« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Ninon de Lenclos

Ninon de Lenclos, courtisane lettrée

Ninon de Lenclos   Scandaleuse, indépendante, cultivée, douée d’un grand esprit de répartie, faisant partie du cercle des Précieuses, Ninon (née Anne), cette épicurienne moderne, fut sans doute la plus célèbre des courtisanes de Paris. Lettrée mais non imbue de son savoir. Le chevalier de Méré écrivit à son propos en 1674 : « Les femmes qui ont été galantes ne deviennent jamais pédantes. » Et Louis XIV dit un jour : « Elle reste courtoise, même dans ses contradictions. » Il demande souvent : « Qu’en pense Ninon ? » Il semblerait en effet que Mme de Maintenon ait ménagé un entretien entre le roi et Ninon. Selon Mme de Montespan, Louis XIV se serait caché dans un placard des appartements de Mme de Maintenon à Versailles lors d'une entrevue entre les deux femmes. Ninon aurait critiqué l'étiquette de la cour et se serait efforcée de convaincre son amie de retourner à Paris où elle serait à nouveau entourée « de ces esprits délicats et sinueux habités à applaudir ses plaisantes histoires et sa conversation brillante. » Louis XIV serait alors finalement sorti de sa cachette, lui reprochant d'un ton badin de vouloir le priver de sa maîtresse...

   Son père lui apprit les mathématiques et la philosophie, l’initia à Descartes et à la peinture ainsi qu’à la musique. Sa mère, Marie-Barbe de la Marche resta dans l’ombre et lui enseigna une conduite plus sage. Mais Ninon, l’esprit libre, décida de faire commerce de ses charmes. Elle tenait à son indépendance et ne supportait pas le statut inférieur des femmes. On lui prête des liaisons, et non des moindres, jusqu’à un âge fort avancé.

   Quand un courtisan avait un fils à dégourdir, il l'envoyait à son école. « L'éducation qu'elle donnait était si excellente qu'on faisait bien la différence des jeunes gens qu'elle avait dressés. Elle leur apprenait la manière jolie de faire l'amour. » (Mémoires du comte Gaspard de Chavagnac (1638-1669).

Scarron déclamait :

« O belle et charmante Ninon,

A laquelle jamais on ne répondra non ;

Pour quoi que ce soit qu’elle ordonne,

Tant est grande l’autorité,

Que s’acquiert en tous lieux une jeune personne,

Quand, avec de l’esprit, elle a de la beauté. »  

   Scarron, oui, l’époux de Françoise d’Aubigné, la future Mme de Maintenon, qui se lia d’amitié avec Ninon. On peut supposer que celle-ci enseigna deux ou trois choses à celle qui se faisait passer pour une prude… Elles furent longtemps amies. Dans une lettre du 8 mars 1666, Mme de Maintenon écrit à Ninon : « Faites, je vous prie, mes compliments à M. de La Rochefoucauld, et dites-lui que le livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules lectures. » (cité par Sainte-Beuve).  

   Elle restera jusqu’au bout (elle mourra en 1705 à 85 ans) au cœur de la société parisienne, tenant salon (d'abord rue de La Tournelle puis au Temple) et admiré par le très jeune Voltaire auquel elle lègue dans son testament (1704) une belle somme ; elle demande en effet au notaire Arouet « de permettre de laisser à son fils qui est aux Jésuites mil (sic) francs pour lui avoir des livres. » Dans son salon, Molière lut pour la première fois son Tartuffe (cf. estampe ci-contre).  

   Mme de Sévigné disait d'elle : « Qu'elle est dangereuse, cette Ninon ! Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion : cela vous ferait horreur... ». Il est vrai que son salon fut l'un des principaux foyers de la libre pensée, du moins jusqu'en 1660, date à laquelle elle se rangea quelque peu, son salon prenant un tour plus austère.

