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Maximes de La Rochefoucauld sur les femmes et l’amour

Bio en bref

Le jeune La Rochefoucauld

- Naissance à Paris le 15 septembre 1613 de François VI (ne deviendra en droit duc de La Rochefoucauld qu’en 1650, à la mort de son père. Jusque-là, on l’appellera prince de Marcillac.

- Mère : Gabrielle de Liancourt, dont la propre lignée, par les Lusignan, prétendait se relier à la fée Mélusine. 

- Études : peu poussées, sauf exercices du corps. Lecture de l’Astrée et des Amadis (ll demeurera un amateur de romans). Segrais dira : « M. de La Rochefoucauld n’avait pas étudié ; mais il avait un bon sens merveilleux, et il savait parfaitement bien le monde. » Et Mme de Maintenon : « Beaucoup d’esprit, mais peu de savoir. »

- 20 janvier 1628 : Âgé de quatorze ans, il épouse Andrée de Vivonne. Ils auront huit enfants.

-1629-1635 : Première armes. Il combat en Italie.

- 1631 : Admis entretemps à l’hôtel de Rambouillet (représentants de la littérature précieuse, amis fidèles).

1635 : Exilé de la cour à la suite de paroles inconsidérées, il se lie avec la duchesse de Chevreuse, de treize ans son aînée.

- 1637 : Rentré en grâce, il complote avec Mme de Chevreuse d’enlever la reine et Mlle de Hautefort pour les mettre en sûreté à Bruxelles. Le projet ayant échoué et Mme de Chevreuse s’étant enfuie, il est incarcéré à la Bastille pendant quelques jours, puis exilé de nouveau, et pour deux ans dans ses terres. Mlle de Hautefort, devenue Mme de Schomberg sera pour lui une des amies de sa vieillesse. Il écrit dans ses Mémoires avec un certain romanesque : « J’étais en un âge où on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvais pas que rien le fût davantage que d’enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de Richelieu, qui en était jaloux. »  

- 1639-1642 : Il reprend du service à l’armée, puis mène dans ses terres de l’Angoumois la vie d’un gentilhomme campagnard.

- 1642-1643 : Richelieu meurt fin 1642. La Rochefoucauld se rapproche de la reine et entre dans la cabale des « Importants ». Retournement des affaires : Louis XIII meurt en mai 1643, son testament est cassé, la reine, déclarée régente, fait alliance avec Mazarin et écarte son chevalier servant La Rochefoucauld semble déçu car Mazarin refuse de lui accorder les privilèges qu'il convoitait : un tabouret pour sa femme et le droit d'entrer en carrosse dans la cour du Louvre. En même temps, Mme de Chevreuse s’éloigne de lui.

- 1644-1647 : Diverses campagnes militaires, intrigues politiques. En 1646, début de sa liaison avec la duchesse de Longueville, plus jeune que lui de six ans et soeur de Condé.  Novembre 1646 : nommé gouverneur du Poitou où il est obligé de résider.

La duchesse de Longueville

- 1648 : Pendant les premiers troubles de la Fronde (mai-octobre) qui se termineront à l’avantage du Parlement de Paris, La Rochefoucauld, toujours en Poitou, se déclare contre lui, pour la reine et Mazarin. En décembre, les troubles reprennent, il quitte son gouvernement et rejoint le parti des frondeurs à Paris, où sa liaison avec Mme de Longueville lui donne beaucoup d’influence.

- 1649 : En janvier, Mme de Longueville donne naissance à leur fils (il a déjà trois fils et trois filles légitimes). En mars-avril, signature et application de la paix de Rueil, qui met fin à la « Fronde parlementaire ». Grièvement blessé en février dans un combat avec les troupes de Condé (qui cette fois a soutenu le parti de la cour réfugiée à Saint-Germain, et entrepris le blocus de Paris), il est amnistié et obtient la promesse de plusieurs faveurs, mais elle ne sera pas tenue.

- 1650 : En janvier, début de la « Fronde des princes ». La guerre civile s’étend à une grande partie du royaume et ne se terminera que trois ans plus tard après des flots de sang, des ruines des intrigues et des rebondissements spectaculaires. La Rochefoucauld, s’exposant à des dangers extrêmes, restera hostile au parti de la cour et de Mazarin. Le 8 février, il perd son père François V et lui succède dans le nom et titre de duc de La Rochefoucauld.

- 1651 : En septembre-octobre, lassés l’un de l’autre, Mme de Longueville et La Rochefoucauld se séparent.

- 1652 : le 2 juillet, sous le commandement de Condé redevenu frondeur, il reçoit au visage une grave blessure qui met sa vue en danger, en attaquant à Paris le faubourg Saint-Antoine (c’est à l’occasion de ce combat que Mlle de Montpensier fit tirer des canons de la Bastille contre les troupes de la royauté).

- 1653-1654 : Il n’a pas voulu profiter de la grâce qui lui était offerte en 1652. Il se soigne, travaille à rétablir son équilibre moral et celui des es affaires, se raccommode peu à peu avec la cour, entreprend la rédaction de ses Mémoires (qui ne couvriront qu’une dizaine d’année).

- 1655 : Il se lie d’amitié avec Mme de La Fayette, de vingt et un ans sa cadette.

