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Racine vu par Roland Barthes

   Dans son ouvrage Le Pari biographique (Éditions La Découverte, 2005), François Dosse écrit :

   « ... Le critique littéraire pour Barthes doit se faire paradoxal, soumettre l’œuvre à ses interrogations contemporaines, et ainsi participer lui aussi à la portée indéfinie de l’œuvre littéraire. Barthes soumet donc Racine à une lecture tout à la fois analytique et structuraliste. L’auteur n’est plus alors un objet de culte, mais un terrain d’investigation de la validité des nouvelles méthodes d’approche.

   Barthes recherche la structure qui caractérise le théâtre de Racine, et celle-ci se dévoile notamment par une dialectique minutieuse de l’espace, par une logique des places. C’est ainsi qu’il oppose l’espace intérieur, celui de la chambre, lieu scénique de la communication, par un objet tragique : la porte, objet de transgression, et l’espace extérieur qui contient trois espaces : ceux de la mort, de la fuite et de l’Événement : « En somme la topographie racinienne est convergente : tout concourt vers le lieu tragique, mais tout s’y englue. » (Roland Barthes, Sur Racine, 1963)

   À partir de cette topologique, Barthes voit l’unité tragique se réaliser, non tant dans la singularité individuelle des personnages raciniens que dans la fonction qui définit le héros comme l’enfermé : « Celui qui ne peut sortir sans mourir : sa limite et son privilège, la captivité de sa distinction. » Cette opposition fonctionnelle, binaire, qui délimite les espaces intérieur et extérieur permet aussi la distinction entre deux Éros : l’amour enraciné dans l’enfance, l’amour sororal dont les manifestations sont paisibles, et l’Éros-Événement, brutal, soudain, aux effets funestes et ravageurs, source d’aliénation, qui est, selon Barthes, le véritable sujet racinien. Dans ce combat mythique de l’ombre et de la lumière qui anime les héros raciniens, se déploie toute une dialectisation de la logique des places en termes de contiguïté et de hiérarchie. Le héros racinien doit se manifester par sa capacité à la rupture ; il naît de son infidélité, il advient alors comme créature de Dieu, produit de la lutte inexpiable entre le Père et son fils. Avec justesse, Barthes montre que Racine substitue la praxis, à l’événement qui a lieu hors scène, le logos, la communication verbale comme source de la désorganisation, lieu même de la tragédie qui s’y déploie et s’y consume.  

   Cette analyse de la tragédie racinienne, qui mobilise autant le binarisme de Jakobson que des catégories freudiennes, ou encore l’approche synchronique structurale, provoque une réaction particulièrement violente du racinien le plus érudit de la Sorbonne, auteur  de La Carrière de Jean Racine, éditeur du Racine de la Bibliothèque de la Pléiade, grand spécialiste de l’œuvre en question, Raymond Picard, qui publie en 1965 un ouvrage au titre évocateur, Nouvelle critique ou Nouvelle imposture. La réplique de Picard se situe surtout sur le plan de la place excessive du décodage psychanalytique dont use Barthes pour rendre compte du théâtre racinien. Picard s’empresse de remettre une voile pudique aux héros dont Barthes a percé les secrètes passions sexuelles contrariées : « Il faut relire Racine pour se persuader qu’après tout ses personnages sont différents de ceux de D.H. Lawrence [...]. Barthes a décidé de découvrir une sexualité déchaînée... »

_ _ _ Fin de citation

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