« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Comédiennes

Marie Vernier (ou Venier), première femme comédienne

Hotel de Bourgogne   On se passionne pour le théâtre à l’Hôtel de Bourgogne (ancienne résidence des ducs de Bourgogne). Au début du siècle, Marie Vernier ou Venier est la première femme à être montée sur scène, son mari, Laporte (de son vrai nom Mathieu le Fèvre) est le premier acteur français à avoir écrit des pièces (tragédies, comédies ou pastorales).

   Auparavant, les rôles féminins sont tenus par des hommes portant un masque et contrefaisant leurs voix. Marie a également une sœur comédienne, Colombe.  

   Le vendredi 26 janvier 1607, le couple joue une farce devant le roi Henri IV, la reine et la cour, venus exprès à l’Hôtel de Bourgogne.  

(Sources : La Fleur des rues, Michel Chaillou, Fayard, 2000)   

Madeleine et Armande Béjart

Madeleine Béjart dans les Précieuses ridicules (Molière)   Madeleine Béjart commence par mener une jeunesse assez libre (elle a au moins un enfant d‘une liaison avec le comte de Modène). Le 30 juin 1643, elle signe avec Molière l’acte qui constitue la troupe de l’Illustre-Théâtre. En 1659, elle crée le rôle de Madelon dans Les Précieuses ridicules (ci-contre) et, en 1661, celui de la Nymphe dans le Prologue du Fâcheux.  Elle se cantonne ensuite dans l’emploi de servante ou d’intrigante : Dorine dans Tartuffe, Cléanthis dans Amphitryon, Frosine dans L’Avare, Nérine dans Monsieur de Pourceaugnac.

   Armande (Grésinde, Claire, Élisabeth) Béjart naît fin 1642 mais son acte de baptême n’a pas été retrouvé. On peut penser qu’elle était, non la sœur (comme le dit son acte de mariage), mais une fille illégitime de Madeleine. Écartons l’hypothèse faisant d’elle la fille de Madeleine et de Molière. Elle épousa celui-ci le 20 février 1662 : elle a vingt ans et lui quarante. Elle créa de nombreux rôles : Élise dans La Critique de l’École des femmes, Elmire dans Tartuffe, Angélique dans Le Malade imaginaire, Célimène dans Le Misanthrope, Lucile dans Le Bourgeois gentilhomme (où le portrait que Cléonte trace de sa bien-aimé est sa doute celui d’Armande elle-même), Psyché dans la tragédie-ballet éponyme, Henriette dans Les Femmes savantes. On dit que le mariage avec Molière ne fut pas heureux et qu’il évoqua dans ses œuvres ses infortunes domestiques.

   Un exemple ? En avril-mai 1664, Louis XIV donna à Versailles, officiellement en l’honneur des reines, en réalité pour Louis de La Vallière des fêtes qui durèrent plusieurs jours et dépassèrent en splendeur tout ce que qu’on avait vu jusque-là. Les divertissements qui y figurèrent portent dans l’histoire le nom significatif de Plaisirs de l’Isle enchantée. La troupe de Molière contribua à ces plaisirs en jouant Les Fâcheux, le Mariage forcé, les trois premiers actes de Tartuffe et La Princesse d’Élide, comédie-ballet commandée par le Roi, qui n’aimait pas attendre : après avoir écrit en vers le premier acte et quelques scènes du second acte, Molière dut bâcler le reste en prose confuse et bousculée. Armande, épousée deux ans plus tôt, tenait le rôle de la princesse et La Grange celui d’Euryale. A un moment, le prince fait de la princesse un portrait où il déclare sa flamme. On raconta que Molière, jaloux, transposa dans la pièce la réalité… 

   Un autre exemple ? Psyché (donnée dans une salle des Tuileries le 17 janvier 1671) où Armande tenait le rôle-titre. Elle y fut admirable, dit-on : "la belle Psyché - par qui maint cœur est alléché." Baron y représentait l'Amour. Les mauvaises langues insinuèrent que les deux comédiens jouaient au naturel... On remarqua aussi que Corneille (qui avait collaboré à la pièce) avait été sensible aux charmes de "la belle Psyché" et on vit un écho de sa passion dans Pulchérie, écrite l'année suivante.   

