« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Femmes et La Fontaine

Madame de La Fontaine

   Le fabuliste se prête au mariage « par complaisance pour ses parents », en attendant de succéder à la charge de son père, Maître des Eaux et Forêts à Château-Thierry. Il épouse donc en 1647, à l’âge de vingt-six ans, Marie Héricart, fille du lieutenant criminel de La Ferté-Milon et parente éloignée de Racine. La jeune Marie n’a que quatorze ans et demi. Elle est frivole, précieuse, folle de lectures romanesques. Il est dépensier, désordonné, dissipé, amateur d'aventures galantes et peu porté à assumer les responsabilités d’un chef de famille. L’union n’est pas heureuse. Sans aller jusqu’à une rupture brutale, La Fontaine néglige sa femme et se désintéresse de son fils, né en 1653. Il écrit dans sa fable « le Le Fermier, le Chien et le Renard » (XI, 3) :

« Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille

 Et je ne t’ai jamais envié cet honneur »

   Ses Fables témoignent de la rancune qu’il garde aux femmes et au mariage. Il n’est pas sans reproche et on peut évoquer des torts partagés. Sa femme en tout cas juge prudent, en 1658, de garantir par une séparation de biens les 30 000 livres qu’elle lui avait apportées en dot. Pour lui, c’est le début d’inextricables embarras d’argent qui dureront jusqu’à la fin de son existence. Il se choisit donc des protectrices, selon la mode du temps.  

Les autres...

Marie-Anne Mancini âgée   Vers 1657, on le présente au surintendant Fouquet, grand protecteur des arts. Il rencontre ses protégés, dont Mlle de Scudéry et Mme de Sévigné. Il compose des poésies de cour, dont Sylvie, dédiée à sa femme.       

   En 1664, il accepte les fonctions mal rémunérées mais peu contraignantes de gentilhomme servant à la cour - au palais du Luxembourg - de la duchesse douairière d’Orléans, veuve de Gaston, frère du roi Louis XIII. Il y reste jusqu’en 1672. Entretemps, il est très assidu auprès d’une autre protectrice moins austère, la duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini [nièce de Mazarin], qui tient sa cour soit à Château-Thierry, soit à Paris. Y règne un aimable laisser-aller. La duchesse aime la poésie légère. En bonne Italienne, elle l’encourage – mais a-t-il besoin d’être encouragé ? – à imiter Boccace et l’Arioste.

   Le premier recueil des Fables paraît en 1668. Ami de Mme de Sévigné, il en dédicace le livre IV à Mlle de Sévigné, la future Mme de Grignan.

   En 1669, il écrit un roman en prose mêlé de vers, Les Amours de Psyché et de Cupidon, dédié à la duchesse de Bouillon.

   A Mme de La Fayette, il offre un petit billard, jeu fort à la mode, accompagné de vers. Il en écrit aussi pour Mme de Thianges, sœur de Mme de Montespan.  

   A la mort de la duchesse d’Orléans, le 5 avril 1672, il trouve asile chez Mme de la Sablière, qui a su regrouper autour d’elle une élite qui éveille la jalousie chez les grandes dames de la cour. Elle récite les vers d’Horace et de Virgile par cœur, Roberval lui donne des leçons de mathématiques, Bernier, grand voyageur, lui enseigne l’histoire naturelle et compose pour elle l’Abrégé de la Philosophie de Gassendi, un abrégé en six volumes ! Elle vit séparée de son mari et mène une vie fort libre, accueillant dans son salon… ou dans son lit les libertins, ces gens affranchis pour ce qui est des croyances religieuses et des mœurs. Mme de Sévigné l'appelle "la tourterelle Sablière" (lettre du 19 août 1676)      

   En 1678-1679, il publie un second recueil de Fables avec une dédicace à Mme de Montespan.

   Il est admis à l'Académie française en 1684 et y prononce son discours de réception en hommage à sa protectrice, Discours à Mme de la Sablière.

   Il continue à mener une vie dissipée, se met sous la protection d’une femme très décriée, Mme Ulrich, dont il accepte les cadeaux et qui, exploitant son amitié, donnera plus tard une édition de ses œuvres posthumes.

   Mme de La Sablière, quant à elle, désespérée par l'infidélité du marquis de la Fare, prend le chemin du repentir, quitte souvent son Hôtel de la rue Saint-Honoré pour soigner les malades à l’Hôpital des Incurables, où elle fait de fréquentes retraites. Elle y meurt d’un cancer en 1693.  

   La Fontaine se lie alors avec M. et Mme d’Hervart appartenant au milieu de la grande finance. Mme d’Hervart l’entoure de soins maternels, le gronde gentiment, lui prodigue de bons conseils : il s’agit de vieillir décemment et dignement ! Ce qu’il fait, plus ou moins, mais plutôt moins… jusqu'à sa mort en 1695.

La Fontaine, un parasite ?

