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Junie (Britannicus)

Une scène érotique : acte II, scène 2

Britannicus (Racine)   Dans la scène 2 de l’Acte II de Britannicus (1669), Néron se confie à Narcisse et nous livre une vision totalement érotique du personnage de Junie. Parler d’érotisme à propos de Racine pourrait sembler paradoxal mais le personnage de Néron s’y prête.

   Il ne s’agit à proprement parler que d'une dizaine de vers :

 « Excité d’un désir curieux,

Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,

Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,

Belle, sans ornements, dans le simple appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.

Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,

Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,

Relevaient de ses yeux les timides douceurs. »

    Racine utilise la puissance des antithèses et oxymores pour évoquer un tableau tout en clair-obscur illuminé par la belle Junie, qu’on imagine quasiment nue (« dans le simple appareil »), arrachée « au sommeil » et en larmes au milieu de la nuit romaine…

   Antithèses et oxymores :

  • « yeux mouillés de larmes » / « qui brillaient »
  • « flambeaux » / « armes »
  • « belle » / « sans ornements »
  • « ombres » / « flambeaux »
  • « cris » / « silence »
  • « farouche », « fiers » / « timides douceurs »

 

Remarque

   Britannicus est sévèrement critiqué. Racine écrit dans la Première Préface de la pièce : « Que faudrait-il pour contenter des juges si difficiles ? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. » Cet argument sous-entend deux présupposés : Racine, lui, n'est pas tombé dans de telles erreurs pour plaire à ses juges ; par ailleurs, c'est parce que sa pièce respecte « le bon sens » et le « naturel » que les critiques sont si sévères. En somme, elle est critiquée pour ses qualités. Implicitement, Racine déclare donc que ses juges ne savent pas juger : n'importe quelle outrance ou invraisemblance (« l'extraordinaire ») les auraient séduits. Ainsi se trouve détruites les critiques (argumentation implicite).  

Texte narratif ou lyrique (linguistique) ?

   Reprenons le monologue entier :

« Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissée passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que solitaire,
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler,
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;
J'employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux sans se fermer, ont attendu le jour.

Mais je m’en fais peut-être une trop belle image ;

Elle m‘est apparue avec trop d’avantage :

Narcisse, qu’en dis-tu ? »  

   Jean-Michel Adam, dans son ouvrage de linguistique Les textes, types et prototypes (Colin, 2e édition 2009), s’interroge sur le monologue : texte narratif ou lyrique ? Il réfléchit sur le rapport du poème et du récit.

   Il écrit : « La structure narrative de cette tirade est exemplaire. Les dix premiers vers constituent l’Orientation, le second fixant les paramètres du récit : quand ? (« cette nuit »), qui ? (« je »), quoi ? (« voir arriver Junie »), où ? (« en ces lieux »)

   Les vers 395-398 introduisent une Complication : le ravisseur est littéralement « ravi » (glissement du sens propre des « ravisseurs » du vers 393 au sens ici figuré) et frappé d’impuissance. La reprise du voir («je l’ai vue »), sous forme cette fois nominale (« si belle vue »), souligne le passage de la première à la deuxième macro-proposition.

   Les deux vers suivants (399-400) correspondent à la Réaction de Néron et soulignent, par la séparation spatiale et la solitude, le passage au fantasme.       

   Les vers 401 à 404 correspondent à la tentative de résolution fantasmatique de la distance (soulignée par l’imparfait).

   Les vers 405 et 406 fixent la situation finale. Les deux suivants constituent une véritable Évolution terminale : « trop belle image » est, en quelque sorte, la Coda de « Belle », « si belle vue » et « son image ».  [...]

   La mise en scène ici est essentiellement ici une très stricte mise en récit. Reste une question importante, liée à la problématique de l’ornementation et que nous posons en termes de dominante typologique à partir de cette [...] déclaration catégorique de P. Kuentz : « L’organisation tout entière du texte est [...] de type lyrique, plutôt que narratif. Assurément, la topique baroque du clair-obscur, les données picturales et le recours à l’image, à la vue et au fantasme, l’antithèse force vs faiblesse, le retournement ravisseur-ravi, les multiples parallélismes (« ses yeux » / « mes yeux ») et reprises (« j’ai voulu ») sont autant de marques sémantiques et formelles du genre lyrique-poétique. La rime et la ponctuation découpent des sortes de strophe. Cette segmentation poétique vient, en fait, souligner la structure narrative.