- 1656 : Il fréquente à Paris la reine Christine de Suède, étrange, fantasque et scandaleuse, qui, à vingt-huit ans, a abdiqué en 1654, après avoir attiré Descartes à Stockholm et provoqué indirectement sa mort en 1650 (froid). La Rochefoucauld, apparemment renseigné sur elle d’une manière incomplète, lui consacre un sonnet. Il parlera d’elle dans la dix-septième de ses Réflexions diverses. On le voit désormais assidu à l’hôtel de Rambouillet, chez Mlle de Scudéry, chez Mlle de Montpensier et chez Mme de Sablé. Il revoit Mme de Longueville, devenue fort pieuse. La marquise de Sablé, qui atteint la soixantaine, se voue aux maximes, au jansénisme et à la gourmandise pour se consoler d’une vertu forcée. « Le goût de faire de sentences se gagne comme le rhume », lui écrit La Rochefoucauld en 1660. On a dit aussi qu’elle « aimait son esprit et qu’il aimait sa cuisine. »    

- 1659 : Sa réconciliation avec la cour est sanctionnée par une pension. Sa situation matérielle continue à se rétablir peu à peu.

- 1662 : Ses Mémoires paraissent à Bruxelles, à son insu semble-t-il, mal édités, tandis que se confirme son amitié (amoureuse ?) avec Mme de La Fayette qui vit à Paris, séparée de son mari. Amitié également avec Mme de Sévigné. Santé toujours plus déficiente.

- 1664 : Première édition en Hollande, apocryphe ou simplement clandestine des Sentences et Maximes de Morale. Depuis quatre ans déjà, elles circulent en partie dans les correspondances et dans la conversation des salons (cf. Lettres de Mme de Sévigné).   

- 1665 : L’édition originale authentique des Réflexions et Sentences ou Maximes morales (titre définitif) paraît à Paris.  Les relations avec Mme de Sablé se relâchent, tandis que la liaison avec Mme de La Fayette s’approfondit. Elle est alors âgée de trente et un ans. Nul ne s’entend sur la nature exacte de leurs relations. Il dira d’elle qu’elle était « vraie » et elle-même de lui selon Segrais : « M. de La Rochefoucauld m’a donné de l’esprit, mais j’ai réformé son cœur. » On peut supposer qu’elle l’aimât et le rendît heureux, changeant l’amertume en douceur...  

- 1666 : Il sollicite la charge de précepteur du dauphin mis ne l’obtient pas.

- 1667 : Il repart aux armées et combat devant Lille.

 une grave blessure qui met sa vue en danger, en attaquant à Paris le faubourg Saint-Antoine (c’est à l’occasion de ce combat que Mlle de Montpensier fit tirer des canons de la Bastille contre les troupes de la royauté).

- 1653-1654 : Il n’a pas voulu profiter de la grâce qui lui était offerte en 1652. Il se soigne, travaille à rétablir son équilibre moral et celui des es affaires, se raccommode peu à peu avec la cour, entreprend la rédaction de ses Mémoires (qui ne couvriront qu’une dizaine d’année).

- 1655 : Il se lie d’amitié avec Mme de La Fayette, de vingt et un ans sa cadette.

- 1656 : Il fréquente à Paris la reine Christine de Suède, étrange, fantasque et scandaleuse, qui, à vingt-huit ans, a abdiqué en 1654, après avoir attiré Descartes à Stockholm et provoqué indirectement sa mort en 1650 (froid). La Rochefoucauld, apparemment renseigné sur elle d’une manière incomplète, lui consacre un sonnet. Il parlera d’elle dans la dix-septième de ses Réflexions diverses. On le voit désormais assidu à l’hôtel de Rambouillet, chez Mlle de Scudéry, chez Mlle de Montpensier et chez Mme de Sablé. Il revoit Mme de Longueville, devenue fort pieuse. La marquise de Sablé, qui atteint la soixantaine, se voue aux maximes, au jansénisme et à la gourmandise pour se consoler d’une vertu forcée. « Le goût de faire de sentences se gagne comme le rhume », lui écrit La Rochefoucauld en 1660. On a dit aussi qu’elle « aimait son esprit et qu’il aimait sa cuisine. »    

- 1659 : Sa réconciliation avec la cour est sanctionnée par une pension. Sa situation matérielle continue à se rétablir peu à peu.

- 1662 : Ses Mémoires paraissent à Bruxelles, à son insu semble-t-il, mal édités, tandis que se confirme son amitié (amoureuse ?) avec Mme de La Fayette qui vit à Paris, séparée de son mari. Amitié également avec Mme de Sévigné. Santé toujours plus déficiente.

- 1664 : Première édition en Hollande, apocryphe ou simplement clandestine des Sentences et Maximes de Morale. Depuis quatre ans déjà, elles circulent en partie dans les correspondances et dans la conversation des salons (cf. Lettres de Mme de Sévigné).   

- 1665 : L’édition originale authentique des Réflexions et Sentences ou Maximes morales (titre définitif) paraît à Paris.  Les relations avec Mme de Sablé se relâchent, tandis que la liaison avec Mme de La Fayette s’approfondit. Elle est alors âgée de trente et un ans. Nul ne s’entend sur la nature exacte de leurs relations. Il dira d’elle qu’elle était « vraie » et elle-même de lui selon Segrais : « M. de La Rochefoucauld m’a donné de l’esprit, mais j’ai réformé son cœur. » On peut supposer qu’elle l’aimât et le rendît heureux, changeant l’amertume en douceur...  