   Toujours est-il qu'ils eurent trois enfants. Devenue veuve, elle se remaria le 31 mai 1677 avec M. Guérin d’Estriché, également comédien et prit sa retraite en 1694.  

   On peut évoquer son rôle à la mort de Molière, le 14 février 1673. Selon Armande, le prêtre réclamé par Molière arriva trop tard. Elle demanda au curé de Saint-Eustache que son mari soit enterré dans le cimetière de la paroisse. Mais le rituel interdisait d’enterrer en terre chrétienne les comédiens morts sans avoir renoncé publiquement à leur profession. Elle s’adressa alors à l’archevêque : son mari n'avait-il pas demandé un prêtre ? N'avait-il pas communié à Pâques 1672 ? En même temps, accompagnée du curé d’Auteuil, elle se rendit à Saint-Germain et supplia le roi d’intervenir, ce qu’il fit. Molière fut donc enterré en terre chrétienne, mais de nuit, avec seulement deux prêtres... et une foule de petites gens. Trois ans après, par un hiver rigoureux, la veuve de Molière fit brûler sur la large dalle de pierre qui couvrait sa tombe quelques voies de bois pour réchauffer les pauvres du quartier.

Remarque

   Sainte-Beuve dit à propos de Madeleine dans ses Portraits littéraires (Article « Molière ») : « On rapporte que, pensant son séjour à Lyon, Molière, qui s’était déjà lié assez tendrement avec Madeleine Béjart, s’éprit de Mlle Duparc (ou de celle qui devint Mlle Duparc en épousant le comédien de ce nom) et de Mlle de Brie, qui toutes eux faisaient partie d’une autre troupe que la sienne ; il parvint, malgré la Béjart, dit-on, à engager dans sa troupe les deux comédiennes, et l’on ajoute que, rebuté de la superbe Duparc, il trouva dans Mlle de Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les tribulations de son mariage. » [...]  

   Il s’attarde longuement sur Armande et le quiproquo : est-elle la sœur ou la fille de Madeleine ?

   « On a cru longtemps que cette Béjart, femme de Molière, était fille naturelle et non sœur de l’autre Béjart ; on l’a même cru du vivant de Molière, et depuis sans interruption, jusqu’à ce que M. Beffara découvrît de nos jours l’acte de mariage qui dérange cette parenté. M. Fortia d’Urban a essayé d’infirmer, non pas l’authenticité, mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaines, il a avancé quelques réflexions assez plausibles. Il est bien singulier, en effet, que tous les biographes de Molière, à partir de Grimarest, aient écrit, sans contradiction, qu’il avait épousé la fille naturelle de la Béjart, sa première maîtresse. Montfleury [fils d’un acteur célèbre de l’Hôtel de Bourgogne] adressa même à Louis XIV une dénonciation contre l’illustre comique, l’accusant d’avoir épousé la fille après avoir vécu avec la mère, et insinuant par là qu’il avait pu épouser sa propre fille : ce qui, dans tous les cas, serait invinciblement réfutable par les dates. Louis XIV ne répondit à ce déchaînement de la haine qu’en devenant parrain du premier enfant qu’eut Molière. Certes, la plus directe justification que Molière pût offrir au roi en cette circonstance fut l’acte de son mariage et la preuve que les deux Béjart n’étaient que sœurs. Mais comment tous ceux qui ont écrit sur Molière, comment Grimarest, son principal biographe, qui écrivait d’après Baron [acteur de la troupe de Molière], comment les autres contemporains, Marcel auteur présumé d’une première Vie Abrégée, l’auteur inconnu de La Fameuse Comédienne, Bayle, De Visé qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils ignoré cette façon dont Molière dut répondre ? Comment une erreur aussi forte, sur une relation aussi rapprochée, a-t-elle fait autorité du temps de Molière, et même auprès des personnes qui l’avaient beaucoup vu et pratiqué ?... Et cependant, malgré la difficulté de l’explication, c’est bien à l’acte qu’il faut croire. »

      Article sur Armande Béjart dans La Revue des Deux-Mondes (1885)

