« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Phèdre et l'amour (Paul Guth)

Phèdre expliqué en classe par Paul Guth

Paul Guth   Agrégé de lettres en 1933, Paul Guth enseigna durant dix ans en province. En ce temps, les élèves de troisième, hormis le latin, avaient le 17e siècle au programme (on peut comparer avec aujourd’hui...). L’auteur témoigne de son expérience dans Le Naïf aux quarante enfants (1955). 

   « J’avais le choix entre une pièce de Corneille et une pièce de Racine Il valait mieux les [mes élèves] initier à l’amour. Je repoussai Rodogune et je choisis Phèdre. Dès l’acte I (scène 3) j’exposai mes idées sur le personnage, que je brûlais depuis longtemps de dévider.

   Phèdre n‘est pas cette vieille peau que nos présentent trop d’aïeules des planches. Elles tendent vers Hippolyte des mamelles flétries, des doigts de sorcières, un cou où tremblent des fanons. [...]Phèdre n‘est pas une vieillarde se traînant aux pieds d’un gigolo. Phèdre est une jeune femme de vingt-cinq ans. Les enfants qu’elle a eus de son mari, Thésée, sont encore petits. À l’acte III scène 3, quand on croira à la mort de Thésée, elle suppliera sa confidente Œnone de proposer le pouvoir à Hippolyte.

« Œnone, fais briller la couronne à ses yeux ;

Qu’il mette sur son front la sacré diadème ;

Je ne veux que l’honneur de l’attacher moi-même.

Cédons-lui le pouvoir que je ne puis garder.

Il instruira mon fils dans l’art de commander ;

Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père. »

[...]

   - « Des eunuques prétendent que la tragédie classique est glacée et qu’elle ne consiste qu’en conversations debout dans les courants d’air d’un vestibule. Erreur !... Phèdre est une tragédie de l‘incandescence. Le vestibule du palais de Trézène ? Plutôt un four électrique ! Songez à tout ce qui afflue là-dedans. Toutes les légendes des temps fabuleux, les parentés avec Jupiter, le Soleil, la Terre... [...]

   L’attente de l’inspecteur général me plongeait dans une angoisse intolérable. [...] J’imaginai toutes les catastrophes qui me menaçaient. [...] L’inspecteur profitait d’une des explications de Phèdre pour poser des questions sournoises sur le dates : dates de la mort de la mère de Racine ... date où Racine publia « La Nymphe de la Seine », cette ode sur le mariage du Roi qui lui valut un pourboire de cent louis ; [...] date du mariage de Racine avec Catherine de Romanet : [...] 1er juin 1677. [...]

   On n’avait jamais entendu une femme faire une déclaration d’amour à un homme sur un théâtre. Si, peut-être, dans l’Hippolyte d’Euripide et dans la Phèdre de Sénèque. Mais chez Sénèque la scène est infiniment moins brûlante : Oui, Hippolyte, c’est cela. Ce sont les traits de Thésée que j’aime, ses traits de jadis, ceux qu’il avait encore adolescent, quand ses joues virginales s’ombrageaient d’une barbe naissante, quand il visita la ténébreuse demeure du monstre de Gnosse..., déclare Phèdre à Hippolyte dans la pièce de Sénèque.

   Mais chez Racine :

« Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche :

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.

Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. »

   Racine ajoute du feu au feu. Il s’élève à ces températures supérieures que le monde antique n’avait pas connues. Corneille regarde vers le Moyen Age. Il est le dernier trouvère des chansons de geste. Racine regarde vers l’avenir, vers un monde électrique, où les nerfs plus fragiles, réagissent par des spasmes de fièvre.

« Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime... »

   Jamais, dans la littérature, on n’avait reproduit avec une telle impudeur les mouvements de l’amour L’excitation, la faim, le désir. C’est une femme qui parle, en un siècle où la femme vit encore cloîtrée. Devant l’homme qu’elle aime, elle arrache ses vêtements, elle les lui jette à la figure. Ici toute la littérature sensuelle de l’avenir...

   [Remarque : un peu exagéré, étant donné les règles de bienséance, mais vrai dans le fond.] [...]