   Madeleine de Scudéry l'évoqua dans ses portraits sous le nom de Clarice : « Pour de l'esprit, Clarice en a d'une certaine manière dont il y a peu de personnes qui en soient capables. »

   En 1679, Ninon de Lenclos régnait au Marais. Mme de Maintenon lui confia son frère : « Continuez, Mademoiselle, à donner de bons conseils à Monsieur d’Aubigné, il a bien besoin de des leçons de Leontium [surnom de Ninon]. Les avis d’une amie aimable persuadent beaucoup plus que ceux d’un cœur sévère. »

    Ses réparties (voir infra) étaient célèbres. On peut retenir celles-ci : « Ne disons pas du mal de nos ennemis. Ce sont les seuls qui ne nous décevront pas » ou encore : « Ma mère était une brave femme dépourvue de tout sentiment. Elle a donné le jour à trois enfants, presque sans s'en apercevoir. »

   Et elle traitait les précieuses de « jansénistes de l'amour » : trop prudes ! Elle ne retint de la préciosité que le meilleur : le raffinement de l'esprit et le charme de la conversation.

    Toutefois, elle ne manquait pas d'ennemis. Dans sa jeunesse, la Compagnie du Saint-Sacrement demanda à la reine Anne d'Autriche de la châtier parce qu'elle ridiculisait le mariage et réclamait pour les femmes les mêmes droits que les hommes. On l'enferma dans un couvent, d'abord à Paris, puis à la campagne, ce qui ne l'empêchait pas de recevoir un flot incessant de visiteurs. La reine Christine de Suède, de visite en France, s'entretint avec elle et obtint sa libération en écrivant à Mazarin que, depuis son absence, « il manquait à la cour son plus bel ornement. » Brève réclusion et courte parenthèse dans une vie exceptionnellement libre pour l'époque.   

   Avant de mourir, elle accepta de recevoir l’extrême onction, concession faite à ses amis religieux… La dernière nuit, elle demanda une plume et du papier er rédigea son ultime bout-rimé :

« Qu'un vain espoir ne vienne point s'offrir

Qui puisse ébranler mon courage.

Je suis en âge de mourir,

Que ferais-je ici davantage ? »

   Aux obsèques, on lut cette épitaphe :  

 « Il n’est rien que la mort ne dompte

 Ninon qui près d’un siècle a servi les amours

 Vient de finir enfin ses jours

 Inconstante dans ses désirs

 Délicate dans ses plaisirs

 Pour ses amis fidèle et sage

 Pour ses amants tendre et volage. » 

    Son notaire, Maître Arouet, ouvrit le testament : elle laissait de l’argent à des œuvres, à ses domestiques, la somme la plus importante à une personne anonyme, probablement le fils qu’elle eut de Villarceaux et... une somme de quelques livres à François-Marie Arouet, le futur Voltaire, garçonnet déjà plein d’esprit (voir supra).   

   On fit l’inventaire de ses meubles vendus à l’encan : une chaise à porteurs doublée de satin à rayures jaunes et aux rideaux de taffetas, un lit majestueux, six chaises, quatre fauteuils tapissés de gros de Tours cramoisi, un paravent aux panneaux de brocart, deux petites tables de Chine, un guéridon et des tableaux. 

   On dit que sa chambre, tendue de jaune, fut le lieu de rencontres clandestines entre son amie, la future Mme de Maintenon, et le marquis de Villarceaux...

   Au 18e siècle, Mme du Deffand honora Ninon de cette remarque : « J’ai fait une lecture ce matin qui m’a fait plaisir ; le titre du livre est Mémoires sur la vie de mademoiselle de Lenclos [elle ne cite pas l’auteur] ; le commencement est d’une platitude extrême, il ne faut commencer qu’à la page cent soixante-quatre ; il y a des lettres d’elle et de Saint-Évremond que je trouve charmantes, et qui m’ont bien confirmé dans la persuasion où je suis, que c’est une opinion bien fausse que celle de me croire bel esprit. Oh ! non, je n’en ai point. Ninon en avait beaucoup, et Saint-Évremond plus que je ne croyais… » (Lettre à Horace Walpole datée du 18 décembre 1774, à trois heures).  

Une étude sur Ninon, "esprit fort", ici.

Citations de Ninon de Lenclos

   * Elle porte un regard lucide sur la condition féminin de son temps : « Dès ce moment, je me fais homme », a-t-elle déclaré très jeune.

   * L’amour « n’est qu’un goût fondé sur les sens. »

   * Elle classe les hommes en « payeurs », « caprices » et « amants ».