- 1666 : Il sollicite la charge de précepteur du dauphin mis ne l’obtient pas.

- 1667 : Il repart aux armées et combat devant Lille.

- 1669 : En décembre, Mme de La Fayette publie la première partie de Zaïde. La Rochefoucauld y a sans doute collaboré (nous avons de lui une longue correction autographe), comme il collaborera à La Princesse de Clèves, achevé en 1672 mais publié seulement en 1678.

- 1670 : Il perd sa femme. L’ambassadeur du duc de Savoie le décrit à son souverain comme « un des plus grands génies du royaume ».

- 1672 : En mai, il perd sa mère, à laquelle il restait attaché. En juin, le passage du Rhin lui coûte son fils aîné, grièvement blessé, son quatrième fils, blessé à mort, et le fils qu’il eut avec la duchesse de Longueville en 1640.

- 1678 : Il publie la cinquième édition des Maximes. C’est la dernière qui paraisse de son vivant.

- 1679 : Mort de Mme de Longueville. Mariage de François VIII, petit-fils de La Rochefoucauld, avec la fille de Louvois. La Fontaine publie son Discours à M. le duc de La Rochefoucauld qui deviendra plus tard la fable « Les Lapins ».

- 1680 : La Rochefoucauld reçoit de Bossuet l’extrême-onction le 15 mars et meurt dans la nuit du 16 au 17. Voir lettre de Mme de Sévigné.

Extraits 1

   La Rochefoucauld écrit notamment des Maximes (1664) pour faire un « portrait du cœur de l’homme[1] ». En voici quelques-unes qui confirment son pessimisme – sa lucidité ? -  :

* 68 : « Il est difficile de définir l’amour. Ce qu’on en peut dire est que dans l’âme c’est une passion de régner, dans les esprits c’est une sympathie, et dans le corps ce n’est qu’une envie cachée et délicate de posséder ce que l’on aime après beaucoup de mystère. »

* 69 : « S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur, et que nous ignorons nous-mêmes. »

* 70 : « Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est, ni le feindre où il n’est pas. »

* 71 : « Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de s’être aimés quand ils ne s’aiment plus. »

* 72 : « Si on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. »

* 73 : « On peut trouver des femmes qui n’ont jamais eu de galanterie, mais il est rare d’en trouver qui n’en aient jamais eu qu’une. »

* 74 : « Il n’y a qu’une sorte d’amour, mais il y en a mille différentes copies. »

* 75 : « L’amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre. »

* 76 : « Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. »

* 77 : « L’amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu’on lui attribue, et où il n’a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise. »

 

Bon à savoir – Réception de l’ouvrage

   La princesse de Guymené écrit à Mme de Sablé en 1663 pendant que le manuscrit des Maximes circule dans les salons : « Ce que j’en ai vu ne me paraît pas pus fondé sur l’honneur de l’auteur que sur la vérité, car il ne croit point de libéralité sans intérêt, ni de pitié ; c’est qu’il juge tout le monde par lui-même. Pour le plus grand nombre il a raison ; mais assurément il y a des gens qui ne désirent autre chose que de faire du bien... ».

   Mme de La Fayette, l’amie de La Rochefoucauld, pousse des hauts cris en 1664 et écrit à Mme de Sablé : « Ah ! Madame, quelle corruption il faut avoir dans l’esprit et dans le cœur pour être capable d’imaginer tout cela ! J’en suis si épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu’il mangea l’autre jour chez vous. » Et aussi : « Toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale que l’est M. de La Rochefoucauld.

   Trois ans après, elle se lie avec le duc et semble l’influencer, voir s’emparer de son esprit, comme ne craint pas de l’avancer Sainte-Beuve dans une de ses Causeries, apparemment influencé par Mme de Sévigné. La Rochefoucauld influencé, reniant ses premiers principes alors que la goutte et l’infirmité le diminuent, fait penser à Mme de Longueville maudissant la galanterie quand l’âge de la passion disparaît avec ses adorateurs. La Rochefoucauld a pu laisser croire à Mme de La Fayette qu’il l’aimait d’un amour sincère mais a-t-il écrit une ligne pour réfuter son livre ?

   Dans le courant de la même année 1663, Mme de Schomberg écrit à Mme de Sablé : « Je ne puis pourtant vous en dire mon sentiment en détail, tout ce qu’il m’en paraît en général est qu’il y a en cet ouvrage beaucoup d’esprit, peu de bonté et force vérités que j’aurais ignorées toute ma vie si l’on ne m’en avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette habitude d’esprit où l’on ne connaît dans le monde ni honneur, ni bonté, ni probité ; je croyais qu’il y en pouvait avoir ; cependant, après la lecture de cet écrit, l’on demeure persuadé qu’il n’y a ni vice ni vertu à rien, et que l’on fait nécessairement toutes les actions de la vie. S’il en est ainsi que nous ne nous puissions empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes excusables, et vous jugez de là combien ces maximes sont dangereuses. Je trouve encore que cela n’est pas bien écrit en français, c’est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d’un homme de la cour que d’un auteur. Cela ne me déplaît pas... ». Mme de Schomberg, autrefois Mlle de Hautefort, la maîtresse platonique de Louis XIII, semble affecter ici une ignorance de la vie qu’elle ne pouvait avoir : n’avait-elle pas vu s’agiter autour de son royal amant une foule d’intrigues ? Elle avait épousé le maréchal de Schomberg, gouverneur puis lieutenant général en Languedoc et grand courtisan de l’époque. Du même âge que e duc, le monde de la cour lui était connu. Retenons cet aveu : « Il y a en cet ouvrage force vérités. » En fait, les Maximes disent tout haut ce que le plus grand nombre s’avouait tout bas. 

