Mme de Maintenon à Versailles

Vingt-quatre de la vie de la maîtresse puis de l'épouse du roi

      Dans un entretien avec Mme de Glapion [1] de 1705, elle décrit une de ses journées à Versailles, mécanique immuable et épouvantables contraintes :  

   « On commence d’entrer chez moi vers 7 heures et demie. C’est d’abord Monsieur Maréchal [2]. Il n’est pas plus tôt sorti que Monsieur Fagon [3] entre. Il est suivi de Monsieur Blouin [4], ou de quelque autre qu’on [5] envoie savoir de mes nouvelles. Il est quelquefois des lettres extrêmement pressées qu’il faut que je place là de nécessité. Ensuite viennent les gens de plus grande conséquence : un jour Monsieur Chamillart [6], un autre Monsieur l’Archevêque, aujourd’hui c’est un général d’armée qui va partir, demain une audience qu’il faut donner et qui m’a été demandée, avec cette circonstance que c’est presque toujours des personnes que je ne puis différer de voir.

   Monsieur le duc du Maine attendait l’autre jour dans mon antichambre que Monsieur de Chamillart eût fini. Quand il fut sorti, Monsieur le duc du Maine entra, et me tint jusque quand le Roi arriva ; car il y a là même un petit agrément, c’est qu’ils ne sortent de chez moi que quand quelqu’un d’au-dessus les chasse.

   Quand le Roi vient, il faut bien qu’ils s’en aillent tous. Le Roi demeure avec moi jusqu’à ce qu’il aille à la messe. Je ne sais si vous prenez garde qu’au milieu de tout cela je ne suis pas encore habillée ; si je l’étais, je n’aurais pas eu le temps de prier Dieu. J’ai donc encore ma coiffure de nuit ; cependant ma chambre est comme une église : il s’y fait comme une procession ; tout le monde y passe, et ce sont des allées et des venues perpétuelles.

   Quand le Roi a entendu la messe, il repasse encore par chez moi. Ensuite la duchesse de Bourgogne vient avec beaucoup de dames et demeure là pendant que je dîne. Il semble donc qu’au moins voilà un temps employé pour moi ; mais vous allez voir comment. Je suis en peine si la duchesse de Bourgogne ne fait rien de mal à propos, si elle en use bien avec son mari ; je tâche de lui faire dire un mot à celle-ci, de voir si elle traite bien celle-là. Il faut entretenir la compagnie, faire en sorte de les unir tous. Si quelqu’un fait une indiscrétion, je la sens ; je suis embarrassée de la manière dont on prend ce qui se dit ; enfin, c’est une contention d’esprit que rien n’égale. Il y a autour de moi un cercle de dames, de manière que je ne puis demander à boire. Je me détourne quelquefois, et je leur dis en les regardant : c’est bien de l’honneur pour moi mais je voudrais pourtant bien avoir un valet ! Sur cela, chacune veut me servir et s’empresse pour m’apporter ce qu’il me faut, ce qui est encore une autre sorte d’embarras et d’importunité pour moi. Enfin ils s’en vont dîner, car je le fais avec midi avec Mme d’Heudicourt et Mme de Dangeau [7].

   Me voilà donc enfin seule avec elles ; tout le monde s’en va. S’il y avait un jour où je puisse ce qui s’appelle m’amuser un moment, ce serait ici ou pour causer ou pour jouer une partie de trictrac. Mais, ordinairement, Monseigneur [8] prend en ce temps-là pour me venir voir, parce qu’un jour il ne dîne point ou il a dîné plus tôt pour aller à la chasse. Il vient donc après les autres ; c’est l’homme du monde le plus difficile à entretenir car il ne dit mot. Il faut pourtant que je l’entretienne car je suis chez moi ; si cela se passait chez une autre, je n’aurais qu’à me mettre derrière dans une chaise et ne rien dire si je voulais.     