Mlle du Parc, de la comédie à la tragédie

Mlle du Parc   D’origine italienne, elle épouse en 1653 un acteur de Molière, dit du Parc, et entre dans la troupe où on la remarque par sa beauté. Il semble que ses charmes ne laissent pas Corneille indifférent qui écrit, dans ses Stances (1658) :

« Pensez-y, belle Marquise [1] :

Quoiqu’un grison fasse effroi,

Il vaut bien qu’on le courtise,

Quand il est fait comme moi. »

   Elle joue le rôle de Climène dans la Critique de l’École des femmes, Dorimène dans Le Mariage forcé, Eliante dans Le Misanthrope. Molière rend hommage à ses talents de comédiennes dans L’Impromptu de Versailles.

   On rapporte son « port d’impératrice » et elle montre des dispositions pour la tragédie (dès 1663, Racine pense à lui confier le premier rôle féminin de sa Thébaïde) et la danse : elle figure au premier plan dans Les Plaisirs de l’Ile enchantée (mai 1664).

   Le 4 décembre 1665, elle crée le rôle d’Axiane dans l’Alexandre de Racine. Sur ses instances, elle quitte la troupe de Molière et passe à celle de l’Hôtel de Bourgogne. Le 17 novembre 1667, elle représente le personnage d’Andromaque dans la tragédie éponyme.

   Une carrière triomphale qui se clôt prématurément : elle meurt le 11 décembre 1668, à trente-cinq ans. Racine suit son convoi en grand deuil, « à demi trépassé » de douleur, selon un témoin du temps. 

 


[1] Elle se prénommait Marquise-Thérèse.

Stances à Marquise (Corneille)

   Ces « Stances à Marquise » sont une bonne illustration de la poésie amoureuse baroque au début du 17e siècle.

 

   On connaît les tragédies de Corneille, un peu moins ses comédies et pas du tout ses poèmes. Ces stances (1658) s’adressent à Mlle du Parc. Corneille s'est inspiré du sonnet de Ronsard Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle.... 

   On connaît l'irrévérence de Brassens qui chantera cette strophe, composée par Tristan Bernard pour terminer le poème :

« Peut-être que je serai vieille,

Reprit Marquise, cependant,

J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille,

Et je t'emmerde, en attendant. »

***

Stances à Marquise

« Marquise, si mon visage

A quelques traits un peu vieux,

Souvenez-vous qu’à mon âge

Vous ne vaudrez guère mieux.

*

  Le temps aux plus belles choses

Se plaît à faire un affront :

Et saura faner vos roses

Comme il a ridé mon front.

*

 Le même cours des planètes

Règle nos jours et nos nuits :

On m’a vu ce que vous êtes ;

Vous serez ce que je suis.

*

 Cependant j’ai quelques charmes

Qui sont assez éclatants

Pour n’avoir pas trop d’alarmes

De ces ravages du temps.

*

Vous en avez qu’on adore ;

Mais ceux que vous méprisez

Pourraient bien durer encore

Quand ceux-là seront usés.

*

Ils pourront sauver la gloire

Des yeux qui me semblent doux,

Et dans mille ans faire croire

Ce qui me plaira de vous.

*

Chez cette race nouvelle,

Où j’aurai quelque crédit,

Vous ne passerez pour belle

Qu’autant que je l’aurai dit.

*

Pensez-y, belle Marquise :

Quoi qu’un grison fasse effroi,

Il vaut bien qu’on le courtise

Quand il est fait comme moi. »

Remarque 

   On dit que Corneille eut un chagrin d'amour à dix-neuf ans, qu'il exprima dans une comédie, Mélite ou les Fausses Lettres, sa première oeuvre, qui lui valut un succès immédiat et la protection de Richelieu (1633). L'amour source de l'écriture ?... 

La Champmeslé

La Champmeslé   Racine aima ardemment Mlle du Parc, dite Marquise (également aimé par Corneille, nous venons de le voir) qu’il avait enlevé à la troupe de Molière en 1666 (ou 1667) ; elle mourut en 1668, en plein succès d’Andromaque, d'une fausse couche ou d'un avortement.   