   Quelques mois après, en 1664, toujours avant la publication des Maximes, un anonyme répond à Mme de Schomberg. Après avoir traité La Rochefoucauld de destructeur de la morale, il poursuit : « Mais quand on lit avec un peu de cet esprit pénétrant qui va bientôt jusqu’au fond des choses pour y trouver le fin, le délicat et le solide, on est contraint d’avouer qu’il n’y a rien de plus fort, de plus véritable, de plus philosophe, ni même de plus chrétien, parce que, dans la vérité, c’est une moralité délicate, c’est la découverte du faible de la sagesse humaine et de la raison, et de ce qu’on appelle force d’esprit ; c’est une satire très forte et très ingénieuse de la corruption de la nature par le péché originel, de l’amour-propre et de l’orgueil, et de la malignité de l’esprit humain qui corrompt tout, quand il agit de soi-même, sans l’esprit de Dieu. C’est une agréable description de ce qui se fait par les plus honnêtes gens, quand ils n’ont point d’autre conduite que celle de la lumière naturelle, et de la raison sans la grâce. »    

   On lit dans une autre lettre datée pareillement de 1664 : « L’on voit bien que ce faiseur de maximes n’est pas un homme nourri dans la province, ni dans l’Université ; c’est un homme de qualité qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les amertumes, et qui s’est donné le plaisir d’en étudier et d’en pénétrer tous les détours et toutes les finesses. »

   Plus tard, La Rochefoucauld est traité d’immoraliste par Rousseau et Lamartine, qui exècrent aussi La Fontaine.

Avertissement au lecteur concernant l’édition des Maximes

   « Le texte que nous réimprimons ici (Flammarion, 1935) est celui de la cinquième édition (1678), la plus complète et la dernière publiée du vivant de l’auteur. Nous l’avons fait précéder du Portrait de La Rochefoucauld par lui-même, tiré du Recueil des portraits et éloges en vers et en prose, dédié à S.A.R. Mademoiselle (Paris, 1659) et du Discours sur les réflexions ou Sentences et Maximes morales qui se trouve en tête de la première édition des Maximes (1665). Ce discours avait toujours été attribué à Segrais [...].     

   Nous avons donné en outre les Réflexions des éditions de 1665, 1666 et 1675, qui n’ont pas été reproduites dans celle de 1678, ainsi que les Réflexions qu’on a ajoutées dans l’édition posthume de 1693.

   Nous avons cru devoir terminer notre volume par les Réflexions diverses, au nombre de dix-neuf, et dont sept avaient déjà paru en 1731, sous le titre de Réflexions nouvelles de M. de la R***, dont un Recueil de pièces d’histoire et de littérature. Le manuscrit de l’ensemble de ces Réflexions diverses est conservé par la famille de La Rochefoucauld au château de la Roche-Guyon.

Extraits 2

* Portrait de la Rochefoucauld par lui-même : « ... Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement, je ne le suis plus, quelque jeune que je suis. J’ai renoncé aux fleurettes, et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter. J’approuve extrêmement les belles passions : elles marquent la grandeur de l’âme ; et, quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent d’ailleurs si bien avec la plus austère vertu que je crois qu’on ne les saurait condamner avec justice... »

I. : « Ce que nous penons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger ; et ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes. »

LXXI. « Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de s’être aimés, quand ils ne s’aiment plus. »

   (Remarques : Rousseau dans une lettre de Julie (Nouvelle Héloïse, 3e partie, lettre XX), commente cette maxime et ajoute en note : « Je serais bien surpris que Julie eût cité La Rochefoucauld en toute autre occasion ; jamais son triste livre ne sera goûté des bonnes gens » Rousseau ne juge pas de l’amour de la même manière que l’amant de la duchesse de Longueville ; et il n’a pas écrit ses Réflexions pour les bonnes gens, c’est-à-dire pour ceux qu’entraîne la passion naïve, selon l’idée de Rousseau. Si celui-ci s’était reporté à la maxime 473, il aurait vu le correctif ou le complément de la même pensée » : Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. »

   La Bruyère, dans le chapitre Du cœur, dit aussi : « Il est plus rare de voir un amour extrême qu’une parfaite amitié. »

   Quand, plus tard, Rousseau croit voir des ennemis dans tous ceux qui avaient été en rapport avec lui, n’aurait-il pas donné raison à La Rochefoucauld, s’il avait eu l’occasion de commenter de nouveau sa maxime ?)