   Après cela, on sort de table. Le Roi avec toutes les princesses et la famille royale viennent dans ma chambre et y apportent avec eux une chaleur effroyable. On cause, et le Roi demeure là environ une demi-heure ; puis il s’en va, mais rien que lui ; tout le reste est encore là, et comme le Roi n’y est plus, on s’approche davantage de moi. Ils m’environnent tous, et il faut que je sois là à écouter la plaisanterie de Madame la maréchale de C.., la raillerie de celle-ci, le conte de celle-là.  

   Quand le Roi est revenu de la chasse, il vient chez moi ; on ferme les portes, personne n’entre plus [9].  Me voilà donc seule avec lui. Il faut essuyer ses chagrins s’il en a, ses tristesses, ses vapeurs ; il lui prend quelquefois des pleurs dont il n’est pas le maître, ou bien il se trouve incommodé. Il n’a pas de conversation. Il y a quelques ministres qui apportent souvent de mauvaises nouvelles ; le Roi travaille. Si on [10] veut que je sois en tiers dans ce conseil, on m’appelle ; si on ne veut pas de moi, je me retire un peu plus loin, et c’est là où je place quelquefois mes prières de l’après-midi ; je prie Dieu environ une demi-heure. Si on veut que j’entende ce qui se dit, je ne puis rien faire. J’apprends là quelquefois que les affaires vont mal ; il vient quelque courrier avec de mauvaises nouvelles ; tout cela me serre le cœur, m’empêche de dormir la nuit.  

   Pendant que le Roi continue de travailler, je soupe ; mais il ne m’arrive pas une fois en deux mois de le faire à mon aise. Je sais que le Roi est seul ou que je l’aurais laissé triste ; ou bien le Roi, quand Monsieur de Chamillart est près de finir avec lui, me prie quelquefois de me dépêcher. Un autre jour, il veut me montrer quelque chose, de manière que je suis toujours pressée, et alors je ne sais faire autre chose que de manger très promptement. Je me fais apporter mon fruit avec ma viande pour me hâter, tout cela le plus vite que je puis. Je laisse Mme d’Heudicourt et Mme de Dangeau à table, parce qu’elles ne peuvent faire comme moi, et j’en suis quelquefois incommodée.

   Après tout cela, vous jugez bien qu’il est tard. Je suis debout depuis 6 heures du matin ; je n’ai pas respiré de tout le jour. Il me prend des lassitudes, des bâillements, et, plus que tout cela, je commence à sentir de ce que fait la vieillesse ; je me trouve enfin si fatiguée que je n’en puis plus. Le Roi s’en aperçoit et me dit quelquefois : vous êtes bien lasse, n’est-ce pas ? Il faudrait vous coucher. Je me couche donc ; mes dames viennent me déshabiller ; mais je sens que le Roi veut me parler et qu’il attend qu’elles soient sorties, ou bien il y reste encore quelque ministre, et il a peur qu’on entende. Cela l’inquiète et moi aussi. Que faire ? Je me dépêche, et je me dépêche jusqu’en m’en trouver mal, et il faut que vous sachiez que j’ai haï toute ma vie d’être pressée. Enfin me voilà dans mon lit ; je renvoie mes femmes ; le Roi s’approche et demeure à mon chevet. Pensez-vous bien ce que je fais là ? Je suis couchée, mais j’aurais besoin de plusieurs choses, car je ne suis pas un corps glorieux. Je n’ai personne à qui je puisse demander ce qu’il me faut ; j’aurais besoin quelquefois qu’on me chauffât mes linges, mais je n’ai pas là une femme.

   Le Roi demeure chez moi jusqu’à ce qu’il aille souper, et environ un quart d’heure avant le souper du Roi, Monsieur le Dauphin, Monsieur le duc et Madame la duchesse de Bourgogne viennent chez moi. Vers 10 heures ou 10 heures et quart tout le monde sort. Voilà ma journée. Me voilà seule, je prends les soulagements dont j’ai besoin ; mais souvent les inquiétudes et les fatigues de la journée m’empêchent de dormir. »

Madame de maintenon

 

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Notes

[1] Supérieure de Saint-Cyr à cette époque.

[2] Chirurgien.

[3] Médecin.

[4] Valet du roi.

[5] Le roi, qu’elle désigne souvent ainsi.

[6] Ministre.

