Phèdre au 19e siècle

   Portrait of mlle rachel by william etty yorag 988

   Dans Un souper chez Mademoiselle Rachel (1839), Alfred de Musset évoque une lecture de Phèdre par la comédienne Rachel. La scène se passe dans la nuit du 29 au 30 mai 1839. Après avoir joué Tancrède au Théâtre-Français, Rachel rencontre Musset et l’emmène souper chez elle. Après avoir fait flambé du punch dans l’obscurité et l’avoir bu, elle décide de lire Phèdre qu’elle désirait jouer et qu’elle jouera en effet le 24 janvier 1843 avec un immense succès.  

Extrait

   « … Rachel se lève et sort ; au bout d’un instant, elle revient tenant dans sa main le volume de Racine ; son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de religieux ; on dirait un officiant qui se rend à l’autel, portant les ustensiles sacrés. Elle s’assoit près de moi et mouche la chandelle. La maman s’assoupit en souriant.

Rachel (ouvrant le livre avec un regard singulier et s’inclinant dessus) : « Comme j’aime cet homme-là ! Quand je mets le nez dans ce livre, j’y resterais pendant deux jours, sans boire ni manger ! » Rachel et moi, nous commençons à lire Phèdre, le livre posé sur la table entre nous deux. Tout le monde s’en va... D’abord elle récite d’un ton monotone, comme une litanie. Peu à peu, elle s’anime. Nous échangeons nos remarques, nos idées sur chaque passage. Elle arrive enfin à la déclaration[1] . Elle étend alors son bras droit sur la table ; le front posé sur sa main gauche, appuyée sur son coude, elle s’abandonne entièrement. Cependant elle ne parle encore qu’à mi-voix. Tout à coup ses yeux étincellent, - le génie de Racine éclaire son visage ; elle pâlit, elle rougit. – Jamais je ne vis rien de si beau, de si intéressant ; jamais, au théâtre, elle n’a produit sur moi tant d’effet… »

   Ajoutons qu’à la suite de ce souper, des rapports s’établirent entre la poète et la tragédienne. Musset commença même à écrire pour elle une tragédie : La Servante du roi. Mais elle eut des démêlés avec le Français et la pièce resta en souffrance. Musset exprima ses regrets dans des stances mélancoliques (« A Mademoiselle Rachel ») dont elle n’eut pas connaissance.      

 

[1] Sa déclaration d’amour à Hippolyte.

* * *