Précieuses ridicules ?

Molière et ses Précieuses ridicules

Mouches   Si la préciosité en ses débuts - notamment avec Mme de Rambouillet - apporta quelques bienfaits à la langue, à l'esprit, à la conversation et aux manières, il n'en fut pas de même par la suite. Molière se moqua à juste titre de certaines précieuses et de leurs excès.

   Elles suivaient la mode vestimentaire en l'exagérant, abusant de fard, de mouches (voir infra) et de parfums. En 1660, Somaize note « que les dames portent des coiffures en pointe, à la picarde ou à la paysanne ; elles brandissent d'un air badin une petite canne ; elles abusent de rubans et ornent leurs robes de crevés [fentes dans les manches]. Les hommes ont la perruque longue, des plumes extravagantes au chapeau, des rabats qui descendent dans le dos, des canons [dentelles] à trois étages autour de la jambe. »

   L'affectation gagna les manières. L'abbé de Pure projeta un Dictionnaire des ruelles précieuses « pour servir à l'intelligence des traits d'esprit, tons de voix, mouvements d'yeux et autres aimables grâces de la précieuse. » Dans sa Critique de l'École des Femmes, Molière nous livre le portrait de Climène : « Il semble que tout son corps soit démonté, et que les mouvements de ses hanches, de ses épaules et de sa tête n'aillent que par ressorts. Elle affecte toujours un ton de voix languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche et roule les yeux pour les faire paraître grands. »

   Dans Les Précieuses ridicules, il raille leur coquetterie (sc. 3), l'extravagance des costumes (sc. 4), les manifestations de politesse excessive (sc. 9). S'il a choisi ce sujet pour ses débuts à Paris, c'est qu'en 1659 le mal était d'actualité. Malgré ses protestations, il visait probablement le salon de Mlle de Scudéry, ou tout au moins les salons bourgeois de Paris et de province qui, pour singer la société élégante, tombaient dans le mauvais goût et les excès.

   Il revint à la charge avec Les Femmes savantes (1672) où il attaqua un aspect nouveau de la préciosité : l'engouement pour la science.  

   Mais la préciosité ridicule avait la vie dure : à partir de 1663, en pleine période classique, le Recueil de poésies galantes de la comtesse de La Suze en 5 tomes compta une quinzaine de réimpressions. A la fin du siècle, les attaques de La Bruyère contre les cercles où régnaient « l'inintelligible et le subtil », celles de Boileau contre « la secte façonnière » dans la Satire sur les Femmes, (1694) montraient que les précieuses, ridicules ou non, n'avaient pas totalement désarmé.   

Les Précieuses ridicules : approfondissement (scène 4)

Les Précieuses ridicules (Molière)   Les Précieuses ridicules (1659) sont avant tout une farce, c’est à dire une action souvent bouffonne, mêlée de coups de bâton. À ce titre, les acteurs y figurent soit sous leurs noms d’acteurs (La Grange, du Croisy, Jodelet au visage enfariné), soit sous leur nom du type conventionnel qu’ils représentent (Gorgibus, Mascarille qui porte le masque traditionnel). La matière de cette farce paraît toute nouvelle : c’est la première fois qu’un auteur prend directement pour sujet d’observation les mœurs contemporaines. Le succès est éclatant : toutes les exagérations de l’esprit précieux sont discréditées et Molière attire définitivement l’attention de Louis XIV. La peinture des mœurs hausse donc cette farce au rang de comédie.

   Molière aimera toujours forcer les effets comiques. Mlle Des Jardins (actrice) le décrit ainsi dans le rôle de Mascarille avec une perruque « si grande qu’elle balayait la place à chaque fois qu’il faisait la révérence », un chapeau minuscule, un immense rabat, des canons (dentelles) jusqu’à terre, une profusion de glands qui lui sortaient de la poche, des souliers à talons « d’un demi-pied de haut » (le pied équivaut à 30 centimètres) et couverts de rubans.

