Mme de Montespan

Portrait d'Irène/Mme de Montespan (La Bruyère, Caractères, Chap. XI, De l'homme)

Mme de Montespan (Mignard)   Ce portrait appartient à la 8e édition des Caractères. D’après les clefs, La Bruyère aurait voulu représenter ici Mme de Montespan qui allait souvent  aux eaux de Bourbon soigner de prétendues (?) maladies. Le temps passant, l’ancienne favorite est obsédée par la mort… et ses « péchés ». Irène n’est pas une malade imaginaire puisqu’elle souffre de maux réels ; il s’agit plutôt d’une femme qui, aveuglée par son attachement à la vie [1], prend pour des maladies qu’on peut guérir les inconvénients inévitables de la vieillesse.

   « Irène se transporte à grands frais en Épidaure [2], voit Esculape dans son temple et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner [3] peu. Elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède [4] ; l’oracle lui répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions : et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. – Prenez des lunettes [5], dit Esculape. – Je l’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. – C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. – Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? – Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. – Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? est-ce là toute cette science que les hommes publient [6], et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? Et ne savais-je pas tous ces remèdes, que vous m’enseignez ? – Que n’en usez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »

 


[1] Mme de Montespan était une jouisseuse effrénée dans sa jeunesse.

[2] Dans cette ville grecque se trouvait un temple célèbre d’Esculape, le dieu de la médecine.

[3] Déjeuner au 17e siècle.

[4] Tour elliptique accepté au 17e siècle.

[5] Anachronisme : l’invention des lunettes date du 13e siècle.

[6] Louent publiquement.

Mme de Montespan, dédicataire du second recueil des Fables (La Fontaine)

   Le second recueil des Fables comprend les livres VII et VIII, parus en 1678, et les livres IX, X et XI, parus en 1679. La Fontaine le dédicace à Mme de Montespan, alors favorite du roi. Indépendamment de sa beauté, elle a une réputation méritée d’esprit – le célèbre « esprit Mortemart » - et de bon goût et s’avère une protectrice éclairée pour les gens de lettres. 

A Madame de Montespan

L’apologue est un don qui vient des Immortels ;

Ou, si c’est un présent des hommes,

Quiconque nous l’a fait mérite des autels :

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Ériger en divinité

Le sage [1]par qui fut ce bel art inventé.

C’est proprement un charme [2] : il rend l’âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits

Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.

O vous qui l’imitez[3], Olympe, si ma muse

A quelquefois pris place à la table des dieux[4] ,

Sur ses dons aujourd‘hui daignez porter les yeux ;

Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse.

Le temps qui détruit tout, respectant votre appui,

Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :

Tout auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s’acquérir votre suffrage.

C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix :

Il n’est beauté dans nos écrits

Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces.

Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces ?

Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Ma muse, en un sujet si doux,

Voudrait s’étendre davantage ;

Mais il faut réserver à d’autres cet emploi ;

Et d’un plus grand maître [5] que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d’abri.

Protégez désormais le livre favori [6]

Par qui j’ose espérer une seconde vie ;

Sous vos seuls auspices, ces vers

Seront jugés, malgré l‘envie,

Dignes des yeux de l’univers.

Je ne mérite pas une faveur si grande,

La fable en son nom la demande :

Vous savez quel crédit ce mensonge [7] a sur nous.

S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,

Je croirai lui devoir un temple pour salaire :

Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

 


[1] Ésope.

[2] Au sens premier : sortilège, «puissance magique par laquelle, avec l’aide des démons, les sorcières font des choses merveilleuses au-dessus des forces ou contre l’ordre de la nature », écrit Furetière dans son Dictionnaire.

[3] Vous qui égalez ce bel art qui mène à son gré, etc.

[4] Selon Homère, les muses participent aux festins des dieux. La Fontaine suggère aussi l’idée que ses vers ont trouvé auprès de dieux (le roi, le dauphin) un accueil favorable.

[5] D’un plus grand écrivain. C’est ainsi que Fénelon comprend ce passage lorsqu’il le traduit en latin pour le duc de Bourgogne. Mais on pourrait aussi penser que Louis XIV est ainsi désigné. Mais Fénelon ne pouvait guère traduire autrement.  

[6] Peut-être le participe passé de l’ancien verbe favorir : qui aura mérité votre faveur.

[7] Fiction poétique.

Mme de Montespan empoisonneuse ?

