Pauline (Polyeucte)

Notes sur Polyeucte (Corneille)

   Le paradoxe de Polyeucte (1643) est que c’est une tragédie héroïque et chrétienne. Aristote, dans sa définition canonique de la tragédie, veut que les héros, qui doivent tomber dans le malheur, ne soient pas tout à fait vertueux. Or, en faisant d’un saint, donc d’un modèle de vertu, un héros tragique, Corneille contrevient à la règle, ce qui lui attire les foudres des doctes et des dévots pour lesquels le théâtre est indigne de présenter des sujets sacrés.  

Thèmes majeurs

* Pièce chrétienne

   Au début, Polyeucte sort du palais avec son ami Néarque, sur le point d’achever sa conversion en recevant le baptême. Le catéchisme est complet avec le baptême, la grâce, le martyre, la conversion de Pauline et de Félix (suite au martyre de Polyeucte), le dogme de l’intercession des saints. Sévère s’engage à protéger les chrétiens. Corneille prend le parti des Jésuites en montrant que la grâce est toujours offerte à l’homme, qui demeure libre de l’accepter ou de la refuser.

* Est-ce une tragédie ?

  • oui par sa trajectoire (d’une d’une mort annoncée) et son allure (grandeur et passions).
  • mais le tragique veut que le héros commette une faute qui le précipite dans le malheur. Or, l’otique chrétienne inverse les valeurs. Polyeucte ne commet pas une faute mais un acte de foi : Félix, en le faisant mourir, lui donne la vie éternelle. Et Pauline ne succombe pas au désespoir mais à la grâce.
  • tragédie niée ou sublimée lorsque le malheur dans lequel sont supposés tomber les personnages est vécu par eux comme un grand bonheur.

* le saint et le héros

   Le héros cornélien tente d’être tel qu’il se veut, maître de ses passions, détaché, libre. Dans le martyre, Polyeucte s’affranchit de l’amour terrestre et du temps humain. Son Dieu est « l’absolu monarque / Seul être indépendant, seul Maître du destin. » On assiste à l’apothéose de l’idéal héroïque : rejoindre ce Dieu.

Écriture

* le sublime du sujet s’allie à une certaine familiarité prosaïque (confiance simple des martyres, pensées basses et honteuses de Félix).

* lyrisme : les adieux de Pauline et sévère quand les deux amants, ayant renoncé l’un à l’autre, se répondent comme en un écho parfait, les stances de Polyeucte.

Scènes importantes

  • I, 3 : le songe de Pauline qui a rêvé que Polyeucte mourait aux pieds de Sévère
  • II, 2 : l’amour impossible de Pauline et Sévère
  • IV, 2 : les stances de Polyeucte
  • IV, 5 : Sévère et Pauline – la générosité de l’amour
  • V, 3 : Polyeucte, Félix et Pauline – la résolution du martyre.

Pauline aime Sévère (Corneille, Polyeucte, Acte II, scène 2)

   Avec Polyeucte (1643) Corneille voulut donc écrire une tragédie chrétienne s’inscrivant dans la tradition du théâtre religieux, représenté par ces pièces édifiantes qu’il arrivait aux acteurs professionnels et aux élèves des collèges jésuites de jouer pour la plus grande gloire de Dieu. Drame de la foi donc, mais le public mondain de l’époque y vit surtout une histoire d’amour. Cet extrait de l’Acte II scène 2 montre une Pauline mal mariée, encore amoureuse mais choisissant son devoir. 

PAULINE

« Oui, je l’aime, Seigneur, et n’en fais point d’excuse ;

Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse.

Pauline a l’âme noble, et parle à cœur ouvert.

Le bruit de votre mort n’est point ce qui vous perd ;

Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,

À vos seules vertus je me serais donnée,

Et toute la rigueur de votre premier sort

Contre votre mérite eût fait un vain effort ;

Je découvrais en vous d’assez illustres marques

Pour vous préférer même aux plus heureux monarques.

Mais puisque mon devoir m’imposait d’autres lois,

De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,

Quand, à ce grand pouvoir que la valeur vous donne,

Vous auriez ajouté l’éclat d’une couronne,

Quand je vous aurais vu, quand je l’aurais haï,

J’en aurais soupiré, mais j’aurais obéi,

Et sur mes passions ma raison souveraine

Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

SÉVÈRE

Que vous êtes heureuse ! Et qu’un peu de soupirs

Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs !

Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue,

Les plus grands changements vous trouvent résolue ;

De la plus forte ardeur vous portez vos esprits

Jusqu’à l’indifférence, et peut-être au mépris,

Et votre fermeté fait succéder sans peine

La faveur au dédain, et l’amour à la haine.

Qu’un peu de votre humeur ou de votre vertu

Soulagerait les maux de ce cœur abattu !

Un soupir, une larme à regret épandue

M’aurait déjà guéri de vous avoir perdue ;

Ma raison pourrait tout sur l’amour affaibli,

Et de l’indifférence irait jusqu’à l’oubli ;

Et, mon feu désormais se réglant sur le vôtre,

Je me tiendrais heureux entre les bras d’une autre.

O trop aimable objet, qui m’avez trop charmé,

Est-ce là comme on aime, et m’avez-vous aimé ?

PAULINE

Je vous l’ai trop fait voir, seigneur, et si mon âme

Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme,

Dieux, que j’éviterais de rigoureux tourments !

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments ;

Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise,

Elle n’y règne pas, elle les tyrannise ;

Et, quoique le dehors soit sans émotion,

Le dedans n’est que trouble et que sédition :

Un je ne sais quel charme encor vers vous m’emporte :

Votre mérite est grand, si ma raison est forte :

Je le vois, encor tel qu’il alluma mes feux,

D’autant plus puissamment solliciter mes vœux

Qu’il est environné de puissance et de gloire,

Qu’en tous lieux après vous il traîne la victoire,

Que j’en sais mieux le prix, et qu’il n’a point déçu

Le généreux espoir que j’en avais conçu.

Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,

Et qui me range ici dessous les lois d’un homme,

Repousse encor si bien l’effort de tant d’appas,

Qu’il déchire mon âme et ne l’ébranle pas ;

C’est cette vertu même, à nos désirs cruelle,

Que vous louiez alors en blasphémant contre elle ;

Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur

Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,

Et voyez qu’un devoir moins ferme et moins sincère

N’aurait pas mérité l’amour du grand Sévère.

SÉVÈRE

Ah ! madame, excusez une aveugle douleur

Qui ne connaît plus rien que l’excès du malheur :

Je nommais inconstance, et prenait pour un crime,

De ce juste devoir l’effort le plus sublime.

De grâce, montrez moins à mes sens désolés

La grandeur de ma perte et ce que vous valez ;

Et cachant par pitié cette vertu si rare,

Qui redouble mes feux lorsqu’elle nous sépare,

Faites voir des défauts qui puissent à leur tour

Affaiblir ma douleur avecque mon amour.

PAULINE

Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincible,

Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.

Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs

Qu’arrachent de nos feux les cruels souvenirs :

Trop rigoureux effets d’une aimable présence

Contre qui mon devoir a trop peu de défense !

Mais si vous estimez ce vertueux devoir,

Conservez-m’en la gloire, et cessez de me voir.

Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ;

Épargnez-moi des feux qu’à regret je surmonte ;

Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,

Qui ne font qu’irriter vos tourments et les miens. »

Amour héroïque de Pauline

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