« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

La Palatine et la santé

Bonne santé

Médecin au 17e siècle   La princesse Palatine mène une vie très saine, ce qui n’est pas le cas de toutes les dames de la cour. Elle jouit longtemps d’une bonne santé et ne se gêne pas pour critiquer les médecins de son temps qui ne savent que purger ou saigner. Elle apprécie les médicaments « naturels ». 

Médecine au 17e siècle ici

Extraits (ordre chronologique)

   « La France est le pays où les remèdes valent le moins : les pharmacies ne sont pas bonnes du tout. On n’y débite que des lavements et des sirops tout à fait communs ; on y est bien ignorant. » (17 juin 1698) 

   « Je vous suis bien obligée, chère Louise [1], de l’offre que vous me faites de m’envoyer de bonnes drogues des pharmacies de Francfort. Lorsqu’il me faudra quelque chose je vous prierai de me l’envoyer. Tant que je me porte bien, je n’ai besoin de rien. L’eau-de-vie de cerise, c’est ce qu’on peut avoir de mieux ici : grand merci donc, il ne m’en faut pas ; mais si vous vouliez m’envoyer un petit flacon de l’eau de l’empereur Charles, contre les maux de tête, en m’en indiquant le prix, vous me rendriez un grand service. C’est la seule chose qui m’ait permis de passer le dernier hiver à Paris. Quand j’y entre, je porte le flacon au nez ; c’est ainsi que j’évite les fortes migraines. » (8 juillet 1698)

   Elle s’inquiète lorsque son fils, le futur régent, tombe malade : « Pendant ces huit derniers jours, mon fils m’a causé d’horribles frayeurs : il y a une semaine, il a pris de la fièvre […]. Je n’ai pas voulu permettre qu’on le saigne, ni qu’on lui donne des remèdes, et Dieu merci ! Le voilà de nouveau bien portant. » (23 juin 1699)

   Elle se préoccupe de la santé du roi : « Grâce à dieu, notre roi se porte très bien maintenant. Il a meilleure mine qu’il y a deux ans ; il va souvent se promener à pied à Marly quand il n’a pas la goutte. Je crois que cela le maintient en bonne santé ; mais il fait une chose que je n’approuve pas du tout ; il a coutume de se purger chaque mois et prend de fortes médecines ; cela me paraît être un misérable genre de vie. » (18 juillet 1700)

   Elle se plaint de ce que sa vue baisse : « Je vous remercie encore une fois bien sincèrement de la cire pour les yeux que vous avez eu la bonté de m’envoyer. J’ai fait avec cela grand plaisir à la comtesse de Grammont ; mais je crois que moi-même j’en aurai bientôt besoin, car ma vue baisse tellement que je ne peux presque plus lire les gazettes hollandaises. Cela me chagrine beaucoup, car les lunettes me déplaisent fort et m’empêchent de bien lire ; je crains cependant d’être bientôt obligée de m’en servir. » (28 août 1704).

   « L’urticaire n’est pas une maladie d’enfants ; je l’ai eu il y a quatre ans, mais je n’ai employé d’autre remède que de prendre une bonne prise de la poudre de milady Kent et de transpirer ferme, et le lendemain j’étais de nouveau sur pied […]. Depuis quelques années déjà cette maladie est en vogue et fort à la mode. Mais elle ne préserve de rien, car dans la même année, j’eus une fièvre pendant deux mois. » (7 avril 1705)

   À propos de la mort du duc de Bretagne : « Vous aurez appris par ma tante [2] pourquoi nous sommes ici et comme quoi le pauvre petit duc de Bretagne est mort lundi dernier. Je crois fermement que les médecins ont expédié le pauvre petit prince dans l’autre monde avec leurs saignées et leu émétique. Mais personne ne me veut croire ici ; c’est pourquoi je laisse chacun penser ce qui lui plaît, et moi je garde mon opinion à moi. » (18 avril 1705). 