LXXIV : « Il n’y a qu’une sorte d’amour, mais il y en a mille différentes copies. »

LXXV : « L’amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre. »

LXXVI : « Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. »

   (Remarques : Sceptique en amour, La Rochefoucauld ne l’était pas moins dans les croyances superstitieuses de son siècle. Cependant, sur cette question des esprits, il se tient dans une réserve prudente, n’étant pas encore prête à affronter les préjugés de son époque avec le sans-gêne que montra un jour le prince de Condé :

   « Monsieur le Prince[2], dit Segrais, eut la curiosité de voir un posséder en Bourgogne, dont on faisait beaucoup de bruit. En tirant quelque chose de sa poche comme si c’eût été un reliquaire, il lui mit la main fermée sur la tête. Le possédé fut déconcerté de voir cela, faisant mine de vouloir se jeter sur lui. Monsieur le Prince, qui avait sa canne à la main, lui dit : - Monsieur le diable, si tu me touches, je t’avertis que je te rosserai bien ton étui. Et, faisant le récit de de qui lui était arrivé alors, il disait : - Je parlais en cette manière, ne voulant pas qu’on crût que j’étais assez fou pour vouloir battre le diable. Le possédé demeura dans son devoir et ne battit pas M. le Prince, qui aurait exécuté sa menace. »

   Quelques années plus tard, La Bruyère écrivait : « Que penser de la magie et du sortilège ? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire. Mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient. » La Rochefoucauld aurai souri du distinguo posé par La Bruyère...).

* LXXVII : « L’amour prête son nom à un ombre infini de commerces qu’on lui attribue, et où il n’a non plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise. »

CII : « L’esprit est toujours la dupe du cœur. »

CVIII : « L’esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur. »

CXI : « Plus on aime une maîtresse, et plus on est prêt de la haïr. »

CXIII : « Il y a de bons mariages, mais il n’y en as point de délicieux. »

CXXXI : « Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l’amour, c’est de faire l’amour. »

CXXXVI : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. »

CLXXV : « La constance en amour est une inconstance perpétuelle qui fait que notre cœur s’attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l’une, tantôt à l’autre ; de sorte que cette constance n’est qu’une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet. » 

CCV : « L’honnêteté des femmes est souvent l’amour de leur réputation et de leur repos. »

CCXL : « On peut dire de l’agrément séparé de la beauté que c’est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l’air de la personne. »

CCXLI : « La coquetterie est le fond de l’honneur des femmes ; mai toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison. »

CCLV : « Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des mines qui leur sont propres ; et ce rapport, bon ou mauvais, agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes plaisent ou déplaisent. »

CCLIX : « Le plaisir de l’amour est d’aimer, et l’on est plus heureux par la passion que l’on a que par celle que l’on donne. »

CCLXII : « Il n’y a point de passion où l’amour de soi-même règne si puissamment que dans l’amour ; et on est toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu’on aime qu’à perdre le sien. »

CCLXVI : « C’est se tromper que de croire qu’il n’y ait que les violentes passions comme l’ambition et l’amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, tout languissante qu’elle est, ne laisse pas d’en être souvent la maîtresse : elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie ; elle détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus. »

CCLXXIV : « La grâce de la nouveauté est à l’amour ce que la fleur est sur les fruits : elle y donne un lustre qui s’efface aisément et qui ne revient jamais. »

CCLXXVI : « L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. »

CCLXXVII : « Les femmes croient souvent aimer, encore qu’elles n’aiment pas. L’occupation d’une intrigue, l’émotion de l’esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d’être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu’elles ont de la passion, lorsqu’elles n’ont que de la coquetterie. »

CCLXXXVI : « Il est impossible d’aimer une seconde fois ce qu’on a véritablement cessé d’aimer. »

CCCXII : « Ce qui fait les amants et les maîtresses ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils parlent toujours d’eux-mêmes. »

CCCXXIV : « Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour. »

CCCXXX : « On pardonne tant que l’on aime. »

CCCXXXI : « Il est plus difficile d’être fidèle à sa maîtresse quand on est heureux que quand on en est maltraité. »

CCCXXXII : « Les femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie. »

CCCXXXIII : « Les femmes n’ont point de sévérité complète sans aversion. »

CCCXXIV : « Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion. »

CCCXXXV : « Dans l’amour, la tromperie va presque toujours plus loin que la méfiance. »  

CCCXXXVI : Il y a une certaine sorte d’amour dont l’excès empêche la jalousie. »

CCCXLI : « L’esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison. »

CCCXLVI : « Il ne peut y avoir de règles dans l’esprit ni dans le cœur des femmes, si le tempérament n’est est d’accord. »

CCCXLVIII : « Quand on aime, on doute souvent de ce qu’on croit le plus. »

CCCXLIX : « Le plus grand miracle de l’amour, c’est de guérir de la coquetterie. »

CCCLI : « On a bien de la peine à rompre quand on ne s’aime plus. »

CCCLIII : « Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot. »

CCCLXVII : « Il y a peu d‘honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. »

CCCLXVIII : « La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés qui ne sont en sûreté que parce qu’on ne les cherche pas. »  

CCCLXIX : « Les violences qu’on se fait pour s’empêcher d’aimer sont souvent plus cruelles que les rigueurs de ce qu’on aime. »

CCCLXXI : « C’est presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas connaître quand on cesse de l’aimer. »

CCCLXXIV : « Si on croit aimer sa maîtresse pour l’amour d’elle, on est bien trompé. »

CCCLXXVI : « L’envie est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie par le véritable amour. »

CCCLXXXI : « La violence qu’on se fait pour demeurer fidèle à ce qu’on aime ne vaut guère mieux qu’une infidélité. »

CCCLXXXV : « On est presque également difficile à contenter quand on a beaucoup d’amour et quand on n’en a plus guère. »