   Remarque : on sait la précaution prise par l’auteur pour atténuer la cruelle vérité de l’oeuvre : ce ne sont pas les vraies Précieuses parisiennes qu’il vise, mais "deux pecques provinciales" en veine d’imitation et de snobisme. Il n’empêche. Cet ouvrage commence à lui valoir de solides inimitiés et les salonnières du Marais rient jaune… Les allusions à Mlle de Scudéry sont claires, d'abord à sa Carte du Pays de Tendre, puis à son Artamène ou Le Grand Cyrus.

   Cathos et Madelon se piquent non seulement de beau langage mais elles attendent l’amour sous les traits d’un héros du roman précieux, assenant à leur oncle Gorgibus les lois de la courtoisie amoureuse et de l’amour précieux. Cette œuvre met donc l’accent pour la première fois sur les dangers de la littérature mal comprise que Flaubert mettra en scène avec virulence dans Madame Bovary.   

Introduction à la scène 4 (situation dans la pièce)

   Deux gentilshommes, La Grange et du Croisy, sont venus faire leur cour à la fille et à la nièce de Gorgibus, Magdelon et Cathos. Or les deux jeunes filles, récemment arrivées de province, ont "humé leur bonne part de cet air prétentieux qui a infecté Paris." Elles ont reçu les deux prétendants, dont les manières simples leur ont déplu, de façon si dédaigneuse, qu’ils ont résolu de se venger. Un de leurs laquais, beau parleur, nommé Mascarille, se présente en habit magnifique chez les deux précieuses ; il les éblouit par sa faconde et son grand air. Il est rejoint par un de ses camarades, Jodelet, en habit de vicomte. Mais au moment où elles se félicitent de voir "le beau monde prendre le chemin de venir chez elles", La Grange et du Croisy reparaissent brusquement, bâtonnent et dépouillent leurs laquais. Les deux précieuses, rouges de honte, pensent "crever de dépit" devant leurs amies qu’elles avaient envoyé chercher pour une petite sauterie improvisée ; elles doivent par surcroît endurer les reproches de Gorgibus, homme de manières grossières mais de bon sens.

Scène 4 MAGDELON, CATHOS, GORGIBUS.

GORGIBUS.- Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau [1]. Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vos avais-je pas commandé de les recevoir comme des personnes, que je voulais vous donner pour maris ?

MAGDELON.- Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens-là ?

CATHOS [2].- Le moyen, mon oncle, qu’une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne ?

GORGIBUS.- Et qu’y trouvez-vous à redire ?

MAGDELON.- La belle galanterie que la leur ! Quoi débuter d’abord par le mariage ?

GORGIBUS.- Et par où veux-tu donc qu’ils débutent, par le concubinage ? N’est-ce pas un procédé, dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien que moi ? Est-il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien sacré où ils aspirent n’est-il pas un témoignage de l’honnêteté de leurs intentions ?

MAGDELON.- Ah mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.

GORGIBUS.- Je n’ai que faire, ni d’air, ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c’est faire en honnêtes gens que de débuter par là.

MAGDELON.- Mon Dieu, que si tout le monde vous ressemblait un roman serait bientôt fini : la belle chose, que ce serait, si d’abord Cyrus épousait Mandane, et qu’Aronce de plain-pied fût marié à Clélie [3].

GORGIBUS.- Que me vient conter celle-ci.

MAGDELON.- Mon père, voilà ma cousine, qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver, qu’après les autres aventures. Il faut qu’un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments ; pousser le doux, le tendre, et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle, par un parent, ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache, un temps, sa passion à l’objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l’on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante, qui exerce les esprits de l’assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s’est un peu éloignée : et cette déclaration est suivie d’un prompt courroux, qui paraît à notre rougeur, et qui pour un temps bannit l’amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser ; de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d’une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s’ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles, dont en bonne galanterie on ne saurait se dispenser ; mais en venir de but en blanc à l’union conjugale ! ne faire l’amour qu’en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ! Encore un coup mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé, et j’ai mal au cœur de la seule vision que cela me fait.

GORGIBUS.- Quel diable de jargon entends-je ici ? Voici bien du haut style.