   J’expliquais la dernière scène de Phèdre. Hippolyte est mort. Ses chevaux, effrayés par le monstre, ont traîné son corps dans la poussière. Thésée finit par soupçonner Phèdre, qui accuse le jeune homme, rebelle à ses feux, et qui le fait bannir. Phèdre, à bout de douleurs, a bu un poison. Elle confesse sa faute à son époux. Elle meurt. [...] J’avais donc partagé la classe en deux : côté droit, côté gauche [...]

   Côté droit : distinguez les deux parties du couplet de Thésée.

A) Ses sentiments à l’égard de Phèdre. Comment il lui laisse l’initiative de son aveu.

B) Les remords de Thésée qui a voué son fils à la colère de Neptune. Et c’est précisément de la mer, empire de Neptune, qu’est sorti le monstre qui a causé la mort d’Hippolyte.

   Côté gauche : expliquez la réponse de Phèdre.

A) Comment elle réhabilite Hippolyte.

B) Comment elle l’accuse.

C) Comment elle atténue sa responsabilité.

D) Sur quelle idée finit-elle ?

   [L’inspecteur arrive] [...]

- « Ce grand nigaud de Thésée, dit-il a eu la légèreté de recommander son fils à Neptune... Vous savez quel genre de recommandation ? [...]

- Oui, Monsieur. [...] Thésée a recommandé son fils à Neptune pour que Neptune le tue...

- Eh ! oui il l’a maudit. C’est le pouvoir terrifiant de la vieille malédiction paternelle Méfiez-vous ! Au 17 siècle, ne prenez pas cette formule à la légère. Quel est l’autre père, dans le théâtre du Grand Siècle, qui maudit son fils ? [...] Harpagon ! [...] La scène atroce entre Harpagon et son fils, qui aiment tous les deux la même jeune fille. – Je te défends de me jamais voir. – A la bonne heure. – Je t’abandonne. – Abandonnez. – Je te renonce pour mn fils. – Soit. - Je te déshérite. – Tout ce que vous voudrez. – Et je te donne ma malédiction... Vous vous rappelez ce que répond le fils ?... Une audace de Molière à donner le frisson. [...] Je n’ai que faire de vos dons. [...] Mais revenons à Phèdre. Je préfèrerais que vous remontiez en arrière. À la déclaration de Phèdre à Hippolyte. [...] Voyons, qui peut me réciter le début de la déclaration ? [...] Parfait, parfait ! s’cria l’inspecteur général, excédé et ravi. Maintenant, qui veut expliquer ? » [...]