   « Quand je choisis mon médecin, je le prévins qu’il ne devait pas s’attendre à une obéissance aveugle de ma part ; je lui permettrais de dire son opinion, mais non de se fâcher si je ne la suivais pas chaque fois. Ma santé et mon corps étant à moi, j’entends, lui dis-je, les gouverner à ma guise. » (2 mai 1705)

   « Ma toux disparaît sans que je fasse autre chose que de boire de l’eau la nuit et de mettre sous la langue un peu de cachou indien que Mlle de Malause m’a envoyé. » (11 juin 1705)

   « Quand les médecins mettent tout en latin, j’ai toujours envie de leur dire comme M. Grichard dans la comédie : « Eh, parle français, excrément de collège ! » Si la pauvre humanité avait un carreau de vitre dans l’estomac, par lequel les docteurs pussent regarder, je crois qu’ils trouveraient les moyens qu’il faut pour guérir les gens ; mais du moment qu’il leur faut tout deviner, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils tâtonnent ainsi. » (2 mai 1709)

   « De ma crampe, je ne dirai plus que ceci : ma tante, notre chère électrice, m’a envoyé des pieds d’élan dont je me trouve fort bien […]. Les docteurs ont fait dix saignées si terribles à mon cousin de La Trémoille que, quand on l’ouvrit, on n’a découvert d’autre cause à sa mort que celle-ci : il n’avait plus une goutte de sang dans les veines. Il y a deux ans, le même médecin a exécuté de la même façon la femme de ce seigneur. » (29 juin 1709)

   Rien ne vaut l’eau glacée pour une foulure : « À l’Opéra, les danseurs ont souvent de ces accidents-là, et alors ils emploient ce remède, ils ont derrière la scène des cuveaux avec de l’eau et de la glace. » (17 octobre 1709) 

   « Je ne jurerais pas qu’il ne m’arrive tantôt une bonne toux, car depuis trois jours mon thermomètre ne marque que 9 degrés de moins que l’an dernier. Je crois que je suis la seule en France qui ne prenne aucune médecine, à moins d’être gravement malade ; je m’en suis trouvée bien jusqu’ici, je continuerai donc à me traiter de la même façon. Mon nouveau médecin qui n’a jamais rien vu de pareil m’a demandé le plus sérieusement du monde si je n’avais pas apporté d’Allemagne des remèdes ou un préservatif. J’en ai bien ri. » (11 janvier 1710)

   Ses jambes la font souffrir : « On m’a promis une huile de cacao venant des îles de la Guadeloupe, et qui, m’assure-t-on, doit guérir mes genoux […]. Si cette huile ne fait pas d’effet, j’essayerai du baume du Pérou. Mais dans quoi faut-il le faire fondre ? Car de lui-même il devient de suite dur comme de la corne. » (11 janvier 1710) « D’avoir été si longtemps agenouillée cette semaine-ci [3], cela a fait grand tort à mes genoux […]. Je n’y mets rien que de la flanelle anglaise, cela est plus commode que de les frotter d’onguents. » (5 avril 1711) « Quant à ma santé, elle en est toujours au même point. Quand je suis assise, je ne sens ni gêne ni douleur, mais quand je marche un peu vite, je m’essouffle et m’endors facilement. Moi, j’attribue tout cela à mon grand âge et à ma corpulence, mais les docteurs veulent à toute force qu’il y ait à redouter pour moi une attaque d’apoplexie et une hydropisie. » (14 janvier 1712)

   Lors du décès presque simultané de Mme la dauphine, du dauphin et de leur fils, elle accuse les médecins : « Les médecins ont commis la même faute qu’avec Mme la dauphine. Car le petit dauphin [4] était déjà tout empourpré de la rougeole et en transpiration, qu’ils lui ont fait une saignée, puis donné de l’émétique, et au milieu de l’opération le pauvre enfant est mort. Et ce qui prouve bien qu’ils l’ont tué, lui aussi, c’est que son petit frère étant atteint de la même maladie et les neuf docteurs étant occupés de l’aîné, les femmes du plus jeune se sont enfermées avec lui et lui ont donné un biscuit et un peu de vin. Hier l’enfant avait une forte fièvre, ils ont voulu le saigner, mais Mme de Ventadour et la sous-gouvernante du prince, Mme de Villefort s’y sont fortement opposées et n’ont absolument pas voulu le souffrir. Elles l’ont simplement tenu bien au chaud, et cet enfant a été sauvé, à la honte des docteurs. Si on les avait laissés faire, sûrement il serait mort. (10 mars 1712)

   « La poudre de milady Kent est une excellente chose et nullement à dédaigner ; elle ne fait jamais transpirer, à moins qu’on n’en prenne une forte dose […]. Il faut qu’un mauvais air se soit subitement abattu sur Hanovre et les environs, pour que tout le monde se soit ainsi trouvé mal tout d’u coup. Mais cela ne viendrait-il pas de ce que tout Hanovre prend trop de café, lequel, dit-on, est fort préjudiciable à l’estomac et à la poitrine ? […] J’imagine que les gouttes qui vous ont fait tant de bien à vous et à tant d‘autres sont de ces gouttes anglaises ; avec un grain d’opium on en fait cent, à l’aide de l’extrait de deux racines dont l’une s’appelle asarum et l’autre sassafras. Rien au monde ne fait plus de bien à la poitrine. » (8 juillet 1712)