CATHOS.- En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie ? Je m’en vais gager qu’ils n’ont jamais vu la Carte de Tendre, et que billets-doux, petits-soins, billets-galants et jolis-vers, sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu’ils n’ont point cet air qui donne d’abord bonne opinion des gens ? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie [4] ; un chapeau désarmé de plumes ; une tête irrégulière en cheveux et un habit qui souffre une indigence de rubans ! Mon Dieu quels amants sont-ce là ! quelle frugalité d’ajustement, et quelle sécheresse de conversation ! On n’y dure point, on n’y tient pas. J’ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu’il s’en faut plus d’un grand demi-pied, que leurs hauts-de-chausses, ne soient assez larges.

GORGIBUS.- Je pense qu’elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos et vous Magdelon.

MAGDELON.- Eh de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.

GORGIBUS.- Comment, ces noms étranges ? Ne sont-ce pas vos noms de baptême ?

MAGDELON.- Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi un de mes étonnements, c’est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon ? et ne m’avouerez-vous pas que ce serait assez d’un de ces noms, pour décrier le plus beau roman du monde ?

CATHOS.- Il est vrai, mon oncle, qu’une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots-là, et le nom de Polyxène, que ma cousine a choisi, et celui d’Aminte, que je me suis donné, ont une grâce, dont il faut que vous demeuriez d’accord.

GORGIBUS.- Écoutez ; il n’y a qu’un mot qui serve. Je n’entends point que vous ayez d’autres noms, que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines, et pour ces Messieurs, dont il est question je connais leurs familles et leurs biens, et je veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante, pour un homme de mon âge.

CATHOS.- Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire c’est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce qu’on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ?

MAGDELON.- Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d’arriver. Laissez-nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n’en pressez point tant la conclusion.

GORGIBUS.- Il n’en faut point douter, elles sont achevées [5]. Encore un coup, je n’entends rien à toutes ces balivernes, je veux être maître absolu, et pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux, avant qu’il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses, j’en fais un bon serment.

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Notes

[1] Coquettes, elles sont occupées à fabriquer une pommade pour les lèvres.

[2] Prononcer "Catau". 

[3] C’est seulement au début du dixième volume que Cyrus épouse Mandane dans Artamène ou le Grand Cyrus, de Mlle de Scudéry, et qu’Aronce épouse Clélie dans Clélie, histoire romaine

[4] Sans canons : les canons sont des volants de dentelles attachés aux genoux et retombant à mi-jambe. 

[5] Folles furieuses.

Pistes de réflexion


1/ La comédie de mœurs

- Relever toutes les références à l’actualité mondaine et littéraire du moment

- Retrouver les caractéristiques du mouvement précieux (thèmes, aspirations, façon de parler)

2/ Une pièce pour rire

- Étudier dans cette scène les ressorts du comique (situation, traits de caractère, bons mots). Comment définir et justifier le rire que Molière entend soulever aux dépens de Magdelon et Cathos ?

- Si la préciosité est un mouvement féministe, le théâtre de Molière va-t-il dans le même sens ou se révèle-t-il antiféministe ? (On peut nuancer : les idées de Gorgibus ne sont pas toutes sensées et celles des précieuses pas uniquement ridicules).

3/ Ouverture thématique

   On peut analyser la précieuse dans le théâtre de Molière : Les Précieuses ridicules (toute la pièce), Les Fâcheux (scène 4), La Critique de l’École des femmes (pour le personnage de Climène), Les Femmes savantes (pour les personnages d’Armande et de Bélise), Le Misanthrope (pour certains traits d’Arsinoé). 

Mouches

   Les mouches étaient de petits morceaux de taffetas noir gommé que les femmes mettaient sur leur visage. Coquetterie mais aussi un bon moyen pour cacher les cicatrices laissées par la petite vérole - la variole -. Elles parurent pour la première fois à la cour de Louis XIII. Au début, on n'en mit qu'une, afin de faire ressortir la blancheur de la peau. Mais on finit par en semer partout : « la majestueuse » sur le front, « la passionnée » au coin de l'œil, « la galante » au milieu de la joue, « la receleuse » sur un bouton, « l'effrontée » sur le nez, « la coquette » au coin des lèvres, etc. Massillon, ayant un jour ironiquement demandé en chaire pourquoi les femmes n'en avaient pas aussi sur le cou et sur les épaules, on le prit au mot : les mouches ainsi placées s'appelèrent « les mouches à la Massillon ».    