L’explication de [l’élève] Feillard

   « Jusqu’à Racine jamais une femme n’avait fait la cour à un homme sur la scène. Les femmes doivent se tenir tranquilles, surtout au 17e siècle. C’est l’homme qui commence. « Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée ». Phèdre est plus âgée qu’Hippolyte Mais pas beaucoup plus. Ce n’est pas une vieille femme comme à la Comédie-Française. Elle a peut-être vingt-cinq ans. On se marie jeune dans le Midi. Elle est très jolie. Elle se demande comment elle va faire pour avouer son amour à ce jeune homme C’est pour ça qu’elle ne dort pas depuis plusieurs nuits. Elle a trouvé un truc. Elle va faire semblant de penser à son mari Thésée. Mais c’est au fils de son mari qu’elle pense : Hippolyte. Un fils qu’il a eu d’une autre femme. Justement ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Et ils ont la même cuirasse. Phèdre est très amoureuse. Elle a un tempérament de feu. C’est la petite-fille du Soleil, qui atteint une température de 6 500° dans la photosphère. En plus, il fait très chaud en Grèce, surtout en été. Et la pièce se passe vers le 14 juillet. C’est le moment des grandes fêtes où on représente les tragédies en plein air. Les gens apportent leurs saucissons. Phèdre n’en peut plus. Elle a rêvé à Hippolyte toute la nuit. Elle s’est tordue sur son lit. On étouffe dans ce palais. Je languis, je brûle pour Thésée. Et le rejet au début du vers suivant : Je l’aime. C’est tout à fait un corps de femme qui palpite. Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers, / Volage adorateur de mille objets divers, / Qui va du dieu des morts déshonorer la couche. Thésée est un coureur. Phèdre en profite pour le glisser sans avoir air d’y toucher. Elle l’accuse d’avoir adoré mille objets. Les « objets », au 17e siècle, c’étaient les femmes ; Il a déshonoré la couche du dieu des morts. Il est descendu aux Enfers exprès pour enlever sa femme Proserpine. Ce qui prouve aussi son courage. Le dieu des morts était terrible. Et sa couche se trouvait dans un endroit effrayant. Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche... Voilà la déclaration qui commence. Vers 638. C’est le portrait de Thésée jeune. Il n’est plus comme ça maintenant. Admirons au passage la ruse des femmes. Remarquer l’allitération fidèle, fier, farouche. Ces |f| donnent beaucoup de charme à la description. Remarquons aussi le nombre de syllabes : Fidèle : trois. Fier : une. Farouche : trois, mais qui ne comptent que pour deux, à cause de l’élision de l’e muet à la fin du vers. La fidélité, c’est la première qualité chez l’homme, pour une femme : trois syllabes. Mais un homme qui ne serait que fidèle, la femme ne l’aimerait pas. Il faut qu’il soit fier, qu’il la domine, mais pas trop : une syllabe. Il faut qu’il soit même un peu farouche et qu’elle craigne de le perdre. Cette crainte l’excite beaucoup : deux syllabes. Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Phèdre y va de plus en plus fort. Une fois quelle est lancée, une femme ne sait plus s’arrêter. Un homme peut être fidèle, fier, et même un peu farouche sans qu’on l’aime Mais s‘il est charmant, cela veut dire qu’on l’aime. Et, en plus, s’il est jeune !... Surtout si la femme l’est moins que lui !... Et s’il traîne tous les cœurs après soi !... Il est bien normal qu’il traîne aussi celui de Phèdre. Tel qu’ont dépeint nos dieux... Ce Thésée, elle l’adore. Comme aujourd’hui une femme dit à un homme : Mon ange. /... ou tel que je vous voi. Ça y est ! Elle attaque directement. Une femme qui veut un homme, rien ne lui résiste. Elle commence en catimini, puis elle y va de face. Hippolyte ne peut plus s’y tromper. Ce n’est pas de son père qu’il s’agit, même jeune, mais de lui. Ce petit demi vers est un des mieux faits pour le théâtre. Racine n’a pas besoin de dire entre parenthèses que l’actrice doit se remuer comme ceci ou comme cela : même si l’actrice qui joue Phèdre est mauvaise, ce petit demi vers la pousse dans le dos et la force à pivoter vers Hippolyte. Elle le regarde. Il avait votre port, vos yeux, votre langage. Nous y sommes en plein ! Votre port, c’est sa prestance, sa démarche, sa haute taille. Ce qui fait que lorsqu’une femme voit arriver un homme de loin, elle dit : c’est Lui ! Et son cœur bat. Vos yeux. Les femmes aiment beaucoup les yeux des hommes. Mais il n’y a que les plus amoureuses qui le leur disent. Votre langage. Les femmes aiment beaucoup la voix des hommes. Elle les trouble. Surtout les voix chaudes du Midi... »  

   Il [l’inspecteur] voulut entendre d’autres élèves. [...] Tracot sut dire que les filles de Minos étaient Ariane et Phèdre. Noterolles décrivit le Minotaure, monstre au corps d’homme et à la tête de taureau, comme s’il l’avait vu. Il insista avec émotion sur le tribut de sept jeunes gens et de sept jeunes filles que le roi de Crète, Minos, exigeait d’Athènes chaque année pour ravitailler ce monstre.

   « – Chaque année, pour toujours ?... demanda perfidement l’inspecteur général. – Non, pendant neuf ans ! – Et quand Thésée tua le Minotaure, on en était à quelle année de cette boucherie ? – A la troisième ! » [...] Rimières rappela que Thésée avait déjà abandonné Ariane, la sœur de Phèdre, qui pourtant en Crète, lui avait fourni le peloton de fil grâce auquel il quitta le labyrinthe après avoir tué le Minotaure. « – En le trompant, Phèdre ne ferait que venger sa sœur... » [...]

   Il me félicita d’avoir fait brûler l’amour dans Phèdre. « Cette pièce est un brasier. Il ne faut pas l’éteindre. Tant pis si elle met le feu au lycée ! »

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