Les caractères dans Phèdre

   Tous les caractères dans la pièce de Phèdre semblent s’effacer devant celui de l’héroïne. Sans qu’il les ait sacrifiés, c’est par rapport à elle que Racine les a conçus ; c’est dans la mesure où ils touchent, où ils ressemblent à la reine qu’ils vivent et nous intéressent. De ce point de vue, Phèdre est la pièce la moins équilibrée que Racine ait jamais écrite. Dns Andromaque, aucun des quatre héros n’est ainsi démesurément avantagé par rapport aux autres. Agrippine et Néron se valent dans Britannicus. Alors que dans Phèdre, aussi bien que dans la construction dramatique, l’étude psychologique des différents personnages n’est faite qu’en fonction de Phèdre.

   Ainsi, Thésée, dans sa noblesse légendaire, a commis des erreurs de jeunesse que son fils ne veut pas entendre rappeler. Son ami Pirithoüs l’entraîne encore dans de douteuses aventures où l’amour coupable est cause de mort. Le roi a connu la prison en des « lieux voisins de l’empire des ombres. » Ce personnage illustre donc lui aussi la puissance de l’amour qui détruit la grandeur humaine des héros et la précipite au désastre ; ses allusions aux Enfers ne servent qu’à préparer l’hallucination de Phèdre dans la dernière scène de l’acte IV. Enfin, lorsque Thésée, aveuglé par les dieux, croit aussitôt Œnone et, par sa colère, se rend complice du châtiment qi va frapper son cœur de père, n’y-a-t-il pas la même part mystérieuse d’innocence et de culpabilité dans la faute que l’on trouve chez Phèdre ? Comme elle, torturée de remords, il ne cherche à la fin qu’un lieu où cacher sa peine et sa honte. Thésée, en somme, tient sa vie, sa consistance et son épaisseur de Phèdre.

   Il en est de même pour Hippolyte, au moins pendant les deux premiers actes. L’essentiel de son caractère est alors la lutte entre son orgueil farouche d’adolescent et les séductions d’un amour qui, dès le début, pour lui, est un amour coupable : comme il respecte son père, il respecte ses ordres et voit comme un crime l’idée d’épouser Aricie. Cet être noble et fier et le dieu de l’Amour traque et conduit à la mort, Hippolyte a lui aussi sa part de culpabilité dans son destin malheureux.  

   La tendre Aricie lui ressemble sur ce point. Mais elle n’a rien de la douceur, des larmes de Junie ou d’Iphigénie ; si digne qu’elle soit, elle reste une coquette : comme Hippolyte, elle s’est longtemps fait une gloire de ne jamais connaître l’amour (vers 433-435), et ce qu’elle apprécie le plus dans son amant, c’est cette même fierté rare qui rend sa propre victoire plus glorieuse. Elle a des paroles qui témoignent d’une volonté de domination peu habituelle chez ce genre de personnage dans le théâtre racinien (vers 449-453). Victime et complice d’un amour qu’elle a voulu d’abord combattre, Aricie est comme une lointaine image décolorée de Phèdre.

   Il reste toutefois que pour ce deux jeunes gens le dessein de Racine n’est pas clair. S’ils sont bien dans les deux premiers actes comme des répliques plus ou moins atténuées de Phèdre, à partir su retour de Thésée, de la menace injuste qu’il fait peser sur son fils, un retournement s’opère. Hippolyte cesse de parler de son amour comme d‘une faute : en l’espace de quelques vers (993-996), il passe du sentiment de culpabilité à la certitude de l’innocence, et Aricie, à l’acte V, devient elle-même la pure jeune fille racinienne, touchante et noble victime ; c’est cette image que conserve d’elle le spectateur. Dans cette voie Racine va même si loin qu’on ne peut se défendre d’un sourire quand aux vers 1379-1380, et dans une situation si terrible, Aricie songe encore à ménager sa réputation de jeune fille et refuse de fuir avec son amant avant d’être devenue légalement son épouse ! Mais cette marche même vers la pureté et l’innocence des deux jeunes gens en partie coupables au début, leur purification totale de la fin par la mort de l’un et la douleur de l’autre ne sont-elles pas comme le symbole de la remontée morale de Phèdre qui, se détruisant par le poison, détruit ainsi sa faute et meurt dans la pureté retrouvée ?     

