Mme de la Sablière

Mme de La Sablière : une mondaine chez les Incurables

Mme de la Sablière   Au début du 18e siècle, Mme de Lambert[1] dans ses Réflexions nouvelles sur les femmes, dira de Mme de de la Sablière : « Un seul sentiment, un seul mouvement du cœur a plus de crédit sur l’âme que toutes les sentences des philosophes. […] Une dame [Mme de la Sablière] qui a été un modèle d’agrément sert de preuve à ce que j’avance. On demandait un jour à un homme d’esprit de ses amis ce qu’elle faisait et ce qu’elle pensait dans sa retraite : « Elle n’a jamais pensé, répondit-il, elle ne fait que sentir. Tous ceux qui l’ont connue conviennent que c’était la plus séduisante personne du monde et que les goûts, ou plutôt les passions, se rendaient maîtres de son imagination et de sa raison, de manière que ses goûts étaient toujours justifiés par sa raison et respectés par ses amis. »

   Mme de Lambert lui reconnaît cette sensibilité qui privilégie émotions et élans du cœur, préfiguration du siècle des Lumières. Mal mariée[2], elle demande la séparation et ouvre un salon dans les années 1670 qui devient véritablement le centre de la vie mondaine ; elle réunit une élite composite ; parmi les dames : Mmes de Sévigné, de Lafayette, de Coulanges, de La Suze, Mme Scarron, Ninon de Lenclos, Mlle de Scudéry ; parmi les hommes : Saint-Évremond, Pellisson, Benserade, Chapelle, Perrault, Fontenelle, La Fontaine[3] ; de savants aussi comme Roberval. La conversation se fait plus sérieuse, on bannit les jeux de société et on se montre prêt à aborder les sujets les plus ardus dans le domaine scientifique ou philosophique.

   Mme de La Sablière est une cartésienne convaincue qui a étudié les mathématiques, la géométrie et l’astronomie avec les meilleurs maîtres de son temps. Elle défie en cela les règles du conformisme mondain et offre une cible à la satire. Boileau (qui fréquenta son salon…) attend sa disparition pour la prendre comme modèle de la savante ridicule dans sa Satire X contre les femmes :

« Qui s’offrir d’abord ? Bon c’est une savante

Qu’estime Roberval et que Sauveur fréquente.

D’où vient qu’elle à l’œil trouble et le teint si terni ?

C’est que sur le calcul, dit-on de Cassini,

Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,

À suivre Jupiter passé la nuit entière.

Gardons de la troubler. Sa science, je crois,

Aura pour s’occuper ce jour plus d’un emploi,

D’un nouveau microscope on doit en sa présence,

Tantôt chez Dalancé faire l’expérience ;

Puis d’une femme morte avec son embryon

Il faut chez Du Verney voir la dissection.

Rien n’échappe aux regards de notre curieuse. »

   La voilà entraînée malgré elle dans la Querelle des Anciens et de Modernes : Boileau dénie au public mondain, et aux femmes en particulier, toute autorité critique ; Charles Perrault encourage au contraire la liberté de jugement chez les amateurs et les femmes. Boileau sert sa cause en égratignant le prestige de Mme de La Sablière qui a deux torts : démentir par sa culture et ses manières parfaites les lieux communs misogynes et encourager dans son salon la diffusions de l’esprit scientifique et donc du progrès. Perrault répond à la Satire X par une Apologie des femmes :

   « On croit que la caractère de la savante ridicule a été fait pour une dame qui n’est plus et dont le mérite extraordinaire ne devait lui attirer que des louanges. Cette dame se plaisait aux heures de son loisir à entendre parler d’astronomie et de physique ; et elle avait même une très grande pénétration pour ces sciences, de même que pour plusieurs autres que la beauté et la facilité de son esprit lui avait rendu très familières. Il est encore vrai qu’elle n’en faisait aucune ostentation et qu’on n’estimait guère moins en elle le soin de cacher ses dons, que l’avantage de les posséder. […] L’auteur de la satire ayant mis dans une de ses ouvrages il y a environ vingt ans les deux vers qui suivent « Que l’astrolabe en main un autre aille chercher, / Si le Soleil est fixe ou tourne sur son axe… »[4] cette dame eut la bonté de lui dire que quand on se mêlait de faire des satires, il fallait connaître les matières dont on parlait ; que ceux qui tiennent que le Soleil est fixe et immuable, sont les mêmes qui soutiennent qu’il tourne sur son axe, et que ce ne sont point des opinions différentes, comme il paraît le dire dans ses vers. […] On prend que le chagrin qu’il eut d’être relevé là-dessus lui a fait faire ce portrait d’une savante ridicule. Mais la dame qui l’instruisait n’était point coupable de son ignorance, ni de la faute qu’il avait faite, en parlant de choses qu’il ne connaissait pas. »