   La Palatine écrit : « La Montespan était un diable incarné ; mais la Fontanges était bonne et simple, toutes deux étaient fort belles. La dernière est morte, dit-on, parce que la première l’a empoisonnée dans du lait ; je ne sais si c’est vrai, mais ce que je sais bien, c’est que deux des gens de la Fontanges moururent et on disait publiquement qu’ils avaient été empoisonnés. »    

   On reconnaît bien le style raisonnable de la Palatine, qui n'affirme rien de certain. Mais le rôle joué par ailleurs par la Montespan dans l'affaire des Poisons ne fut jamais élucidé...  

   François Bluche, dans son Louis XIV (Fayard, 1986) écrit : « Du 1er avril 1679 au 21 juillet 1682, la commission de l'Arsenal aura tenu 210 audiences, vu passer 442 accusés, ordonné 367 arrestations, fait exécuter 34 personnes, envoyé 5 coupables aux galères, condamné 23 personnes au bannissement. » Louis XIV examine les dossiers concernant deux nièces de Mazarin, la duchesse de Bouillon et Olympe de Soissons. Quand arrive le tour de Mme de Montespan, il clôt l'affaire de la Chambre ardente et se débarrassera lui-même de divers papiers plus ou moins compromettants...  

   « On a tout dit sur Françoise Athénaïs de Rochechouart, sur cette déesse aussi noble que le roi, resplendissante, pétillante, arrogante, débordante, étincelante d'esprit, ivre d'orgueil, de sensualité, de cruauté, furieuse en ses colères, en ses jalousies, en ses haines, enchanteresses et criminelles » écrit Philipe Erlanger dans Louis XIV au jour le jour (La Table ronde, 1967).

   À propos de l'affaire des Poisons, il écrit : « Rien ne pouvait le toucher plus sensiblement que la révélation de turpitudes capables d'éclabousser la majesté royale, d'exposer sa gloire à la verve des pamphlétaires étrangers. Pour la première fois lui apparaissait l'abîme où risquait de sombrer sa vieillesse. Un tel péril donnait soudain leur poids aux exhortations de son confesseur, aux homélies de Mme de Maintenon. »

Mme de Montespan, la vraie reine de Versailles

Signature de Mme de Montespan   Catherine Decours, dans son ouvrage Aimée du roi, propose une intéressante biographie. Voici ce que l'on peut en retenir.

   Fin 1688, ce couplet court Versailles :

« On dit que La Vallière 

S’en va sur son déclin

Ce n’est que par manière 

Que le roi va son train. 

Montespan prend sa place 

Il faut que tout y passe

Ainsi de main en main... »

   Il est vrai que Mlle de Vallière est encore la maîtresse en titre. Saint-Simon écrit dans ses Mémoires : « La roi donna au monde le spectacle nouveau de deux maîtresses à a fois. Il les promena aux frontières, aux camps, des moments aux armées, toutes deux dans le carrosse de la reine. Les peuples accourant de toutes parts se montraient les trois reines, et se demandaient avec simplicité les uns aux autres s’ils les avaient vues[1]. »

   Pourtant, Louis XIV fait des manières et dit à Monsieur, son frère : « Elle fait ce qu’elle peut, mais moi je ne veux pas. » Jeu de séduction ou crainte du fameux esprit Mortemart dont parle Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV ? Il le définit comme « un tour singulier de conversations mêlées de plaisanteries, de naïveté et de finesse. » Naïveté ? Hm ! La Montespan peut se montrer caustique, voire féroce. Saint-Simon, dans ses Mémoires, nous apprend que certains courtisans évitent de passer sous ses fenêtres à Versailles, par crainte d’être ridiculisés, d’où l’expression devenue proverbiale : passer par les armes. Il est vrai que dans la société du 17e siècle, la moquerie pratiquée avec élégance est l’arme idéale : c’est ce qu’on appelle « avoir de l’esprit »... On parle de ses « picoteries », Primi Visconti de « la bête et son venin »[2] et la Palatine la considère comme un « diable incarné ».        

   Louis XIV humilie constamment, et pendant des années, Mlle de La Vallière. À Saint-Germain-en-Laye[3], le roi traverse son appartement pour se rendre chez Mme de Montespan. La Palatine en témoigne : « Le roi avait un bel épagneul appelé Malice. À l’instigation de la Montespan, il prenait ce petit chien et le jetait à la duchesse de La Vallière, en disant : Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c’est assez. »

   La Montespan l’abaisse tout autant. Mme de Caylus (nièce de Mme de Maintenon) témoigne : « Mme de Montespan affectait de se faire servir par la duchesse[4]. [...] Mme de La Vallière s’y portait avec tout le zèle d’une femme de chambre dont la fortune dépendait des agréments qu’elle prêterait à sa maîtresse. Combien de dégoûts, de plaisanteries et de dénigrements n’eût-elle pas à essuyer ! [...] Elle (Montespan] affecte de se faire servir par elle, donne des louanges à son adresse et assure qu’elle ne peut être contente de son ajustement si elle n’y met la dernière main. »