[7] Grande amie de Mme de Maintenon.

[8] Fils du roi.

[9] Moments d’intimité avec le roi, ce qu’elle appelle les « occasions pénibles » : le roi honore son épouse jusqu’à la fin.   

[10] Voir note 5.

Les appartements de Mme de Maintenon

Chambre de Mme de Maintenon au château de Maintenon   L’appartement de Mme de Maintenon à Versailles est relativement modeste mais elle ne veut pas en changer : elle occupe quatre pièces à partir de 1680 environ. Elle qui n’aime que le bleu est mal lotie avec l’antichambre verte et le reste rouge. Les tentures et les rideaux sont en velours l’hiver et en soie ou damas l’été. Dans une garde-robe, elle dispose d’une baignoire de cuivre et de sa chaise d’affaires. De nombreux meubles encombrent l’appartement, notamment des chaises pour ses nombreux visiteurs, recouvertes au point de Saint-Cyr (un point de broderie très fin perfectionné par ces dames). Dans sa chambre, trois fauteuils (que l’on appelle alors chaises à bras) : un pour le roi, un pour les visiteurs de marque et le dernier pour elle. Comme Versailles est très mal chauffé en hiver, elle installe ce fauteuil dans une niche, armature en bois recouverte de damas rouge. Le roi fait ouvrir les fenêtres et refuse les paravents : « Il faut périr en symétrie », dit-elle. Dans cette chambre encore, deux petites tables, l’une pour elle, l’autre pour le roi, et des tabourets pour les ministres.

   Trois mots pour carctériser ce lieu : embourgeoisement, isolement, confinement. Voltaire dira : « Son élévation ne fut pour elle qu’une retraite. » 

   Mais à partir de 1698, elle s’approprie des lieux qui lui permettent de s’échapper, ce qu’elle appelle ses « repos » : l’hôtel de Maintenon à Versailles, rue des Bons-Enfants, « sa maison de ville » (elle ne veut pas du terme hôtel), sa petite maison de Fontainebleau, son appartement secret de Marly derrière la chapelle et à Compiègne quelques pièces qu’elle loue aux Carmélites.

   Son personnel est modeste : un maître d’hôtel, sa fidèle Nanon Balbien, un écuyer, trois valets, un officier de cuisine et son aide, un cocher, un postillon, trois laquais, un portier, deux porteurs de chaise, quatre femmes de chambre et de service.

   En somme, un train de vie économique si on le compare à ceux des autres favorites, notamment Mme de Montespan, voire Mlle de Fontanges pour laquelle le roi dépensa en six mois des sommes folles. 

   En 1698, elle vend le domaine de Maintenon pour 600 000 livres à sa nièce Françoise, la fille de son frère. Maintenon fut acheté le 27 décembre 1674 pour 240 000 livres. Elle ne le visitera que le 6 février 1675. Elle écrit à son frère : « J’ai été à Maintenon dont je suis très contente : c’est un gros château au bout d’un grand bourg, une situation selon mon goûte et à peu près semblable à celle de Mursay [le domaine de sa tante Villette]. Adieu, mon cher frère, je pense que nous passerons une assez jolie vieillesse, s’il peut y en avoir de jolie.  » Elle dira plus tard à Saint-Cyr : « La première fois que j’entrai à Maintenon, dès que j’entrai dans la cour, je regardai avec un extrême plaisir la fenêtre de la chambre que je croyais la principale pensant en moi-même : « C’est là que je finirai mes jours », mais pendant que je comptais ainsi Dieu en disposait autrement. » Faut-il la croire ? Elle n’y remettra jamais les pieds durant les vingt-cinq dernières années de sa vie. 

   À Saint-Cyr, elle opère de sérieux « retranchements » comme on disait alors, renonce à son équipage, au chocolat, fait découdre les galons d’or ou d’argent de ses robes noires mais avale pastilles, bonbons, pilules, quinquina, guimauve et pavot et… reste coquette : elle commande à Mme de Caylus des chemises dont elle se scandalise car elles sont sans dentelles.

Sources : Mme de Maintenon, Jean-Paul Desprat, Perrin, 2003.

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