Molière attaqué par Rousseau

Rousseau contre Molière et le théâtre (Lettre à d'Alembert sur les spectacles)

Rousseau   Dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles (qui fait partie de l'article « Genève »), Rousseau incrimine le théâtre : le théâtre ne peut corriger les mœurs puisqu’il est obligé, pour plaire, de flatter les goûts du public et d’exciter ses passions. Non, il ne « rend [pas] la vertu aimable et le vice odieux. » Rousseau précise : « La source de l’intérêt qui nous attache à ce qui est honnête, et nous inspire de l’aversion pour le mal, est en nous et non dans les pièces. »

   La tragédie éveille de la pitié mais ce n’est qu’un attendrissement superficiel sur des héros imaginaires. Cette pitié n’exige de nous aucun sacrifice et ne saurait réformer une âme mauvaise : au contraire, satisfaits de notre « belle âme », nous nous dispensons de pratiquer la vertu. D’ailleurs, la tragédie est trop irréelle pour que ses leçons puissent nous toucher.  

   La comédie est plus près de la vie mais elle n’en est que plus immorale.

   Autre danger du théâtre : la peinture de l’amour. Au lieu de nous apprendre à dominer nos faiblesses, elle nous conduit à nous y abandonner : nous plaignons Bérénice et Titus et nous réprouvons le devoir qui les sépare.

   Par ailleurs, Rousseau déteste les comédiennes. Il écrit à d'Alembert qu'"une femme qui se montre se déshonore [...]. L'audace d'une femme est le signe assuré de sa honte." Selon lui, les comédiennes n'ont aucune pudeur, deviennent des filles galantes, voire des prostituées...   

Charge contre l‘immoralité de Molière

   Molière dit dans sa préface de Tartuffe que « l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes. » Rousseau lui reproche au contraire de les favoriser et de ne s‘en prendre qu’aux ridicules[1]. Certes, c’est bien facile de dénoncer l’immoralité des personnages de Molière jugés individuellement et dans l’absolu. Mais ils vivent en société : les déplorables effets sociaux de leurs vices (et leur châtiment) n’ont-ils aucune portée morale ?... Comme souvent (comme toujours ?), Rousseau se montre excessif.    

   « ... On convient, et on le sentira chaque jour davantage que Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus ; mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Molière, des talents duquel je suis plus l’admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuses que les livres mêmes où l’on fait profession de les enseigner ? Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt[2] : ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent ; ses vicieux sont des gens qui agissent, et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent[3] ; enfin l’honneur des applaudissements, rarement pour les plus estimables, est presque toujours pour le plus adroits[4].

   Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices de caractère[5] en sont l’instrument, et les défauts naturels[6] le sujet ; que la malice de l’un punit la simplicité de l’autre, et que les sots sont les victimes des méchants : ce qui, pour n’être que trop vrai dans le monde n’en vaut pas mieux à mettre au théâtre avec un air d’approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens[7]. « Dat veniam corvis, vexat censura columbas[8]. »

   Voilà l’esprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu ; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui’ n’y mettent jamais d‘huile.

   Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l’ordre de la société[9] ; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée, comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs[10] ! Il fait rire, il est vrai, et n’en devient que plus coupable, en forçant, par un charme[11] invincible, les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. J’entends dire qu’il attaque les vices ; mais je voudrais bien que l’on comparât ceux qu’il attaque avec ceux qu’il favorise. Quel est le plus blâmable d’un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme[12], ou d’un gentilhomme fripon[13] qui le dupe ? Dans la pièce dont je vous parle, ce dernier n’est-il pas l’honnête homme ?[14] ? n’a-t-il pas pour lui l’intérêt ? et le public n’applaudit-il pas à tous les tours qu’il fait à l’autre[15] ? Quel est le plus criminel d’un paysan assez fou pour épouser une demoiselle[16], ou d’une femme qui cherche à déshonorer son époux ? Que penser d’une pièce où le parterre applaudit à l’infidélité, au mensonge, à l’impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du manant puni ? C’est un grand vice d’être avare et de prêter à usure ; mais n’en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manque de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d’un air goguenard, qu’il n’a que faire de ses dons[17] ? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable ? et la pièce où l’on fait aimer[18] le fils insolent qui l’a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs ?... »

   Rousseau s’en prend ensuite longuement au Misanthrope (cf. infra).

