La Sophonisbe (Mairet)

La Sophonisbe (Jean Mairet, 1634)

La Sophonisbe (Mairet)   Inconnu de nos jours, Mairet est pourtant un auteur dramatique particulièrement marquant du siècle. Pensionné très jeune par le duc de Montmorency – dans l’entourage duquel il se lie d’amitié avec Théophile de Viau -, il peut se consacrer à la composition théâtrale. Son œuvre est d’une grande variété puisque six tragi-comédies, trois tragédies, deux pastorales et une comédie sont créées entre 1623 (ou 1625) et 1640 (ou 1641). On peut s'attarder ici sur La Silvanire.

   À cette date, il se retire définitivement de la vie littéraire, sans doute parce que la gloire grandissante de son rival Corneille (cf. la querelle du Cid) finit pas éclipser la sienne : il vit encore près d’un demi-siècle sans écrire !  

   Avant Corneille, c’est lui qui se fait le champion de la tragédie classique : sa Sophonisbe connaît un immense succès.

Résumé

   Sophonisbe, princesse de Carthage, a été donnée en mariage au vieux roi numide Syphax et elle l’a poussé à prendre les armes contre Rome. Mais elle aime toujours un autre prince numide, le jeune et beau Massinisse, dont Syphax a usurpé le trône, et qui choisit le camp romain. Il arrive un jour avec ses alliés devant la ville de son ennemi. Syphax tué au combat, la reine se retrouve prisonnière aux mains de Massinisse : Rome va-t-elle la réduire en esclavage ?  

   Mais non ! Massinisse, éperdument amoureux, veut l’épouser le soir-même. Mais les Romains veillent à leurs intérêts : le général en chef, Scipion, réclame la captive qui doit figurer, enchaînée, dans le cortège du vainqueur. Désespéré, Massinisse obéit à la prière de la reine qui préfère le poison au déshonneur. Il se tue ensuite sur son corps...   

Acte III, scène 4 (Extrait)

   On trouve ici la grande scène d’action – la première du genre qui soit achevée – où l’on voit Sophonisbe retourner la situation à son avantage en séduisant un Massinisse si ému par la beauté de sa prisonnière qu’il lui offre ses services.

Massinisse, Sophonisbe, Phénice, Corisbé

MASSINISSE

 « ... Dieux ! faut-il qu'un vainqueur expire sous les coups

 De ceux qu'il a vaincus ? Madame, levez-vous.

SOPHONISBE

 Non, Seigneur, que mes pleurs n'obtiennent ma demande.

MASSINISSE

 Vous obtenez encore une chose plus grande :

 C'est un cœur que beauté n'a jamais asservi,

 Et que présentement la vôtre m'a ravi.

SOPHONISBE

En l'état où je suis, il faut bien que j'endure

 L'outrageuse rigueur de votre procédure :

 Mais sachez que jamais un généreux vainqueur

 N'affligea son vaincu d'un langage moqueur.

MASSINISSE

 Ah ! Madame, perdez cette injuste créance (1)

 Qui dans sa fausseté me nuit et vous offense ;

 Jugez mieux des respects qu'un prince doit avoir,

 Et dans votre beauté voyez votre pouvoir.

 Trop de gloire pour moi se treuve (2) en ma défaite

 Pour la désavouer et la tenir secrète.

 Vantez-vous d'avoir fait avec vos seuls regards

 Ce que n'ont jamais pu ni les feux, ni les dards ;

 Il est vrai, j'affranchis une reine captive,

 Mais de la liberté moi-même je me prive ;

 Mes transports violents, et mes soupirs non feints,

 Vous découvrent assez le mal dont je me plains.

SOPHONISBE

 Certes ma vanité serait trop ridicule,

 Ou j'aurais un esprit extrêmement crédule,

 Si je m'imaginais qu'en l'état où je suis,

 Captive, abandonnée, au milieu des ennuis,

 Le cœur gros de soupirs, et les yeux pleins de larmes,

 Je conservasse (3) encor des beautés et des charmes

 Capables d'exciter une ardente amitié.

MASSINISSE

 Il est vrai que d'abord j'ai senti la pitié ;

 Mais comme le Soleil suit les pas de l'Aurore,

 L'Amour qui l'a suivie, et qui la suit encore,

 A fait en un instant dans mon cœur embrasé

 Le plus grand changement qu'il ait jamais causé.