 

Maquillage outrancier

   Les femmes - de lettres ou non, précieuses ou non - se maquillent évidemment, et souvent d’une manière outrancière, selon la mode du temps. Les reproches fusent, comme en témoigne ce passage de La Bruyère.

   Dans la satire de la cour (Caractères, VIII, « De la cour », § 74), il feint de décrire les mœurs curieuses et absurdes de quelque peuplade sauvage : ce n’est pas nous, Français civilisés du 17e siècle, qui donnerions dans de pareils travers ! Ce procédé de fiction ironique annonce les Lettres persanes de Montesquieu et L’Ingénu ou Micromégas de Voltaire.

   « Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu’elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu’elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l’endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. »

     Cette satire des femmes est commune à La Bruyère, Boileau ou Molière. La Bruyère dénonce ici plus précisément la perversion du goût dans le domaine de la toilette féminine. Il évoque l'inconséquence et l'absurdité des femmes. Comme tous les classiques, La Bruyère préfère le naturel aux artifices inefficaces d'un monde frelaté. Cette manière de se peindre une partie du corps est typique de certaines peuplades sauvages : le vocabulaire acquiert ainsi toute son ambiguïté, renvoyant à la fois à un monde barbare et à un monde ô combien civilisé, celui de la cour de France !

   Le verbe « peindre » est alors utilisé indifféremment pour toutes les parties du corps alors que l'on ne maquille pas de la même manière les joues (fard rouge) et les épaules (poudre blanche). Ces femmes, qui « étalent » leur gorge (poitrine) sont indécentes. L'auteur met sur le même plan ce qui devrait être caché (la gorge) et ce qui n'a pas à l'être, comme les oreilles, ce qui prête à rire. Il termine le paragraphe par une pointe : « ou de ne pas se montrer assez ». « Se montrer » exprime un étalage indécent et ridicule. Ici, c'est moins le moraliste qui parle, que l'homme de goût. 

Préciosité ridicule en province

   C'est en voulant singer la capitale que la province développa une préciosité ridicule. Chapelle et Bachaumont, traversant Montpellier en 1656, furent introduits dans une « assemblée de précieuses », reconnaissables à « leurs petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires », purs exemplaires de ces « pecques provinciales » dont Molière se moque dans Les Précieuses ridicules. Et, dans son Mémoire sur les Grands Jours d'Auvergne (1665), Fléchier raconte qu'étant de passage à Riom, il eut à subir la curiosité indiscrète et les avances importunes de « deux précieuses languissantes », désireuses de recruter pour leur salon un hôte d'importance. 

Extraits

   * [La scène se passe à Montpellier en 1656]

   « Dans cette même chambre, nous trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus polies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. A leurs petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des Précieuses de Montpellier ; mais bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paraissaient que des Précieuses de campagne, et n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valaient par le commerce qu'elles ont avec eux. »

(Chapelle et Bachaumont, Voyage en Languedoc et en Provence)

   * [La scène se passe en Auvergne, à Riom, en 1665]

   « Le bruit de ma poésie fit grand éclat et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes dès qu'on les aurait vues avec moi et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion. L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens géants ; l'autre était, au contraire, fort petite, et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je remarquai que l'une et l'autre se croyaient belles. Ces deux figures me firent peur. Je me rassurai du mieux que je pus et, ne sachant encore comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi : « Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le R.P. Raphaël, il est probable, Monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun des Messieurs de l'Académie. C'est, Monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, que, lorsqu'il vient quelqu'un de la cour ou du grand monde, on ne saurait assez le considérer.  - Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que d'autres, j'ai toujours senti une inclination particulière à les honorer. » Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table et me prièrent de les excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyaient, que c'était une curiosité invincible pour elles... »

(Fléchier, Mémoires sur les Grand-Jours d'Auvergne)

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