   Quant à la volage Champmeslé (dont Racine tomba également amoureux), elle jouait au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne[1], le premier théâtre permanent de Paris depuis 1634. C’est là que furent créées quasiment toutes les tragédies de Racine. En 1680, la troupe de l’Hôtel de Bourgogne fusionna avec celle de Molière pour fonder la Comédie-Française.

Lettre de cachet de Louis XIV créant la Comédie-Française

 Cette lettre, datée du 21 octobre 1680 est adressée au Lieutenant général de police :

   « Sa Majesté ayant estimé à propos de réunir les troupes de Comédiens établis à l’Hôtel de Bourgogne et dans la rue Guénégaud à Paris, pour n’en faire qu’une seule, afin de rendre les représentations des comédies plus parfaites par le moyen des acteurs et des actrices auxquels elle a donné place dans ladite troupe, sa Majesté a ordonné qu’à l’avenir lesdites troupes de Comédiens français seront réunies pour ne faire qu’une seule et même troupe, et sera composée des acteurs et actrices dont la liste sera arrêtée par sa Majesté. »
 

   La Champmeslé

   Passionnée et enthousiaste à la scène comme à la ville, la Champmeslé mit Racine à ses pieds. Elle devint son interprète préférée et ils vécurent ensemble six années de bonheur. Mme de Sévigné écrivit : « Quand la Champmeslé entre en scène, un mouvement d’admiration se répand d’un bout du théâtre à l’autre, toute la salle est sous le charme, et elle fait à son gré couler nos larmes. » Elle fut successivement Bérénice, Atalide (Bajazet), Monime (Mithridate), Iphigénie et Phèdre. Racine prit soin d’indiquer lui-même à la Champmeslé les intonations les plus expressives pour ses rôles et l’on peut supposer un fructueux travail en commun entre le dramaturge et sa maîtresse.   

   Sans être vraiment belle, elle avait une voix remarquable, comme en témoigne Mme de Sévigné : « Quand la Champmeslé arrive, on entend un murmure, tout le monde est ravi, et l'on pleure de son désespoir. » Boileau, de son côté, écrit au début de son Épître VII, dédiée à Racine :

« Jamais Iphigénie en Aulide immolée

N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,

Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,

En a fait sous son nom verser la Champmeslé. » 

   La Champmeslé quitta Racine pour le comte de Clermont-Tonnerre, ce qui fit courir cet alexandrin dans le tout-Paris : « Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée. » Elle eut aussi comme amants Charles de Sévigné, le marquis de la Fare et bien d'autres...   

   Racine, si l‘on en croit Mme de Sévigné, en aima bien d’autres. L’expérience de la passion fut le creuset de ses œuvres.

   Mais le théâtre, les comédiens et les comédiennes étaient voués à l’anathème religieux, particulièrement au milieu du siècle sous l’influence du jansénisme et de l’abbaye de Port-Royal. La Bruyère, dans les Caractères (Des jugements, 15) évoquera plus tard (en 1688) le statut des comédiens : « La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorables chez les Grecs : qu'est-elle chez nous ? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs. » Une lettre de Nicole (janvier 1666) déclarait que « les qualités d’un poète de théâtre ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens » et qu’un « faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles. » Phrases qui amenèrent la brouille de Racine avec Port-Royal [où il avait été élevé] dont il avait déjà reçu des observations au sujet de sa passion pour la Champmeslé. Témoin cette lettre de sa tante qui y fut prieure quinze ans et douze ans abbesse, la Mère Agnès de Sainte-Thècle (1663) :  

« … J’ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les femmes qui ont tant soit peu de pitié, et avec raison, puisqu’on leur interdit l’entrée de l’église et de la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu’ils ne se reconnaissent [2] […]. Je vous conjure donc, mon cher neveu, d’avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur, pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté… »

   Les comédiens s’efforçaient de désarmer l’opposition religieuse par des libéralités aux couvents et leur assiduité à la messe mais ils furent tous victimes de l’hostilité de l’Église, surtout à leur dernière heure. La Champmeslé mourante dut abjurer son art avant de recevoir les derniers sacrements en 1698. Au XVIIIe siècle encore, on dut enterrer sans bière, en pleine nuit et dans un terrain vague, Adrienne Lecouvreur, ce qui émut fort Voltaire.