   On peut donc bien parler ici de la construction lyrique d’un monologue dont la dynamique séquentielle reste narrative [...] Le poème et le récit ne s’excluent pas mutuellement. Tout au contraire, leur combinaison donne à l’écriture de ce monologue une densité stylistique toute particulière. »

_ _ _ Fin de citation

* * *      

Acte II, scène 6 : Multiplicité des points de vue

   Il s’agit de la fin de la scène 6. Rappelons qu’à Rome, Néron a pris le pouvoir au détriment de Britannicus, héritier du trône. La tragédie commence au moment où il fait enlever Junie, aimée par Britannicus. Il s’en éprend à son tour et l’oblige à dire à Britannicus qu’elle ne l’aime plus. À cet effet, il suscite une rencontre des deux amants, à laquelle il assiste caché, tandis que Narcisse, confident de Britannicus et qui le trahit pour Néron, est présent sur scène.    

JUNIE, BRITANNICUS, NARCISSE

JUNIE

Vous êtes en des lieux tout pleins de sa [1] puissance.

Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux ;

 Et jamais l’Empereur n’est absent de ces lieux.

BRITANNICUS

Et depuis quand, Madame, êtes-vous si craintive ?

Quoi ! déjà votre amour souffre qu’on le captive ?

 Qu’est devenu ce cœur qui me jurait toujours

 De faire à Néron même envier nos amours ?

 Mais bannissez, Madame, une inutile crainte.

 La foi dans tous les cœurs n’est pas encore éteinte :

 Chacun semble des yeux approuver mon courroux ;

 La mère de Néron se déclare pour nous.

 Rome de sa conduite elle-même offensée…

JUNIE

Ah ! Seigneur ! vous parlez contre votre pensée.

Vous-même, vous m’avez avoué mille fois

 Que Rome le louait d’une commune voix ;

 Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage.

 Sans doute la douleur vous dicte ce langage.

BRITANNICUS

Ce discours me surprend, il le faut avouer.

Je ne vous cherchais pas pour l’entendre louer.

 Quoi ! pour vous confier la douleur qui m’accable,

 À peine [2] je dérobe un moment favorable,

 Et ce moment si cher, Madame, est consumé

 À louer l’ennemi dont je suis opprimé !

 Qui vous rend à vous-même, en un jour, si contraire ?

 Quoi ! même vos regards ont appris à se taire ?

 Que vois-je ? Vous craignez de rencontrer mes yeux ?

 Néron vous plairait-il ? vous serais-je odieux ?

 Ah ! si je le croyais… Au nom des dieux, Madame,

 Éclaircissez le trouble où vous jetez mon âme.

 Parlez. Ne suis-je plus dans votre souvenir ?

JUNIE

Retirez-vous, Seigneur, l’Empereur va venir.

BRITANNICUS

Après ce coup, Narcisse, à qui dois-je m’attendre [3] ?

   Racine utilise le procédé traditionnel de l’observateur caché et crée une situation où les mêmes propos peuvent avoir des significations différentes selon les points de vue des auditeurs (et des spectateurs).

  • Britannicus, ignorant les données de la situation, prend les paroles de Junie pour de la froideur, alors qu’elles sont dictées par l’amour.
  • Junie voit dans les paroles de Britannicus un signe d’amour et un aveu qui, fait devant Néron qu’elle sait présent, peut entraîner la perte de Britannicus. 
  • Quant à Néron, il trouve confirmation de ses soupçons (hostilité de Britannicus à son égard, passion des deux amants) et il voit la souffrance infligée à son rival, qui entraînera la rupture qu’il désire.
  • Le spectateur connaît l’ensemble de la situation et la scène revêt une ironie tragique : les propos tenus y ont un sens contraire de ce qu’ils semblent être. La présence de Narcisse le traître, qui répète tout à Néron, accroît cet effet (cf. la réplique finale). Le spectateur en sait donc plus que l’ensemble des personnages (double énonciation), y compris Narcisse et Néron : il a vu et entendu Agrippine, la mère de Néron, et sait pourquoi et comment elle envisage de soutenir Britannicus. Mais le spectateur en sait moins également car des faits se déroulent hors scène et parce qu’il ne connaît des pensées des personnages que ce qu’en indiquent leurs déclarations, parfois mensongères.  

_ _ _

Notes

[1] Il s’agit de Néron dont Britannicus vient de parler en l’appelant « notre ennemi ».

[2] Avec peine.

[3] Me fier.

* * *

Date de dernière mise à jour : 28/04/2021