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Notes

[1] « Le ridicule est l’arme favorite du vice. C’est par elle qu’attaquant dans le fond des cœurs le respect qu’on doit à la vertu, il éteint enfin l’amour qu’on lui porte. »

[2] Si cette formule est relativement juste pour Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire, elle est discutable pour Tartuffe.

[3]  Mais triomphent-ils définitivement ?

[4] Est-ce vrai pour Tartuffe, Trissotin, Dorante, Harpagon, Béline ?...

[5] Malignité, hypocrisie, ruse qui servent à duper les naïfs.

[6] Naïveté, vanité, sottise des victimes.

[7] Rousseau ne songe-t-il pas à lui-même ?

[8] « La critique, indulgente aux corbeaux, s’acharne sur les colombes. » (Juvénal, Sat. II, 63).

[9] Un peu excessif !

[10] Cf. L’Avare, George Dandin, Fourberies de Scapin. Mais on peut discuter la manière dont ils entendent leurs droits et les font respecter.  

[11] Au sens de pouvoir magique.

[12] Se demander si M. Jourdain n’a pas des torts moins pardonnables.

[13] Dorante. Mais nous est-il sympathique ?...  

[14] Rousseau joue sur les deux sens du mot : à analyser.

[15] Mais ces applaudissements impliquent-ils une approbation pour Dorante ?...  

[16] Il s’agit de George Dandin, qui épouse une jeune fille noble, d’où l’appellation codifiée de «demoiselle ».  

[17] On peut se demander si Harpagon est un père irréprochable. Stendhal dit : « Un tel père méritait un tel fils. »  

[18] Discutable...

Critique du Misanthrope

   Rousseau s’en prend longuement au Misanthrope, précisément parce que c’est selon lui, le chef-d’œuvre de Molière. Raisons personnelles aussi : brouillé avec la société mondaine, avec Mme d’Épinay, avec Grimm et bientôt avec Diderot, il s’identifie sans doute à Alceste, le façonnant à sa propre image. Quant à Philinte, il lui prête les défauts de Grimm, son ennemi intime. Il semble donc plaider sa propre cause quand il accuse Molière de ridiculiser la vertu et d’opposer à l’honnête homme (Alceste), l’homme de société (Philinte), idéal de Voltaire et de tous les philosophes.

   « Je trouve que cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre, et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au public[1], il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent[2] ; sur ce goût il s'est formé un modèle, et sur ce modèle un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces[3]. Il n'a donc point prétendu former un honnête homme, mais un homme du monde ; par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules : et, comme j'ai déjà dit, il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société[4], après avoir joué tant d'autres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu : c'est ce qu'il a fait dans Le Misanthrope.

   Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien[5] ; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. À cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de misanthrope en impose, comme si celui qui le porte était ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut, mais une dépravation de la nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie Italienne une pièce intitulée La Vie est un songe. Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai misanthrope. 

   Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière ? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains : qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait- il plus humain lui- même ? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux- ci et ne dit jamais rien aux autres[6].  

   Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l’avoue, qu’il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il ? Quand, outré d’avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l’homme qui le lui demande, il s’en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère[7]. Il est naturel que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu’il ne pense de sang-froid. D’ailleurs la raison qu’il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause :

« ... Les uns parce qu’ils sont méchants[8]

Et les autres, pour être aux méchants complaisants. »

   Ce n’est donc pas des hommes qu’il est ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le genre humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens ; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi ; car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde[9], qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte, par sa coupable complaisance, les vices d’où naissent tous les désordres de la société. 

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Notes      

[1] C’est pour Molière la « grande règle de toutes les règles ». On peut se demander toutefois s’il subordonne sa morale au goût du public...

[2] Goût mondain et donc corrompu.

[3] Cette unité de conception qu’avance Rousseau est fort discutable.

[4] Voltaire le félicite au contraire d’être un « législateur des bienséances du monde. »

[5] Hm ! Avec quelques défauts cependant...

[6] On peut se demander si les indignations d’Alceste sont bien celles d’un philosophe et s’il n’a pas des motifs plus personnels.

[7] Rousseau, comme Alceste, semble exagérer l’importance de l’incident.

[8] Rousseau cite de mémoire et déforme le vers 119 : « Les uns parce qu’ils sont méchants et malfaisants. »

[9] Philinte, « l’ami du genre humain ».

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