   « Ma santé s’améliore de jour en jour, je ne tousse plus du tout la nuit. J’attribue cela à un breuvage qu’on me fait prendre tous les soirs lorsque je me couche : on prend un jaune d’œuf qu’on fait bouillir dans de l’eau, avec du sucre candi, puis on le bat jusqu’à ce qu’il devienne blanc comme du lait, et je bois cela aussi chaud que possible. Je suis très lasse encore de la toux violente que j’ai eue et de tous les remèdes qu’il m’a fallu prendre : un lavement, sept médecines en pilules, et deux saignées, le tout dans l’espace de six semaines. » (22 décembre 1712)    

   « Tous les remèdes qu’on me fait prendre sont sans effet ; je suis tout aussi misérable qu’avant […]. Le café que je bois deux fois par jour ne me fait ni bien ni mal, et je suis affligée de ma somnolence comme toujours. » (19 février 1713)

   L’âge venant, elle est bien obligée d’accepter les saignées : « Je suis dans ce magnifique jardin [5] et ne peux me promener ! Car cette maudite saignée et la médecine de mardi dernier m’ont tellement affaiblie qu’il m’est tout à fait impossible de marcher. On m’a tant prêché, me disant que si en ce mois de mai je ne me faisais pas tirer du sang et ne prenais pas médecine, je retomberais infailliblement dans le triste état où je fus l’hiver dernier ! Mais je crois qu’ils m’ont donné une dose trop forte, car en deux jours la purgation a agi dix-huit fois, avec accompagnement de fortes coliques ; si j’en prends encore une, on aura vite fait de m’expédier dans l’autre monde. » (13 mai 1713)

   À propos de quelques remèdes de bonne femme : « Je crois que l’ambre est bon pour la santé, il me fait du bien à l’estomac, mais j’en prends bien rarement et peu à la fois […]. Ici on met des vessies de porc entre le taffetas et le chapeau quand on suit la chasse à cheval : cela empêche les coups de soleil, quelques ardent que soient ses rayons. » (15 août 1713) « Ma sciatique a disparu, mais mes pauvres genoux sont faibles encore et me font toujours mal. On m’a purgée une fois, les douleurs n’ont pas cessé ; peu après le maréchal de Tessé m‘a donné une bague dans laquelle est enchâssé un ongle de lièvre, de telle façon que le doigt est en contact avec l’ongle. Depuis que je porte cette bague je n’ai plus rien senti, je ne l’ôte que quand je me lave les mains. » (12 avril 1714) « Mon docteur veut à toute force me faire une saignée demain et me purger après […] disant qu’il est impossible dans la mélancolie où je suis depuis la triste nouvelle [6], que mon sang puisse circuler, et cela parce que depuis lors j’ai les jambes et les pieds enflés le soir et que je saigne souvent du nez depuis quelques jours. » (29 juillet 1714)

   Dans cette lettre, elle semble obsédée par la maladie : « Après le dîner, je me suis promenée une demi-heure dans ma chambre pour faire ma digestion, et je me suis amusée avec mes bestioles, car j’ai dans mon cabinet deux perroquets, un canari et huit petits chiens. Dans les pharmacies françaises il n’y a absolument rien que des médecines à prendre en lavements et de l’eau de rose, pas autre chose. Ils ne connaissent pas les autres eaux : clisterium donare, posta segnare […].Votre bateau sans doute était un yacht [7] […]. Je ne comprends pas comment on peut se résoudre à faire un voyage en mer : il faut que vous ayez un grand courage pour n’avoir pas eu peur dans cette danse. Mon Dieu ! Qui donc pourrait ne pas être malade quand on est secoué de cette façon ! » (27 décembre 1714)

   Le 4 janvier 1715 : « D’après ce qu’on dit de l’air de Londres, je ne crois pas que j’y pourrais demeurer vingt-quatre heures sans tomber malade, car, à ce qu’on prétend, cela sent constamment le charbon. »