CCCXCV : « On est quelquefois moins malheureux d’être trompé de ce qu’on aime que d’en être détrompé. »

CCCXCVI : « On garde longtemps son premier amant, quand on n’en prend point de second. »

CDII : « Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c’est de l’amour. »

CDVI : « Les coquettes se font honneur d’être jalouses de leurs amants, pour cacher qu’elles sont envieuses des autres femmes. »

CDXVII : « En amour, celui qui est guéri le premier est toujours le mieux guéri. »

CDXVIII : « Les jeunes femmes qui ne veulent point paraître coquettes, et les hommes d’un âge avancé qui ne veulent pas être ridicules, ne doivent jamais parler de l’amour comme d ‘une chose où ils puissent avoir part. »

CDXXII : « Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l‘amour nous en fait faire de plus ridicules. »

CDXXIX : « Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes indiscrétions que les petites infidélités. »

CDXXX : « Dans la vieillesse de l’amour, comme dans celle de l’âge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. »

CDXL : « Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l’amitié, c’est qu’elle est fade quand on a senti de l’amour. »  

CDXLI : « Dans l’amitié, comme dans l’amour, on est souvent plus heureux par les choses qu’on ignore que par celles que l’on sait. »

CDLIX : « Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de l’amour, mais il n’y en a point d’infaillibles. » 

CDLXVI : « De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux femmes, c’est l’amour. »

CDLXXI : « Dans les premières passions les femmes aiment l’amant, et dans les autres, elles aiment l’amour. »

CDLXXIII : « Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. »

CDLXXIV : « Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. »

CDLXXVII : « La même fermeté qui sert à résister à l’amour sert aussi à le rendre violent et durable ; et les personnes faibles, qui sont toujours agitées des passions, n‘en sont presque jamais véritablement remplies. »

CDLXXXIV : « Quand on a le cœur encore agité par les restes d’une passion, on est plus près d’en prendre une nouvelle que quand on est entièrement guéri. »

CDLXXXV : « Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie heureux, et malheureux d’en être guéris. »

CDXC : « On passe souvent de l’amour à l’ambition, mais son ne revient guère de l’ambition à l’amour. »

CDXCIX : « On ne compte d’ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu’elles en ont une seconde. »

DI : « L’amour, tout aussi agréable qu’il est, plaît encore plus par la manière dont il se montre que par lui-même. »

DIII : « La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent. »

Réflexions supprimées

LIII : « C’est une espèce de bonheur de connaître jusqu’à quel point on doit être malheureux. »

LXXVII : « L’amour est à l’âme de celui qui aime ce que l’âme est au corps qu’elle anime. »

LXXXI : « Comme on n’est jamais en liberté d’aimer ou de cesser d’aimer, l’amant ne peut se plaindre avec justice de l’inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant. »

XCVI : « Quand nous sommes las d’aimer, nous sommes bin aises que l’on devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité

CLXXVI : « On peut dire de toutes nos vertus ce qu’un poète italien a dit de l’honnêteté des femmes, que ce n’est souvent autre chose qu’un art de paraître honnête. »  

CCCII : « N’aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. » 

CCCIII : « La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour savoir l’un et l’autre quand ils cesseront de s’aimer, est bien moins pour vouloir être avertis quand on les aimera plus que pour être mieux assuré qu’on les aime lorsque l’on ne dit pas le contraire. »

CCCV : « La plus juste comparaison qu’on puisse faire de l’amour, c’est celle de la fièvre : nous n’avons non plus de pouvoir sur l’un que sur l’autre, soit pour sa violence ou pour sa durée. »

[Edition de 1675]

CCCLXXII : « On craint toujours de voir ce qu’on aime, quand on vient de faire des coquetteries ailleurs. »


 

Réflexions ajoutées dans l’édition posthume de 1693

VII : « Il est bien plus aisé d’éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le suivent. »

XII : « Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement est fini. »

XIII : « La prudence et l’amour ne sont pas faits l’un pour l’autre ; à mesure que l’amour croît, la prudence diminue. »

XIV : « Il est quelquefois agréable à un mari d’avoir une femme jalouse ; il entend toujours parler de ce qu’il aime. »

XV : « Qu’une femme est à plaindre quand elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! »

XXI : « Une honnête femme est un trésor caché ; celui qui l’a trouvée fait fort bien de ne s’en pas vanter. »

XXVIII : « Quand nous aimons trop, il est mal aisé de reconnaître si l’on cesse de nous aimer. »

XLVI : « Il n’est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire qu’on est aimé. » 

XLVIII : « Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l’on a de feindre ceux que l’on n’a pas. »

Réflexions diverses

I

- Du vrai –

   « ... On voit néanmoins des femmes d’une beauté éclatante, mais irrégulière, qui en effacent souvent de plus véritablement belles ; mais, comme le goût, qui se prévient aisément, est le juge de la beauté, et que la beauté des plus belles personnes n’est pas toujours égale, s’il arrive que les moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant quelques moments ; ce sera que la différence de la lumière et du jour fera plus ou moins discerner la vérité qui est dans les traits ou dans les couleurs, qu’elle fera paraître ce que la moins belle aura de beau, et empêchera de paraître ce qui est de vrai et de beau dans l‘autre. »