   Quant à Phèdre, illuminée en somme par l’éclat de ces trois satellites, elle rayonne. Ce n’est pas sans raison que Racine a changé son titre primitif de Phèdre et Hippolyte en Phèdre. Aucun autre personnage ne soutient la comparaison avec elle. Elle les dépasse, les accomplit tous, comme elle accomplit Hermione, Eriphile ou Roxane. Jamais la peinture de la passion n’avait été aussi riche, aussi pleine, aussi achevée. Il y a d’abord le poids de l’hérédité : c’est le sang fatal de Pasiphaé, d’Ariane qui coule dans ses veines. Racine nous fait ensuite connaître toutes les étapes de cet amour : sa naissance, ses progrès impossibles à enrayer, sa révélation, son déchaînement au début de l’acte III et, pour finir, à l’acte IV, les affres de la jalousie, qui précipite une malheureuse dans la folie. Coup de foudre de Néron, efforts impuissants d’Oreste pour étouffer son mal, fureurs jalouses d’Hermione ou de Roxane, délire final d’Oreste, on pourrait multiplier les points de comparaison : il semble que Racine ait tout retrouvé et porté à la perfection dans sa dernière héroïne profane. Jamais il n’avait encore, dans un seul personnage, étudié aussi exclusivement la passion amoureuse.

   La raison en est que, pour lutter contre l’amour, il n’y a plus seulement en Phèdre un vague souci de gloire ou d’amour-propre héroïque. Phèdre combat contre son amour. Ce n’est pas l’image conventionnelle d’une princesse, comme chez Hermione, ou celle d’un empereur, comme chez Néron, qui lutte contre la passion, c’est une exigence de pureté enracinée au fond de la fille de Minos, le juge. D’où, la conscience morale se confondant en elle avec la conscience psychologique, l’impitoyable lucidité avec laquelle, jusqu’au plus fort de l’égarement, elle s’analyse, se connaît et se juge ; d’où l’étonnante précision de la connaissance que nous avons d’elle. L’exigence de clarté du spectateur se confond et se satisfait naturellement avec celle de l’héroïne.

   Quant aux confidents, Théramène et Œnone, Racine les a dotés d’un bon sens humain et d’un dévouement à leurs maîtres qui les rendent beaucoup plus vivants que ceux d’une tragédie come Andromaque, par exemple. Dans la première scène, Théramène conseille à Hippolyte de céder à l’amour comme le fera Œnone à Phèdre plus tard. Il y a chez le premier une ironie légère à l’égard de l’intransigeance superbe de son élève, chez la seconde une pitié navrée devant les souffrances de sa maîtresse, et chez tous deux, dans le désastre, un désespoir si total que ces personnages secondaires deviennent eux aussi de véritables victimes de la tragédie. C’est plus net encore chez Œnone que chez Théramène. On a vu en cette confidente le mauvais génie de Phèdre, qui pousse sa maîtresse au mal comme Narcisse y poussé Néron ; rien de plus faux. Elle essaie, au contraire, de l’en détourner au début de l’acte III, et si ses conseils entraînent la perte de Phèdre, c’est l’amour quasi viscéral qu’elle porte à la reine qui les a inspirés. Il n’y a aucune perversité, aucun calcul en cette autre victime de l’amour : son désintéressement est entier. Aussi, quand sa maîtresse finit par la chasser, Racine la laisse-t-il seule en scène et lui confie les derniers vers d’un acte (vers 1327-1328) pour ses dernières paroles, bouleversantes de simplicité : comme Phèdre, elle se reconnaît coupable et va se suicider, emblème, dans cette fin, de ce que va être la mort de Phèdre elle-même.

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