   Mme de Montespan est belle, sans nul doute. Mme de Sévigné évoque sa « triomphante beauté à montrer à tous les ambassadeurs », le duc de Noailles affirme qu’elle est « une de ces figures qui éclairent les lieux où elles paraissent. » Bien que les portraits ne soient pas toujours fidèles, il semble qu’elle soit blonde, avec des yeux bleus, « des sourcils plus foncés [que les cheveux] unissant la vivacité à la langueur » (source de la citation inconnue), le nez aquilin, un teint éblouissant de blancheur. Elle respire la volupté et la sensualité.   

   Ambitieuse pour elle et les siens elle fait nommer son frère, le duc de Vivonne, maréchal de France. Pour elle, Louis XIV dépense sans compter : nouveaux appartements au vieux château de Saint-Germain, le Trianon de porcelaine à Versailles, le château de Clagny à la limite du parc (détruit en 1769), etc. Louis XIV joue-t-il au naïf lorsqu’il écrit à Colbert le 9 juin 1674 : « Mme de Montespan ne veut absolument pas que je lui donne des pierreries mais afin qu’elle n’en manque pas, je désire que vous fassiez travailler à une petite cassette bien propre, pour mettre dedans ce que je vous dirai ci-après. [...] Cela paraît extraordinaire mais elle ne veut point de présents. Il y aura dans cette cassette un collier de perles que je veux qui soit beau, deux paires de pendants d’oreilles, l’une de diamants, que je veux qui soient beaux, l’autre de toutes pierres. »

   Du reste, Mme de Sévigné la surnomme « Quanto » (Combien). Il semble qu’elle coûte au roi plus de 800 000 francs par an, selon Primi Visconti qui déclare par ailleurs : « À part le titre, certainement cette Montespan a véritablement régné et a été la vraie reine. » Ses dettes de jeu, énormes, sont payées par le Trésor royal. Selon un témoin, une perte de 100 000 écus est courante et elle perd 700 000 écus un jour de Noël.    

   Très jalouse, elle tente d'évincer ses rivales par tous les moyens, que ce soit Mlle de Grancey, Marie-Anne de Wurtemberg, Mme de Ludres, la princesse de Soubise, la duchesse de Gramont, Mlle de Rouvroy, la duchesse de Ventadour, la duchesse de Nevers, la duchesse de Roquelaure, les filles d’honneur de la princesse Palatine et bien d’autres, choisissant pour son service « des femmes laides pour la plupart », affirme Primi Visconti. Cependant, elle ne peut empêcher une liaison entre le roi et Mlle Desœillets, sa femme de chambre. Il est vrai qu’elle est alors enceinte[5]... Mais enfin, Louis XIV aime les femmes, comme en témoigne Primi Visconti : « Je dirai qu’il n’est pas une dame de qualité dont l’ambition ne soit de devenir la maîtresse du roi. Nombre de femmes mariées m‘ont déclaré que ce n’était offenser ni son mari, ni son père, ni Dieu même que d’être aimé de son prince. Aussi fait-il avoir quelque indulgence pour le roi s’il tombe en faute, avec tant de diables autour de lui, occupés à le tenter ! »

   Le double adultère est un scandale aux yeux de la religion. Le cardinal Bourdaloue tonne vainement du haut de sa chaire : « Combien de conversions, Sire, votre exemple n’entraînerait-il pas ? Quel attrait ne serait-ce pas pour certains pécheurs découragés et tombés dans le désespoir, lorsqu’ils se diraient eux-mêmes : voilà un homme que nous avons vu dans les mêmes débauches que nous, le voilà converti et soumis à Dieu ! » Et Bossuet : « Je ne demande pas Sire, que vous éteigniez en un instant une flamme si violente : ce serait vous demander l’impossible : mais, Sire, tâchez peu à peu de la diminuer, cessez de l’entretenir. »

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Notes

[1] Elles sont dames d’honneur de la reine et, à ce titre, peuvent l’accompagner.

[2] Mémoires sur la cour de Louis XIV, 1673-1681.

[3] La cour n’a pas encore investi officiellement Versailles

[4] Louis XIV la promut duchesse à la fin de leurs relations.

[5] Elle eut en tout neuf grossesses. Elle est à l'origine de la robe dite ballante ou encore l'Innocente, qu'elle porte lorsque son ventre s'arrondit : ample et fluide, elle bouffe au-dessus d'une ceinture portée très basse.   

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