette prière : à quels arguments Iphigénie a-t-elle recours pour fléchir son père ? Dans quel ordre sont-ils utilisés ?

* À quoi tient la noblesse de ses sentiments et de son attitude ?

* Charles Péguy a parlé de la « cruauté » de cette tendresse : quels reproches, quelles perfidies, quelles menaces voilées peut-on découvrir dans ce discours ?

* De quelle façon sont groupés les vers ? Quelle en est la conséquence pour les variations de l’écriture dramatique ?

Allons plus loin

* La destinée des Atrides, sombre famille vouée à des malheurs terrifiants.  

* Le personnage d’Achille dans l’Iliade.

* Les tragédies religieuses de Racine : grande ressemblance entre Iphigénie, tragédie grecque, et Esther et Athalie, tragédies bibliques : quelle image donnent ces trois pièces de la divinité et du devenir humain ? À quelle définition peuvent-elles conduire du tragique sacré ?

* En peinture

   Giambattista Tiepolo a peint la fresque Le Sacrifice d'Iphigénie (à voir ici).  Aérienne clarté... Bleu du ciel et blancheur des colonnes. L'air (le vent) est la raison de son sacrifice, ordonné à Agamemnon par les dieux : « Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie / Sacrifiez Iphigénie. »

Sources de Racine

   La pièce suit de près l'Iphigénie d'Euripide : on y retrouve l'angoisse d'Agamemnon, les colères de Clytemnestre, le dévouement affectueux d'Iphigénie à son père.

   Racine apporte toutefois à la tragédie grecque  plusieurs modifications :

  • Il remplace Ménélas par Ulysse : en effet, Ménélas, mari d'Hélène et oncle d'Iphigénie, peut paraître trop odieux au public du 17e siècle quand il exige le sacrifice de la jeune fille, alors qu'Ulysse n'a aucun lien de parenté avec elle.
  • Il supprime le dénouement mythologique et invraisemblable de la biche substituée à Iphigénie par Diane sur son autel, ce qui le conduit à créer le personnage d'Eriphyle.  
  • Il invente l'amour et les fiançailles entre Iphigénie et Achille. Dans la pièce grecque, Achille ne défend Iphigénie contre son destin que par générosité naturelle et par fureur contre Agamemnon qui a utilisé son nom et invoqué un prétendu projet de mariage pour attirer sa victime au camp.
  • Ces inventions, surtout celle d'Eriphyle, introduisent dans la fable d'Euripide violence et passion. La jeune femme intrigue et sa jalousie furieuse devient criminelle puisqu'elle arrête par une dénonciation le départ d'Iphigénie qu'a ménagé Agamemnon pris de remords. L'ardeur envieuse, l'amertume, l'espoir et le désespoir de cette "fille sans nom" apportent beaucoup à l'intérêt dramatique de la pièce.
  • Le caractère d'Iphigénie n'a plus la naïveté, l'ingénuité que lui avait données Euripide. Chez Racine, Iphigénie est plus femme, elle ne regrette plus la lumière du jour mais l'amour d'Achille. Elle écoute son coeur et se montre jalouse. Elle est aussi plus princesse et fort orgueilleuse de son rang. Elle ne songe pas à la patrie qui réclame son sang mais plutôt à la majesté d'Agamemnon et à sa propre réputation, raison pour laquelle elle se prépare à la mort avec davantage de courage. Racine pense à la cour louisquatorzième : quand on est de sang royal, on a un rang à tenir.
  • Clytemnestre n'a plus la simplicité ni la savagerie antiques. C'est une princesse elle aussi, une reine-mère respectueuse de l'étiquette et gardienne orgueilleuse des convenances.
  • Agamemnon a l'impeccable correction d'un grand roi.
  • Achille garde de l'Achille antique sa passion de gloire, son orgueil, son mépris tranquille de la mort, son insolent sceptimisme à l'égard de Calchas. Mais, par ses manières et son langage, c'est un sujet de Louis XIV, certes un peu impatient, un homme amoureux et un courtisan galant.        

Réécriture d’Iphigénie (Racine) par Michel Azama : Iphigénie ou le Péché des dieux

   Michel Azama écrit dans son Introduction à Iphigénie ou le Péché des dieux (Éditions Théâtrales, 1991) :

   « Avec Iphigénie, cette armée qui attend de partir à la guerre, c’est une fois de plus toutes les épées de Damoclès suspendues au-dessus de la tête de l’humanité. Que ce vieux mythe soit toujours aussi neuf, quelle lapalissade !

   Envahir un pays – accomplir un génocide – exécuter la jeunesse au son d’hymnes patriotiques... Les dieux eux-mêmes ne sont pas absents de nos guerres des étoiles : Dieu chrétien – Dieu juif – Dieu musulman [...]

   Je n’ai pas écrit une énième adaptation d’Euripide, mais un texte pour la jeunesse d’aujourd’hui, que ça passionne, contrairement à ce qu’on nous raconte [...]

   Le Théâtre ne change rien au monde. Puisse-t-il continuer longtemps d’interroger quelques consciences. »

   Michel Azama fait peut-être allusion ici à un passage de la scène 6 de l’acte IV de l’Iphigénie de Racine (1674) où les Grecs attendent que les dieux envoient des vents favorables pour embarquer vers Troie, à condition que le roi Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie. Achille, qui aime la jeune fille, vient d’apprendre cette terrible nouvelle et interpelle son père : « Ah ! je sais trop le sort que vous lui réservez. » Agamemnon répond : « Pourquoi le demander, puisque vous le savez ? [...] / Plaignez-vous donc aux Dieux qui me l’ont demandée... »  

Lire un extrait ici

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