   * « Je pense qu’à votre imitation je commencerai à aimer mon sexe. » (à Boisrobert, homosexuel)

   * « Une femme qui n’a aimé qu’un homme ne connaîtra jamais l’amour. »

    * « Les hommes d’esprit ont moins de résistance dans l’alcôve que les imbéciles. »

    * « La durée en amitié n’est pas moins rare que la durée en amour. Il fut un temps où je me piquais de l’un, je ne me pique plus que de l’autre. »

   * Les Précieuses sont des « jansénistes de l’amour » (à la reine Christine de Suède). Mme de Motteville confirme dans ses Mémoires : « Ce fut à Ninon seule de toutes les femmes que Christine de Suède vit en France, à qui elle donna quelque marque d’estime. »

   * A propos de Mme de Maintenon : « Scarron était mon ami, sa femme m’a donné mille plaisirs par sa conversation et, dans le temps, je l’ai trouvée trop gauche pour l’amour. Quant aux détails, je ne sais rien, je n’ai rien vu, mais je lui ai prêté souvent ma chambre jaune, à elle et à Villarceaux. » (Lettre de Ninon à Saint-Évremond) Dans un dialogue titré Madame de Maintenon et Ninon de Lenclos (Mélanges), Voltaire imagine un demi-siècle plus tard une conversation entre les deux amies après l’extraordinaire métamorphose de Mme Scarron en Mme de Maintenon : Françoise demande à Ninon de feindre la dévotion et de venir à Versailles pour l’aider à supporter sa vieillesse douloureuse, solitaire et ennuyeuse. Ninon refuse : « Avec des amis, de la liberté et de la philosophie, on est aussi bien que notre âge le comporte. L’âme n’est mal que quand elle est hors de sa sphère. […] Croyez-moi, venez vivre avec mes philosophes. »

   * A Saint-Évremond exilé en Angleterre, elle écrit à presque quatre-vingt ans (Lettres, avril ou mai 1698) : « Que j’envie ceux qui passent en Angleterre, et que j’aurais de plaisir à dîner une fois encore avec vous ! N’est-ce point une grossièreté que le souhait d’un dîner ? L’esprit a de grands avantages sur le corps ; cependant ce corps fournit souvent de petits goûts qui se réitèrent et qui soulagent l’âme de ses tristes réflexions. Vous vous êtes souvent moqués de celles que je faisais : je les ai toutes bannies. Il n’est plus temps quand on est arrivé à la dernière période de sa vie : il faut se contenter du jour où l’on vit. »

   * Son esprit, son intelligence, sa conversation transforment finalement Ninon en honnête femme : même la terrible princesse Palatine l’encense dans sa lettre du 18 mai 1698 à la duchesse de Hanovre, c’est dire !

* * *   

Opinion de la Palatine sur Ninon de Lenclos

    « Je suis heureuse que mon historiette de Ninon vous ait un peu divertie. Elle aura beau mener telle vie qu’il lui plaira, on ne lui dira jamais rien, car elle est une des meilleures amies de la Pantocrate[1] qu’elle connaît depuis de longues années : la liaison a commencé au Marais. Depuis que Mlle de Lenclos est vieille[2], elle mène une vie fort honnête. Elle dit, à ce qu’on prétend, que jamais elle ne se serait corrigée, si elle n’avait pas trouvé elle-même la chose ridicule. Je ne savais pas que Charles-Louis[3] l’eût connue. Mon fils[4] surtout est de ses amis, elle l’aime beaucoup. Je voudrais qu’il l’allât voir plus souvent et la fréquentât de préférence à ses bons amis. Elle lui inspirerait de meilleurs sentiments et plus nobles que ceux-ci ne font : elle s’y entend, paraît-il, car ceux qui sont de ses amis la vantent et ont coutume de dire : « Il n’y a point de plus honnête homme que Mlle de Lenclos. » On prétend qu’elle est fort modeste dans ses manières et ses discours, ce que mon fils n’est pas le moins du monde. » (Lettre du 18 mai 1698)      

 


[1] La Palatine utilise souvent ce terme pour désigner Mme de Maintenon, équivalent grec du latin « omnipotent ».

[2] Née en 1616, elle est alors âgée de 82 ans. Elle mourra en 1706.

[3] Demi-frère de Madame

[4] Le futur Régent.

Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos

Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos* * *

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