   Dans une lettre du 21 novembre 1715, elle répond à Leibniz [8] : « À mon avis il sera bien difficile de trouver les moyens de maintenir tous les hommes en bonne santé. Si l’on voulait y parvenir, il faudrait trouver autant de remèdes qu’il y a d’êtres humains en ce monde, car ce qui rend la santé à l’un cause la mort d’un autre, vu que l’intérieur de notre être est tout aussi différent de celui du voisin que le sont les visages ; et du moment que Dieu a ainsi ordonné le monde je doute que nous parvenions jamais à changer tout cela. Il est bien possible qu’on trouve de nouveaux remèdes donnant la santé ; quant à Paris, je ne vois pas qu’on sache autre chose que saigner, purger, donner des lavements, envoyer aux eaux et faire prendre du lait d’ânesse. Je ne vois et n’entends que cela. Si fait, j’ai oublié une drogue, savoir émétique, qui est d’un emploi bien fréquent. Il me semble que jusqu’à ce jour on n’a pas encore découvert la recette pour faire vivre les gens plus longtemps et l’on ne pénètrera pas de sitôt dans le sanctuaire, du moins je le crains. »

   « Je ne dirai plus rien de ma foulure à la main, j’ai été guérie en deux jours et une nuit, grâce à la pommade divine et à l’huile de Fioravanti […]. La pommade divine est une précieuse chose ; lorsque j’ai la fièvre, je m’en frotte l’estomac, et quand je tousse je m’en frotte la poitrine. » (10 décembre 1715)

   « Ma santé, Dieu merci ! est fort bonne et si je ne ressentais pas de temps en temps des douleurs aux genoux, je pourrais dire qu’elle est parfaite. Le vin amer à l’huile de copahu [9] me fait grand bien. Il ne purge pas, ne produit pas d’effet extérieurement, mais il vous fortifie et vous fait uriner plus qu’en temps ordinaire, cela empêche pieds et jambes d’enfler. Un intendant qui est gentilhomme, M. de Vaucresson, m’a fait, il y a trois jours un beau cadeau, savoir deux petites caves en laque rouge, chacune contenant deux petites fioles de vieille huile de copahu : c’est là un beau présent car l’huile de copahu est fort rare. » (2 septembre 1717)

   Elle s‘inquiète pour ses petits-enfants : « Avant-hier les deux plus jeunes de mes petits-enfants ont passé toute la journée après de moi, ils dansaient et chantaient et semblaient être dispos et en bonne santé, mais la nuit d’après, la plus jeune, Mme de Chartres, eut la fièvre et une éruption à la peau ; on croit que c’est la petite vérole. De six semaines je n’irai plus voir le roi, car si, d’ici à dix ans, il avait cette maladie, on dirait que c’est moi qui l’ai donnée à S.M. « (9 février 1719)

   Elle accepter d’être purgée : « J’ai pris ce matin ma purgation aux herbes, c’est un breuvage désagréable qu’on me fait avaler le matin à jeun, un fort verre plein. Le cresson de fontaine, le cerfeuil et la chicorée mêlés, cela vous a un vilain goût et c’est bien amer. Mais je préfère cela à la mauve chaude qu’on me donne d’ordinaire, avec du sel végétal. » (13 mai 1719)

   Mais elle pense que les purges sont néfastes : « Je suis persuadée que si le roi, qui n’a atteint que l’âge de soixante-dix-sept ans, n’avait pas été purgé par Fagon si souvent et d’une manière si inhumaine, il aurait été de beaucoup au-delà de quatre-vingts ; mais il le purgeait toujours jusqu’au sang ; les médecins appelaient « jusqu’à la selle rouge. » (13 mai 1719) 

   Le moral influe sur sa santé : « L’air de Paris me fait moins de bien que jamais. Depuis trois semaines, j’ai maigri et dépéri que c’en est effrayant. Le corset que j’ai porté il y a trois semaines m’est devenu trop large de l’épaisseur de trois doigts, mais il n’y a pas à s’en étonner : j’ai enduré tant de choses, depuis que je suis revenue ici ! […] Pour dire la vérité vraie, je suis quinteuse comme une punaise et n’en ai que trop de motifs. On a persuadé mon fils de remettre en liberté le duc et la duchesse du Maine [emprisonnés après la conspiration de Cellamare] et de leur permettre de revenir ici ; cela me cause bien des angoisses. » (31 décembre 1719)

   « Une autre fois, quand vous vous piquerez le doigt, coupez un peu l’ongle de ce doigt-là, mettez l’endroit blessé derrière l’oreille et frottez légèrement. Je vous garantis que jamais vous n’aurez d’abcès à cet endroit-là. » (28 juillet 1720)

   À propos de l’inoculation : « J’avoue que de ma vie je n’aurais pu me décider à faire inoculer mes enfants du moment qu’ils étaient en bonne santé, mais la princesse de Galles est plus intelligente que je ne l’ai été, tout a bien réussi, Dieu merci ! On prétend qu’on n’a pas la petite vérole une fois qu’on est vacciné. » (6 juin 1721)

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Notes

[1] Sa demi-sœur.