SOPHONISBE

 Il est trop violent pour être de durée.

MASSINISSE

 Oui, car en peu de temps la mort m'est assurée

 Si vous ne consolez d'un traitement plus doux

 Celui qui désormais ne peut vivre sans vous.

CORISBÉ

 Comme de plus en plus cet esprit s'embarrasse (4) !

MASSINISSE

 Donnez-moi l'un des deux, la mort, ou votre grâce.

 Nous vous en conjurons mes passions et moi,

 Non par la dignité de vainqueur et de roi,

 Puisque Amour me fait perdre et l'un et l'autre titre,

 Mais par mon triste sort, dont vous êtes l'arbitre,

 Par mon sang enflammé, par mes soupirs brûlants,

 Mes transports, mes désirs, si prompts, si violents,

 Par vos regards, ces traits de lumière et de flamme,

 Dont j'ai senti les coups au plus profond de l'âme,

 Et par ces noirs tyrans dont j'adore les lois,

 Ces vainqueurs des vainqueurs, vos yeux, maîtres des rois,

 Enfin par la raison que vous m'avez ôtée.

 Rendez-moi la pitié que je vous ai prêtée,

 Ou s'il faut dans mon sang noyer votre courroux,

 Que ce fer par vos mains l'immole à vos genoux,

 Victime infortunée et d'amour et de haine.

SOPHONISBE

 Votre mort au contraire augmenterait ma peine ;

 Mais plaignez, ô grand roi, votre sort et le mien,

 Qui par nécessité rend le mal pour le bien ;

 Je vous plains de souffrir, et moi je suis à plaindre

 D'allumer un brasier que je ne puis éteindre.

MASSINISSE

 Quand on n'a point de cœur, ou qu'il est endurci...

SOPHONISBE

 C'est pour en avoir trop que je vous parle ainsi.

MASSINISSE

 Ce discours cache un sens que je ne puis entendre.

SOPHONISBE

 Ce discours toutefois est facile à comprendre :

 Le déplorable état de ma condition

 M'empêche de répondre à votre affection ;

 La veuve de Syphax est trop infortunée

 Pour avoir Massinisse en second hyménée,

 Et son cœur généreux formé d'un trop bon sang

 Pour faire une action indigne de son rang ;

 Car enfin la Fortune avec toute sa rage

 M'a bien ôté le sceptre, et non pas le courage.

 Je sais qu'usant des droits de maître et de vainqueur,

 Vous pouvez me traiter avec toute rigueur,

 Mais j'ai cru jusqu'ici que votre âme est trop haute

 Pour le simple penser d'une si lâche faute.

MASSINISSE

 Croyez-le encor, Madame, et sachez qu'en ce point

 Votre créance et moi ne vous tromperons point.

 Donc pour vous faire voir que c'est la belle voie

 Par où je veux monter au comble de ma joie,

 Puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous

 D'avoir en Massinisse un légitime époux.

SOPHONISBE

 Quelles reines au monde en beautés si parfaites

 Ont jamais mérité l'honneur que vous me faites ?

 Ô merveilleux excès de grâce et de bonheur

 Qui met une captive au lit de son seigneur !... »

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Notes

(1) Croyance.

(2) Trouve

(3) Subjonctif amené par l’irréel « Si je m’imaginais ».  

(4) L’amour l’enchaîne.

Pistes de lecture

1) Le vainqueur vaincu

   * Analyser la progression dramatique de la scène jusqu’au geste spectaculaire qui constitue un véritable renversement de situation (« Que ce fer...haine »).

   * Qu’est-ce qui peut justifier ici qu’on ait vu en Sophonisbe un personnage de tragicomédie plutôt que de tragédie, et dans la pièce une œuvre préclassique dans la mesure où elle ne satisfait pas encore au goût classique ?

2) Le second mariage de Sophonisbe

   * Pourquoi la reine veut-elle un époux et non un amant ? Comment s’explique la brusque et fatale décision de Massinisse ?

3) Au-delà du texte (ouverture possible)

   On peut lire l’histoire de Sophonisbe, telle que la rapporte l’historien latin Tite-Live dans son Histoire de Rome (livre XXIX, chapitres XXIX à XXXIII et livre XXX, chapitres XI à XV) et trouver la raison des modifications apportées par Mairet à son texte de référence. 

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