   Les Modernes gagnent la partie avec le soutien des femmes. En 1686, Fontenelle choisit la fille de Mme de la Sablière, la marquise de La Mésangère, comme interlocutrice de ses Entretiens sur la Pluralité des mondes, livre de vulgarisation scientifique.

   Hormis cela, le cœur de Mme de La Sablière la pousse vers l’absolu de l’amour humain, puis divin. Elle tombe amoureuse à trente-six ans du chevalier de La Fare ; leur liaison dure quatre ans, puis La Fare se désintéresse d’elle. Mme de Sévigné évoque leur rupture dans une lettre à sa fille (voir infra).

   Grand drame pour elle : elle se fait catholique, abandonne salon et amis et s’enferme quasiment à l’hôpital des Incurables. Elle termine son existence en se plaçant sous l’égide de l’abbé de Rancé. 

La Fontaine ne l’oublie pas et trace son portrait dans le prologue de la fable qu’il lui dédie, Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat.


[1] Son salon poursuit ceux du 17e siècle. 

[2] Son époux lui inflige de mauvais traitements

[3] Il habite chez elle.

[4] Boileau, Épîtres, épître 5.

Sources : L'Age de la conversation, op. cit.

Lettre de Mme de Sévigné sur la rupture entre Mme de La Sablière et La Fare

14 juillet 1680

   « Vous me demandez, ma bonne[1], ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et Mme de La Sablière : c’est la bassette[2] ; l’eussiez-vous cru ? C’est sous ce nom que l’infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration. Le moment était venu que cette passion devait cesser, et passer même à un autre objet : croit-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu’un que la bassette ? Ah, c’est bien dit, il y a cinq cent mille routes où il est attaché. Elle regarda d’abord cette distraction, cette désertion ; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les ne savoir plus que dire ; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui  se faisait, et ce corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour brillant, elle prend sa résolution ; je ne sais ce qu’elle lui a coûté ; mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s’est éclipsée elle-même ; et sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu’elle renonçait à tout, elle se trouve si bien aux Incurables[3], qu’elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n’était pas comme ceux des malades qu’elle sert. Les supérieures de cette maison son charmées de son esprit ; elle les gouverne tous ; ses amis la vont voir, elle est toujours de très bonne compagnie. La Fare joue à la bassette :

Et le combat finit faute de combattants[4]. »

   Mme de Sévigné – comme ses contemporains – attache de l’importance au style d’une rupture, la société mondaine étant fondée sur le paraître.  Elle ne commente pas la douleur de son amie mais l’élégance de sa conduite et le comique de l’histoire, sans un mot de reproche pour La Fare[5], alors que lors de leur rencontre, elle avait signalé « la tendresse, la passion, l’attention et la parfaite fidélité » de Mme de La Sablière (lettre du 4 août 1677 à Mme de Grignan).


[1] Elle s’adresse à sa fille, Mme de Grignan.

[2] Jeu de cartes.

[3] Hôpital général pour les plus déshérités.

[4] Corneille, Le Cid, acte IV, scène 3 : « Et le combat cessa faute de combattants. »

[5] Brillant épicurien de peu de vertu.

Hommage de La Fontaine à Mme de La Sablière

   La Fontaine rend donc hommage à Mme de La Sablière (qui l'a accueilli chez elle au temps des vaches maigres), retirée du monde après son amour déçu pour le chevalier de La Fare.

   Voici le prologue à la fable (Livre XII, 15) : 

Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat

A Madame de la Sablière

« Je vous gardais un temple[1] dans mes vers :

 Il n'eût fini qu'avecque l'univers.