   Dans sa Préface de Phèdre (1677), Racine tenta de justifier la moralité de son théâtre – et de sa comédienne fétiche - :

« Je n’ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer… »

   Phèdre, créée le 1er janvier 1677, connut l’échec en raison d’une cabale montée par la duchesse de Bouillon. Racine traversa alors une crise morale à laquelle ne furent sans doute étrangères ni sa rupture avec la Champmeslé ni la dramatique Affaire des Poisons à laquelle il fut directement mêlé en 1679 par une dénonciation de la Voisin au sujet de la mort de Mlle Duparc (ou Du Parc[3]). Funck-Brentano, dans son livre Le Drame des poisons, cite même une lettre de Louvois au conseiller d’État Bazin de Bezons, du 11 janvier 1680, qui parlait de l’arrestation prochaine du sieur Racine. Mais que Racine eût empoisonné la jolie comédienne est hautement improbable !    

   Toujours est-il que, pris de scrupules moraux, Racine se réconcilia avec Port-Royal, cessa sa vie dissipée et se maria le 1er juin 1677 avec Catherine de Romanet qui, tout à fait indifférente à la gloire de son époux, lui donna sept enfants. Nommé historiographe du roi, il termina sa carrière comme protégé de Mme de Maintenon : pour Saint-Cyr, il écrivit Esther et Athalie, tragédies religieuses.

   Dans sa lettre du 16 mars 1672 à Mme de Grignan, Mme de Sévigné compara Corneille et Racine qu’elle trouvait inférieur :

« … Il y a pourtant [dans Bajazet] des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n’ira plus loin qu’Alexandre et qu’Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des comédies [4] pour la Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n’est plus jeune et qu’il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la même chose. »

   Tout en restant fidèle à son admiration de jeunesse pour Corneille, Mme de Sévigné finit pas se montrer plus juste à l’égard de Racine, surtout quand elle le vit très apprécié à la cour (cf. lettre du 21 février 1689 où elle racontait la représentation d’Esther à Saint-Cyr où elle fut invitée – peut-être parce qu’elle y fut invitée… -. 

   Pour en revenir à la Champmeslé, elle fut inhumée à Saint-Sulpice, après avoir renoncé in extremis à son métier.

Remarque

   Dans la Vie de Racine, son fils Louis rapporte les paroles de son illustre père : « Il faut que vous soyez bien hardi pour oser faire des vers avec le nom que vous portez. Ce n'est pas que je regarde comme impossible que vous deveniez un jour capable d'en faire de bons ; mais je me méfie de tout ce qui est sans exemple et depuis que le monde est monde, on n'a point vu de grands poète, fils d'un grand poète. »   

Sources : Dictionnaire des Lettres françaises, Le XVIIe siècle (Fayard, 1951, 1996)


[1] Ancien Hôtel de Jean Sans Peur, duc de Bourgogne.

[2] Qu’ils ne retrouvent la bonne voie.

[3] Même problème d’orthographe que pour Mme du Barry, à l’origine Mlle Dubarry : majuscule ou non ? Voilà qui aurait fait un bon sujet de réflexion pour nos précieuses !

[4] Pièces de théâtre. Le mot est resté avec ce sens dans certaines appellations : rue de la Comédie (rue du Théâtre), la Comédie Française (le Théâtre Français).

La Raisin, maîtresse du Dauphin

La Raisin   La Raisin, de son vrai nom Françoise Longchamp, fut l’une des maîtresses du dauphin.

   La princesse Palatine s’intéresse au théâtre et écrit le 10 avril 1701 : « Monseigneur [1], depuis son accident, a peur de mourir ; il devient tout pensif. Il a renvoyé sa comédienne avec une pension de mille pistoles, et au jubilé elle doit quitter la comédie [2]. J’en suis bien fâchée, car c’était une excellente comédienne. »

   Saint-Simon écrit d’elle : « La Raisin, fameuse comédienne et fort belle, fut la seule de celles-là qui dura et figura dans son obscurité. On la ménageait et le maréchal de Noailles, à son âge et avec sa dévotion, n’était pas honteux de l’aller voir et de lui fournir, à Fontainebleau, de sa table, tout ce qu’il y avait de meilleur. Le dauphin n’eut d’enfant de toutes ces sortes de créatures qu’une seule fille de celle-ci, médiocrement entretenue à Chaillot, chez les Augustines. »

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Notes

[1] Le dauphin.