VI

- De l’amour et de la mer –

   « Ceux qui ont voulu nous représenter l’amour et ses caprices l’ont comparé en tant de sortes à la mer, qu’il est malaisé de rien ajouter à ce qu’il en ont dit : ils nous ont fait voir que l’un et l’autre ont une inconstance et une infidélité égales, que leurs biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus heureuses sont exposées à mille dangers, que les tempêtes et les écueils sont toujours à craindre, et que souvent même on fait naufrage dans le port ; mais, en nous exprimant tant d’espérances et tant de craintes, ils ne nous ont pas assez montré, ce me semble, le rapport qu’il y a d’un amour usé, languissant et sur sa fin, à ces longues bonaces, à ces calmes ennuyeux, que l’on rencontre sous la ligne. On est fatigué d’un long voyage, on souhaite de l’achever ; on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver ; on se voit exposé aux injures des saisons ; les maladies et les langueurs empêchent d’agir ; l’eau et les vivres manquent ou changent de goût ; on a recours inutilement aux secours étrangers ; on essaie de pêcher, et on prend quelques poissons, sa en tirer de soulagement ni de nourriture ; on est las de tout ce qu’on voit, on est toujours avec ses mêmes pensées, et on est toujours ennuyé ; on vit encore, et on a regret à vivre ; on attend des désirs pour sortir d’un état pénible et languissant, mais on n’en forme que de faibles et d’inutiles. »

IX

- De l’amour et de la vie –

« L’amour est une image de notre vie : l’un et l’autre sont sujets aux mêmes révolutions et aux mêmes changements. Leur jeunesse est pleine de joie et d’espérance : on se trouve heureux d’être jeune, comme on se trouve heureux d’aimer. Cet état si agréable nous conduit à désirer d’autres biens, et on en veut de plus solides : on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrès, on est occupé des moyens de s’avancer et d’assurer sa fortune [...] et on ne prévoit pas qu’on puisse cesser d’être heureux.

   Cette félicité néanmoins est rarement de longue durée, et elle ne peut conserver longtemps la grâce de la nouveauté ; pour avoir ce que nous avons souhaité, nous ne laissons pas de souhaiter encore [...]. La joie n’est plus vive ; on en cherche ailleurs que dans ce qu’on a tant désiré. Cette inconstance involontaire est un effet du temps, qui prend, malgré nous, sur l’amour, comme sur notre vie ; il en efface insensiblement chaque jour un certain air de jeunesse et de gaieté, et en détruit les plus véritables charmes ; on prend des manières plus sérieuses, on joint des affaires à la passion ; l’amour ne subsiste plus par lui-même, et il emprunte des secours étrangers. Cet état de l’amour représente le penchant de l’âge, où on commence à voir par où on doit finir ; mais on n’a pas la force de finir volontairement, et dans le déclin de l’amour comme dans le déclin de la vie, personne ne se peut résoudre de prévenir les dégoûts qui restent à éprouver ; on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. La jalousie, la méfiance, la crainte de lasser, la crainte d’être quitté, sont des peines attachées à la vieillesse de l’amour, comme les maladies sont attachées à la trop longue durée de la vie : on ne sent plus qu’on est vivant que parce qu’on sent qu’on est malade, et on ne sent aussi qu’on est amoureux que par sentir toutes les peines de l’amour. On ne sort de l’assoupissement des trop longs attachements que par le dépit et le chagrin de se voir toujours attaché ; enfin, de toutes les décrépitudes, celle de l’amour est la plus insupportable. »

XV

- Des coquettes et des vieillards –

   « S’il est malaisé de rendre raison des goûts en général, il le doit être encore davantage de rendre raison du goût des femmes coquettes : on peut dire néanmoins que l’envie de plaire se répand généralement sur tout ce qui peut flatter leur vanité, et qu’elles ne trouvent rien d’indigne de leurs conquêtes ; mais le plus incompréhensible de tous leurs goûts est, à mon sens, celui qu’elle sont pour les vieillards qui ont été galants. Ce goût paraît trop bizarre, et il y en a trop d’exemples pour ne chercher pas la cause d’un sentiment tout à la fois si commun et si contraire à l’opinion que l’on a des femmes. Je laisse aux philosophes à décider si c’est un soin charitable de la nature, qui veut consoler les vieillards dans leurs misères, et qui leur fournit le secours des coquettes, par la même prévoyance qui lui fait donner des ailes aux chenilles, dans le déclin de leur vie, pour les rendre papillons ; mais, sans pénétrer dans les secrets de la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes plus sensibles de ce goût dépravé des coquettes pour les vieilles gens. Ce qui est apparent, c’est qu’elles aiment les prodiges, et qu’il n’y en a point qui doive plus toucher leur vanité que de ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l’attacher à leur char et d’en parer leur triomphe, sans que leur réputation en soit blessée : au contraire, un vieillard est un ornement à la suite d’une coquette, et il est aussi nécessaire dans son train que les nains l’étaient autrefois dans Amadie. Elles n’ont point d’esclaves si commodes et si utiles ; elles paraissent bonnes et solides, en conservant un ami sans conséquence ; il publie leurs louanges, il gagne créance vers les maris, et leur répond de la conduite de leurs femmes. S’il a du crédit, elles en retirent milles secours ; il entre dans tous les intérêts et dans tous les besoins de la maison.  S’il sait les bruits qui courent des véritables galanteries, il n’a garde de les croire ; il les étouffe, et assure que le monde est méprisant ; il juge, par sa propre expérience, des difficultés qu’il y a de toucher le cœur d’une si bonne femme ; plus on lui fait acheter des grâces et des faveurs, plus il est discret et fidèle ; son propre intérêt l’engage assez au silence : il craint toujours d’être quitté, et il se trouve trop heureux d’être souffert. Il se persuade aisément qu’il est aimé, puisqu’on le choisit contre tant d’apparence : il croit que c’est un privilège de son vieux mérite, et remercie l’amour de se souvenir de lui dans tous les temps.