 Déjà ma main en fondait la durée

 Sur ce bel art[2] qu'ont les Dieux inventé,

 Et sur le nom de la Divinité

 Que dans ce temple on aurait adorée.

 Sur le portail j'aurais ces mots écrits :

 PALAIS SACRE DE LA DÉESSE IRIS ;

 Non celle-là qu'a Junon à ses gages ;

 Car Junon même et le Maître des Dieux

 Serviraient l'autre, et seraient glorieux

 Du seul honneur de porter ses messages.

 L'Apothéose à la voûte eût paru ;

 Là, tout l'Olympe en pompe eût été vu

 Plaçant Iris sous un dais de lumière.

 Les murs auraient amplement contenu

 Toute sa vie, agréable matière,

 Mais peu féconde en ces événements

 Qui des états font les renversements.

 Au fond du temple eût été son image,

 Avec ses traits, son souris, ses appas,

 Son art de plaire et de n'y penser pas,

 Ses agréments à qui tout rend hommage.

 J'aurais fait voir à ses pieds des mortels

 Et des Héros, des demi-Dieux encore,

 Même des Dieux[3] : ce que le Monde adore

 Vient quelquefois parfumer ses autels.

 J'eusse en ses yeux fait briller de son âme

 Tous les trésors, quoique imparfaitement :

 Car ce cœur vif et tendre infiniment

 Pour ses amis et non point autrement ;

 Car cet esprit qui né du firmament,

 A beauté d'homme avec grâce de femme,

 Ne se peut pas comme on veut exprimer.

 O vous, Iris, qui savez tout charmer,

 Qui savez plaire en un degré suprême,

 Vous que l'on aime à l'égal de soi-même

 (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour ;

 Car c'est un mot banni de votre cour,

 Laissons-le donc), agréez que ma Muse

 Achève un jour cette ébauche confuse.

 J'en ai placé l'idée et le projet,

 Pour plus de grâce, au-devant d'un sujet

 Où l'amitié donne de telles marques,

 Et d'un tel prix, que leur simple récit

 Peut quelque temps amuser votre esprit.

 Non que ceci se passe entre Monarques :

 Ce que chez vous nous voyons estimer

 N'est pas un roi qui ne sait point aimer :

 C'est un mortel qui sait mettre sa vie

 Pour son ami. J'en vois peu de si bons.

 Quatre animaux vivant de compagnie

 Vont aux humains en donner des leçons. »

 


[1] Il rêve qu’il dresse par ses vers un temple à Iris, fille du dieu Thaumas, la Stupeur, qui initia la philosophie

[2] Sur le prestige de la poésie et sur le nom de sa bienfaitrice.

[3] Les familiers de son salon.

Discours à Mme de la Sablière (La Fontaine, Fables)

   La Fontaine insère ce Discours à la clôture du Livre IX. Dans un certain nombre d’éditions anciennes, ce morceau est publié en tête des fables du Livre X sous le titre Les Deux rats, le Renard et l’Œuf. Il en fait son discours de réception à l’Académie française. On y trouve l’écho des controverses qui animaient le salon de Mme de La Sablière relatives à l’âme des bêtes. 

   La Fontaine, ami des bêtes (qui fait de l'anthropomorphisme), leur prête ici les préoccupations et sentiments des humains. Il ne peut en tout cas accepter la théorie des animaux-machines de Descartes, dont il fait ironiquement le procès : il s'agit d'un poème didactique. Après avoir fait l'éloge des discussions qui animent le salon de Mme de La Sablière, il donne des exemples : la perdrix qui attire les chiens pour sauver ses petits, l'intelligence des castors, l'anecdote des deux rats assez ingénieux pour transporter un œuf. Il imagine une échelle continue des êtres : au bas, la plante qui « respire » ; entre l'huître et l'homme moyen, les animaux supérieurs (castors) et les hommes inférieurs ; entre l'homme moyen et la divinité, les hommes de génie.   

DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE

Iris[1], je vous louerais : il n'est que trop aisé,

 Mais vous avez cent fois notre encens refusé,

 En cela peu semblable au reste des mortelles,

 Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.

 Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.

 Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :

 Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles.

 Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,

 Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre,

 Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,

 C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;

 D'autres propos chez vous récompensent ce point :

 Propos, agréables commerces[2],

 Où le hasard fournit cent matières diverses,

 Jusque-là qu'en votre entretien

 La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.

 Laissons le monde et sa croyance.

 La bagatelle, la science,

 Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens

 Qu'il faut de tout aux entretiens :

 C'est un parterre où Flore épand ses biens ;

 Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

 Et fait du miel de toute chose.

 Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais

 Qu'en ces fables aussi[3]j'entremêle des traits

 De certaine philosophie,

 Subtile, engageante et hardie.

 On l'appelle nouvelle[4] : en avez-vous ou non

 Ouï parler[5] ? Ils disent donc

 Que la bête est une machine ;

 Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts :

 Nul sentiment, point d'âme ; en elle tout est corps.

 Telle est la montre[6] qui chemine

 A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

 Ouvrez-la, lisez dans son sein :

 Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde ;

 La première y meut la seconde ;

 Une troisième suit : elle sonne à la fin.

 Au dire de ces gens, la bête est toute telle :

« L'objet la frappe en un endroit ;

 Ce lieu frappé s'en va tout droit,

 Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.

 Le sens[7]de proche en proche aussitôt la reçoit.

 L'impression se fait. » Mais comment se fait-elle ?

 Selon eux, par nécessité,

 Sans passion, sans volonté :

 L'animal se sent agité

 De mouvements que le vulgaire appelle

 Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

 Ou quelque autre de ces états.

 Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas.

 - Qu'est-ce donc ? - Une montre. - Et nous ? - C'est autre chose.

 Voici (de la façon que Descartes l'expose,

 Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu

 Chez les païens, et qui tient le milieu

 Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme

 Le tient tel de nos gens[8], franche bête de somme) :

 Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur :

 Sur tous les animaux, enfants du Créateur,

 J'ai le don de penser ; et je sais que je pense » ;

 Or, vous savez, Iris, de certaine science,

 Que, quand la bête penserait,

 La bête ne réfléchirait,

 Sur l'objet ni sur sa pensée.

 Descartes va plus loin, et soutient nettement

 Qu'elle ne pense nullement.

 Vous n'êtes point embarrassée

 De le croire ; ni moi.

 Cependant, quand aux bois

 Le bruit des cors, celui des voix,

 N'a donné nul relâche à la fuyante proie,

 Qu'en vain elle a mis ses efforts

 A confondre et brouiller la voie,

 L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors,

 En suppose[9] un plus jeune, et l'oblige, par force,

 A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

 Que de raisonnements pour conserver ses jours !

 Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

 Et le change, et cent stratagèmes

 Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort[10].

 On le déchire après sa mort :

 Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

 Quand la perdrix

 Voit ses petits

 En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle

 Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,

 Elle fait la blessée, et va, traînant de l'aile,

 Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,

 Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;

 Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,

 Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit[11]

 De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit.

 Non loin du Nord, il est un monde

 Où l'on sait que les habitants

 Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,

 Dans une ignorance profonde.

 Je parle des humains[12] ; car, quant aux animaux,

 Ils y construisent des travaux

 Qui des torrents grossis arrêtent le ravage

 Et font communiquer l'un et l'autre rivage.

 L'édifice résiste, et dure en son entier :

 Après un lit de bois est un lit de mortier.

 Chaque castor agit : commune en est la tâche ;

 Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche ;

 Maint maître d'oeuvre y court, et tient haut le bâton.

 La république de Platon

 Ne serait rien que l'apprentie[13]

 De cette famille amphibie.

 Ils savent en hiver élever leurs maisons,

 Passent les étangs sur des ponts,

 Fruit de leur art, savant ouvrage ;

 Et nos pareils ont beau le voir,

 Jusqu'à présent tout leur savoir

 Est de passer l'onde à la nage.

 Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,

 Jamais on ne pourra m'obliger à le croire ;

 Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,

 Que je tiens d'un roi plein de gloire.

 Le défenseur du Nord vous sera mon garant[14] :

 Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;

 Son nom seul est un mur à l'empire ottoman.

 C'est le roi polonais. Jamais un roi ne ment.

 Il dit donc que, sur sa frontière[15],

 Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :

 Le sang qui se transmet des pères aux enfants

 En renouvelle la matière.