[2] Au sens large : le théâtre.

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Mlle de Lafontaine, première danseuse admise à l'Opéra

   L’interdit qui, dans la France de Henri IV, empêchait les femmes de monter sur les planches, était encore maintenu sous Louis XIV, alors que la prohibition ne sévissait plus en Italie, sauf dans les États Pontificaux.

   En France, dix ans après sa création, l’Opéra de Paris continuait à produire des hommes aux solides biceps dans les rôles féminins... S’il y avait un retard dans la représentation, c’est que la première ballerine se faisait la barbe !

Le Triomphe de l amour   Enfin Lulli vint, qui introduisit ses ballets à la cour. Un beau jour, les grandes et belles dames voulurent y jouer un rôle. Ce que femme veut... Les maîtres de ballet de l’époque (autrement dit les danseurs), Beauchamps, Pécourt et d’autres, furent priés de leur donner des leçons de danse et de chant. Le 21 janvier 1681 fut représenté à Saint-Germain-en-Laye Le Triomphe de l’Amour, ballet de Lulli (ballet royal en vingt entrées, paroles de Quinault et Benserade), où toutes les femmes de la cour occupaient les rôles féminins.

   L’idée était lancée. Lulli la mit à exécution le 6 mai de la même année, avec le même Triomphe de l’Amour, représenté cette fois à l’Opéra devant un vaste public : apparut pour la première fois une danseuse professionnelle, la première officiellement admise dans l’illustre enceinte.

   Il s’agissait de Mlle de Lafontaine, grande, jolie, bien faite (dit-on) qui remporta un franc succès. Elle avait pour partenaire les deux plus grands danseurs de l’époque, Beauchamps et Pécourt. Très vite, elle fut capable de danser seule, comme nos actuelles danseuses-étoiles. Plus tard, elle dansa avec le célèbre Ballon qui disait : « Quand on saute, on doit s’arrêter dans l’air. » D’où l’expression chez les chorégraphes actuels : « avoir du ballon. »  

   Problème dramatique : Mlle de Lafontaine était pieuse mais l’Église avait lancé l’anathème sur les comédiennes et leur refusait la sépulture religieuse. En 1692, soit dix ans après son entrée à l’Opéra, elle se retira au couvent des religieuses de l’Assomption, en ressortit quatre ans plus tard pour aller demeurer chez la marquise de la Chaise qui la logea gracieusement. À sa mort, l’ex-danseuse se retira à nouveau au couvent où elle mourut tout à fait pieusement en 1738.

Remarques

   Marie Subligny devint première danseuse à l’Opéra et le resta quinze ans. Françoise Prévost débuta en 1699 et dansa avec Ballon une interprétation musicale de l’Horace de Corneille. Quant à Mlle Roland, elle se fit épouser par le marquis de Saint-Geniès. Ce fut le début de la fortune des danseuses au 18e siècle, ... moins sages que leur illustre devancière.  

   La plus belle et la plus douée des danseuses non professionnelles fut sans doute Françoise de Sévigné, la fille de la célèbre épistolière. Elle s’exhibait volontiers dans les bals de la cour et dans de nombreux ballets (notamment le Ballet des Arts), un privilège qui justifiait toutes les intrigues, et dont Mme de Sévigné était très fière. En 1666, elle figura également dans le ballet intitulé La Naissance de Vénus, en compagnie du roi et d'Henriette d'Angleterre, où elle dansa dans le personnage d'Omphale (qui inspira à Hercule/le roi une passion allant jusqu'à l'abdication de la volonté du héros.) Ce rôle suggéra peut-être à La Fontaine l'idée de sa fable "Le Lion amoureux" (Livre IV), dédicacée d'ailleurs à Mlle de Sévigné. Devenue Mme de Grignan et souvent enceinte, elle fit le désespoir de sa mère qui écrivit : « Serait-il possible, ma fille, que Monsieur de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un menuet ! Quoi... Je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite qui m‘allaient droit au cœur ? »

Sources : Les Pionnières, op. cit.

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