La Cigale et la Fourmi (La Fontaine)   La Fontaine, comme bien d’autres auteurs (1), est protégé par les grands (hommes ou femmes), auxquels il dédie ses fables. À ce titre, il peut être considéré comme un parasite, qu’il met du reste en scène dans nombre de ses fables. À cet égard, Maingueneau (Le Discours littéraire, Colin, 2004) cite « Le Rat des villes et le rat des champs » (le parasite invite un autre parasite), « Le Rat qui s’est retiré du monde », « L’Huître et les Plaideurs » (le juge dévore l’huître litigieuse), « La Cigale et la Fourmi » et « Le Corbeau et le Renard ».

   Il poursuit : « Les parasites des Fables se distribuent sur deux registres : d’un côté les parasites de la société (clercs, juges, fermiers généraux, princes), de l’autre, les parasites de ces parasites, beau-parleurs patentés. L’auteur des Fables est parmi ces derniers ; parasite de ceux dont son œuvre dénonce le parasitisme, il donne lui aussi de belles paroles contre des fromages. [Le parasitisme] permet d’écrire, [donnant] les moyens de subsister et la matière de l‘œuvre. C’est par cette brèche que l’écrivain nourrit sa production littéraire de ceux qui le nourrissent. Si le juge Perrin Dandin (« L’Huître et les Plaideurs ») est le parasite des plaideurs qui font appel à lui, l’auteur, en métaparasite, parasite le parasitisme de son personnage pour le dénoncer et édifier son œuvre... »

   On peut également citer les nombreuses dédicaces de La Fontaine : à Mme de Montespan, à Mme de La Sablière (qui l'accueillit), à Mlle de Sévigné, à Mlle de Sillery (voir infra), etc.

_ _ _

Notes

(1) Racine dédicace Andromaque à Henriette d'Angleterre, première épouse de Monsieur, frère du roi, soulignant son rôle dans les fêtes de Fontainebleau, au début du règne de Louis XIV : elle est « l'arbitre de tout ce qui était délicieux. » Perrault dédicace ses Contes de ma mère l'Oye à Mademoiselle, fille de la princesse Palatine.

Dédicace à Mlle de Sillery de Tircis et Amarante

Tircis et Amarante (La Fontaine)Tircis et Amarante

Pour Mademoiselle de Sillery [1]

J’avais Ésope quitté,

Pour être tout à Boccace [2] ;

Mais une divinité

Veut revoir sur le Parnasse

Des Fables de ma façon.

Or d’aller lui dire : « Non »,

Sans quelque valable excuse,

Ce n’est pas comme on en use

Avec des divinités,

Surtout quand ce sont de celles

Que la qualité de belles

Fait reines des volontés.

Car, afin que l’on le sache,

C’est Sillery qui s’attache

À vouloir que, de nouveau,

Sire Loup, sire Corbeau,

Chez moi se parlent en rime.

Qui dit Sillery, dit tout :

Peu de gens en leur estime

Lui refusent le haut bout ;

Comment le pourrait-on faire ?

Pour venir à notre affaire,

Mes contes, à son avis,

Sont obscurs [3] ; les beaux esprits

N’entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu’elle déchiffre sans glose :

Amenons des bergers ; et puis nous rimerons

Ce que disent entre eux les loups et les moutons [4].

 *

Tircis disait un jour à la jeune Amarante :

« Ah ! si vous connaissiez, comme moi, certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante !

Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal.

Souffrez qu’on vous le communique ;

Croyez-moi, n’ayez point de peur :

Voudrais-je vous tromper, vous pour qui je me pique

Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? »

Amarante aussitôt réplique :

« Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?

– L’amour. – Ce mot est beau ; dites-moi quelques marques

À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?

– Des peines près de qui le plaisir des monarques

Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près [5] un rivage,

Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image

Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village

Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :

On soupire à son souvenir :

On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire ;

On a peur de le voir, encor qu’on le désire. »

Amarante dit à l’instant :

« Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?

Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître. »

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant. »

L’autre pensa mourir de dépit et de honte [6].

Il est force gens comme lui,

Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,

Et qui font le marché d’autrui.

(Livre VIII, Fable 13)

Remarque : cette fable qui n’en est pas une (voir note 6) semble bien être de l’invention de La Fontaine.

 _ _ _

Notes

[1] Cette pastorale galante et maniérée est dédiée à Gabrielle-Françoise, troisième fille du marquis de Sillery et nièce par sa mère du duc de La Rochefoucauld. Elle épousera le 23 mai 1675 Louis de Tibergeau.

[2] À la suite de la publication de son premier recueil de fables en 1668-1669, La Fontaine avait repris la série interrompue de ses Contes et c’est de nouveau Boccace qu’il avait pris pour modèle.

[3] Il ne faut pas prendre ce mot au pied de la lettre : s’il y a un reproche à faire aux Contes, ce n’est pas celui d’obscurité. Serait-ce le style marotique que Mlle de Sillery trouve obscur ?

[4] Composons une pastorale, ensuite nous reviendrons à nos fables habituelles.

[5] Tel est le texte de La Fontaine. Cette construction semble être du langage familier.

[6] On sent ici combien échappe à toute définition le genre exploité par La Fontaine : épître galante, pastorale précieuse qui se termine en épigramme.

* * *

Ajouter un commentaire