 Ces animaux, dit-il, sont germains[16]du renard.

 Jamais la guerre avec tant d'art

 Ne s'est faite parmi les hommes,

 Non pas même au siècle où nous sommes.

 Corps de garde avancé, vedettes, espions,

 Embuscades, partis, et mille inventions

 D'une pernicieuse et maudite science,

 Fille du Styx, et mère des héros,

 Exercent de ces animaux

 Le bon sens et l'expérience.

 Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait

 Rendre Homère. Ah ! s'il le rendait,

 Et qu'il rendît aussi le rival d'Épicure[17],

 Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?

 Ce que j'ai déjà dit : qu'aux bêtes la nature

 Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;

 Que la mémoire est corporelle ;

 Et que, pour en venir aux exemples divers

 Que j'ai mis en jour dans ces vers,

 L'animal n'a besoin que d'elle.

 L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin

 Chercher, par le même chemin,

 L'image auparavant tracée,

 Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

 Sans le secours de la pensée,

 Causer un même événement.

 Nous agissons tout autrement :

 La volonté nous détermine,

 Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine :

 Je sens en moi certain agent,

 Tout obéit dans ma machine

 A ce principe intelligent.

 Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

 Se conçoit mieux que le corps même[18].

 De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.

 Mais comment le corps l'entend-il ?

 C'est là le point. Je vois l'outil

 Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?

 Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide ?

 Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.

 Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts,

L'impression se fait : le moyen, je l'ignore :

 On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité ;

 Et, s'il faut en parler avec sincérité,

Descartes[19] [19] l'ignorait encore.

 Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :

 Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux

 Dont je viens de citer l'exemple,

 Cet esprit n'agit pas ; l'homme seul est son temple.

 Aussi faut-il donner à l'animal un point,

 Que la plante, après tout, n'a point :

 Cependant la plante respire.

 Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?

. . .

   Il prend ensuite l’exemple des rats et titre la suite, que l’on peut considérer comme une fable à part entière, "Les deux Rats, le Renard et l’Œuf".

Remarque : Boileau se moque de l'engouement de Mme de La Sablière pour les sciences :

« Un astrolabe en main, elle a dans sa gouttière

À suivre Jupiter passé la nuit entière. »

Sources : Fables, La Fontaine, Hachette, nouvelle édition 1929.

 

[1] Nom que La Fontaine donnait généralement à Mme de La Sablière.

[2] Échanges de paroles, politesses et communications écrites.

[3] Cette loi de la variété, bonne pour la conversation, est bonne aussi pour la fable. Ainsi, La Fontaine va exposer le système de Descartes sur les animaux.

[4] Par opposition à celle d’Aristote.

[5] Bien entendu ! Mais il ne veut pas faire passer Mme de La Sablière pour trop savante, et donc pédante.

[6] La comparaison est de Descartes : « Ainsi qu’on voit qu’une horloge, qui n’est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement. » (Discours de la Méthode).

[7] Le sens commun, censé centraliser dans le cerveau les données isolées des sens et en constituer l’unité.  

[8] Ici, domestiques, plutôt que personnes de notre connaissance. Première annonce d’une idée qui reparaître au vers 176 et qui sera la conclusion de tout le poème (vers 205) : il y a de l’animal à l’homme des degrés insensibles depuis la pensée consciente jusqu’à l’âme du végétal et du minéral.

[9] En substitue.

[10] Il s’agit de persuader pour argumenter, en faisant appel à l’émotion.

[11] Cris de la perdrix prenant son essor que La Fontaine interprète comme des éclats de rire moqueurs.

[12] Ironie.

[13] Ce gouvernement idéal dont Platon esquisse le plan dans un de ses dialogues (La République), fait appel à l’activité et au dévouement de tous.

[14] Sobiewski, roi de Pologne, avait sauvé les pays du nord des invasions des Turcs, Cosaques et Tartares. Il devait plus tard (1683) sauver la chrétienté en faisant lever aux Turcs le siège de Vienne.

[15] La Pologne s’étendait alors jusqu’à l’Ukraine.

[16] Selon Furetière, « frère de père et de mère ».

[17] Descartes.

[18] L’âme.

[19] Maintenant, Descartes, mort en 1650, le sait...

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