[2] Son autre demi-sœur, Amélie-Élisabeth.

[3] Il s’agit de la semaine sainte.

[4] Le duc d’Anjou, futur Louis XV.

[5] Marly.

[6] Sa tante, la duchesse de Hanovre, vient de mourir.

[7] Louise était nouvellement arrivée à Londres pour y rendre visite à sa nièce.

[8] Sa correspondance avec Leibniz dure un an environ, de 1715 jusqu’à la mort de Leibniz en 1716.

[9] Certainement notre coprah.

Dernière année

   Voici quelques extraits de sa correspondance de 1722, où la Palatine nous dresse un tableau de sa dernière année.

   « Ce matin on m'a offert derechef de prendre ma purgation aux herbes, mais je l'ai refusée disant que le seul moyen pour moi de recouvrer un peu de force était de continuer à manger à mon ordinaire [...]. M. Terray a trouvé que j'avais raison et m'a demandé ce que j'avais l'habitude de faire quand je n'avais pas d'appétit. « On me donne à boire du vermouth », lui dis-je. C'est à quoi il s'est arrêté ; on m'en fera boire. » (16 juillet 1722)

   « Bien-aimée Louise (1), depuis avant-hier je suis de retour ici (Madame était allée à Reims pour le sacre de Louis XV), mais en fort piteux état [....]. Ma fille a été surprise en me voyant : elle n'avait pas voulu me croire et elle s'imaginait que ma maladie n'étais qu'un prétexte ; mais quand elle m'a vue à Reims, elle a été tellement saisie que les larmes lui sont venues aux yeux : cela m'a serré le cœur. » (5 novembre 1722)

   « Si je n'avais pas de si terribles suffocations, j'attendrais la fin plus patiemment ; mais j'avoue que c'est là un tourment terrible. Aujourd'hui on m'a fait avaler une nouvelle drogue qu'on nomme le sel de clobère (?). » (14 novembre)

   « Chère Louise, je baisse d'heure en heure et je souffre nuit et jour. Tous les remèdes qu'on fait ne me soulagent en rien. Que le Tout-Puissant me donne de la patience, j'en ai grand besoin ; mais c'est un bonheur pour moi qu'il me délivre de mes souffrances et me retire de cette vallée de larmes. Ne vous affligez donc pas trop si vous veniez à me perdre : ce serait le plus grand bonheur qui pût m'arriver. » (21 novembre)

   « En sus de ma maladie, j'ai autre chose encore qui me chagrine fort : notre pauvre vieille maréchale de Clérambault est gravement malade. » (26 novembre)

   « Bien-aimée Louise, vous ne recevrez aujourd'hui qu'une bien courte lettre de moi, car, premièrement, je suis plus malade que je l'ai encore été – je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit - ; et, secondement, nous avons perdu hier matin notre pauvre maréchale. Elle est morte subitement ; non pas qu'elle ait eu une attaque d'apoplexie, non ; la chaleur vitale l'a abandonnée. On dit qu'elle s'est refroidi l'estomac en prenant trop d'aigre de cèdre (?). Cette mort me cause un véritable chagrin, car c'était une dame d'une haute intelligence et douée d'une excellente mémoire ; elle était fort savante, mais elle n'en laissait rien paraître. Jamais elle ne faisait montre de sa science, à moins qu'on ne lui posât une question. Elle a nommé son héritier le fils de son frère aîné. Quoiqu'il n'y a rien de surprenant à voir mourir une personne âgée de quatre-vingt-huit ans, il est douloureux quand même de perdre une amie avec laquelle on a vécu cinquante et un ans. Mais je termine, chère louise ; je suis trop malade pour pouvoir en dire davantage aujourd'hui. En quelque misérable état que je sois et jusqu'à ce que je reçoive le coup de grâce, je vous aimerai, chère Louise, de tout mon cœur. »

Madame est morte le 8 décembre 1722.

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Notes

(1) Sa demi-sœur.

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