   Elle, de son côté, ne voudrait pas manquer à ce qu’elle lui a promis : elle lui fait remarquer qu’il a toujours touché son inclination, et qu’elle n’aurait jamais aimé si elle ne l’avait jamais connu ; elle le prie surtout de n’être pas jaloux et de se fier en elle ; elle lui avoue qu’elle aime un peu le monde et le commerce des honnêtes gens, qu’elle a même intérêt d’en ménager plusieurs à la fois, pour ne laisser pas voir qu’elle le traite différemment des autres ; que, si elle fait quelques railleries de lui avec ceux dont on s’est avisé de parler, c’est seulement pour avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux cacher ses sentiments ; qu’après tout, il est le maître de sa conduite, et que, pourvu qu’il en soit content, e qu’il l’aime toujours, elle se met aisément en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par des raisons si convaincantes, qui l‘ont souvent trompé quand il était jeune et aimable. Mais pour son malheur, il oublie trop aisément qu’il n’est plus ni l’un ni l’autre, et cette faiblesse est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont été aimés. Je ne sais si cette tromperie ne leur vaut pas mieux encore que de connaître la vérité : on les souffre du moins ; on les amuse ; ils sont détournés de la vue de leurs propres misères ; et le ridicule où ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que les ennuis et l’anéantissement d’une vie pénible et languissante. »

XVII

- Des événements de ce siècle –

[À propos de Marie de Médicis]

   « ... Marie de Médicis, reine de France, femme d’Henri le Grand, fut mère du roi Louis XIII, de Gaston, fils de France, de la reine d’Espagne, de la duchesse de Savoie et de la reine d’Angleterre ; elle fut régente en France, et gouverna le Roi, son fils, et son royaume pendant plusieurs années. Elle éleva Armand de Richelieu à la dignité de cardinal ; elle le fit premier ministre, maître de l’État et de l’esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de défauts qui la dussent faire craindre, et néanmoins, après tant d’éclat et de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IV et mère de tant de rois, a été arrêtée prisonnière par le Roi, son fils, et par la troupe du cardinal de Richelieu, qui lui devait sa fortune. Elle a été délaissée des autres rois, ses enfants, qui n’ont osé même la recevoir dans leurs États, et elle est morte de misère, et presque de faim, à Cologne après une persécution de dix années... »

[À propos de Christine de Suède]

   « ... La reine de Suède, en paix dans ses États et avec ses voisins, aimée de ses sujets, respectée des étrangers, jeune et sans dévotion, a quitté volontairement son royaume et s’est réduite à une vie privée. Le roi de Pologne, de la même maison que la reine de Suède, s’est démis aussi de la royauté par la seule lassitude d’être roi... »  

XVIII

- De l’inconstance –

   « Je ne prétends pas justifier ici l’inconstance en général, et moins encore celle qui vient de la seule légèreté ; mais il n’est pas juste aussi de lui imputer tous les autres changements de l’amour. Il y a une première fleur d’agrément et de vivacité dans l’amour, qui passe insensiblement comme celle des fruits ; ce n’est la faute de personne, c’est seulement la faute du temps. Dans les commencements, la figure est aimable ; les sentiments ont du rapport : on cherche de la douceur et du plaisir ; on veut plaire, parce qu’on nous plaît, et on cherche à faire voir qu’on sait donner un prix infini à ce qu’on aime ; mais, dans la suite, on ne sent plus ce qu’on croyait sentir toujours, le feu n’y est plus, le mérite de la nouveauté s’efface ; la beauté, qui a tant de part à l’amour, ou diminue, ou ne fait plus la même impression ; le nom d’amour se conserve, mais on ne se retrouve plus les mêmes personnes, ni les mêmes sentiments : on suit encore ses engagements par honneur, par accoutumance, et pour n’être pas assez assuré de son propre changement.

   Quelles personnes auraient commencé de s’aimer, si elles s’étaient vues d’abord comme on se voit dans la suite des années ? Mais quelles personnes aussi se pourraient séparer, si elles se revoyaient comme on s’est vu la première fois ? L’orgueil, qui est presque toujours le maître de nos goûts, et qui ne se rassasie jamais, serait flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir ; mais la constance perdrait son mérite, elle n’aurait plus de part à une si agréable liaison ; les faveurs présentes auraient la même grâce que les faveurs premières, et le souvenir n’y mettrait point de différence ; l’inconstance serait même inconnue, et on s’aimerait toujours avec le même plaisir, parce qu’on aurait toujours les mêmes sujets de s’aimer. Les changements qui arrivent dans l’amitié ont à peu près des causes pareilles à ceux qui arrivent dans l’amour... ».

 


[1] « Voici un portrait du cœur de l’homme que je donne au public cous le nom de Réflexions ou Maximes morales... » (Avis au lecteur, édition de 1665).

[2] Condé.

Date de dernière mise à jour : 24/02/2020