La Palatine et l'art

   À part la lecture et le théâtre, la princesse Palatine s’intéresse à l’art, que ce soit la beauté des jardins royaux (elle aime la nature), la peinture ou même sa collection de médailles, célèbre dans l’Europe entière.

La Mort de la Sainte Vierge

   Elle admire l'appartement de Monsieur (son époux) à Versailles : « Il est certain que le nouvel appartement de Monsieur est très beau. Dans le dernier cabinet, Monsieur a placé trois tableaux qui ne vous sont pas inconnus ; ils proviennent tous les trois de la galerie de Heidelberg [Château natal de la Palatine, pillé par les armées de Louis XIV]. Ce sont : La Mort de la sainte Vierge, entourée de tous les apôtres, Samson tuant les Philistins, et Prométhée, avec son vautour qui lui ronge le foie. Les bordures sont dorées et tout autour de ces tableaux il y a des glaces, ainsi qu’entre les fenêtres. Cet or, ces glaces et ces peintures font un bel ensemble. Cinq grands lustres de cristal pendent du plafond, et lorsqu’on les allume, c’est superbe, éblouissant. C’est dans ce cabinet que Monsieur joue le soir. » (7 décembre 1692)

[Remarque à propos des miroirs : difficulté, voire impossibilité de se procurer de grandes glaces, d'où la multiplication de nombreux miroirs accrochés les uns à côté des autres.]

   « Il est certain que les jardins d’ici sont beaux, mais Mme de Bouillon est d’avis que les jardins d’Italie sont encore préférables ; elle dit qu’ils sont ornés d’un grand nombre de belles statues antiques. Quoique Meudon [1] soit vraiment beau, je dois cependant avouer que Choisy me plaît beaucoup plus. Ce n’est pas si à la grande qu’à Meudon ; mais, à mon avis, c’est bien plus gai : la Seine y coule comme un canal à dix pas seulement de la maison, ce que je trouve très agréable ; de plus, le terrain y est tout uni, l’on n’a pas à monter comme à Meudon, et cela me va mieux. » (17 juillet 1695)  

   « C’est bien à tort que vous tirez vanité des bagatelles que je vous envoie […]. Le cachet que je tiens de vous, voilà un tout autre cadeau que ceux que je vous fais. Il fait l’admiration de tous les savants de Paris, et il n’est pas possible de trouver mieux en son genre. Il s’est élevé d’affreuses disputes à son sujet. Certains veulent y voir Socrate et Alcibiade ; d’autre prétendent que c’est Socrate et sa femme Xanthippe. Il va en résulter une guerre de plume. Tous, au demeurant, affirment que c’est une vraie antique. Vous n’avez donc pas fait un marché de dupe. J’ai un véritable plaisir à voir l’admiration des savants : ils contemplent le cachet, froncent le sourcil, hochent la tête et disent : « Ah, que voilà une belle antique ! », « Que voilà un cachet richement et joliment montés », disent ceux qui s’y entendent moins. D’autres s’écrient : « Ah, la belle pierre c’est bien un vieux onyx. » A qui les savants répondent : « C’est bien les diamants et la pierre qu’il y a à regarder à ceci, c’est la gravure ; où trouve-ton à cette heure quelqu’un qui dessine comme ceci, qui grave de ce creux et que tout soit correct ? » Tous ces discours me divertissent fort. Puis on me dit : « Où avez-vous pris cela ? » Et moi je réponds : « C’est Mme l’électrice ma tante qui me l’a envoyé. – Cela est sans prix, reprennent-ils, car cela ne se retrouve plus. » Vous voyez bien la différence qu’il y a entre votre cadeau et le mien. » (1er Octobre 1700)

   « Hier j’ai eu la curiosité d’aller voir l’appartement de M. Moreau, premier valet de chambre [2] du duc de Bourgogne. Il l’a arrangé lui-même, et j’en avais beaucoup entendu parler. J’y suis donc allée au lieu de me rendre au prône. C’est petit, mais très propre et très curieux. Il a quatre petites chambres ornées de portraits et de tableaux. D’abord de magnifiques toiles de Poussin ; le roi n’en a pas de plus belles. Il y en a trois grandes. L’une représente la mort de Phocion ; dans l’autre, on recueille ses cendres, et la troisième nous montre Moïse sauvé des eaux par la fille du roi d’Égypte. Il y a aussi un Carrache, un Mignard, un Van Dyck, un Bassan et d’autres tableaux de deux peintres dont j’ai oublié les noms. Ils ont tous des cadres dorés et façonnés, et autour des grands tableaux, il y en a de petits qui représentent tous les rois de France depuis François Ier jusqu’à notre roi. Au-dessous de chaque roi, l'on voit tous les grands hommes, savants et guerriers, qui ont vécu de son temps. Moreau a les portraits de tous les poètes depuis la même époque jusqu’à nos jours. Malherbe a une affreuse barbe. Il a également toutes les maîtresses de tous les rois et toutes les reines. Dans un cabinet à part se trouvent Mme de Montespan, Mme La Vallière, Mme de Fontange, Mme de Ludre [3]. Il a aussi Mme de Maintenon, habillée comme une sainte, et toute la famille royale, ainsi que tous ceux qui ont gagné des batailles, rangés par ordre chronologique : on voit parmi eux Monsieur le Prince [4], le duc d’Harcourt, M. de Turenne et M. de Luxembourg. Il a placé sous le cardinal de Richelieu tous ceux qu’il a fait mourir, tels que M. de Montmorency, le maréchal d’Ancre, M. de Cinq-Mars, le maréchal de Marillac et M. de Bassompierre. Sous le portrait d’Henri III sont tous les guillarts, et tout ce qui a joué un rôle du temps de la Ligue. Mais ce serait trop long de vous raconter tout ce que j’ai vu. Moreau a encore de belles porcelaines de prix et des figures de bronze, les portraits de M. Le Brun, de Mignard, de M. Le Nostre, très ressemblant, de Racine, de Corneille, de La Fontaine, très ressemblant aussi, enfin tous les jansénistes et Mme Guyon. Je lui conseillai de placer cette dame entre M. de Cambrai et M. de Meaux. Il me dit qu’il y avait bien songé, mais qu’il n’avait pas osé le faire. Il a aussi le portrait de Rabelais, qui a une physionomie très comique. Tout cela est très joli à voir ; je suis restée une heure entière à tout examiner. Comme les temps sont changés ! Excepté Mme de Maintenon, tous les autres sont dans leur costume naturel, et ces costumes ne ressemblent guère aux nôtres. Le brave Chivry est singulièrement accoutré : il a un pourpoint gris de lin tout tailladé et doublé de bleu ; mais je crains de vous ennuyer, à la fin, avec tous ces détails. » (23 mars 1702)

Medailles antiques BNF

   « Certes, j’ai à vous remercier de ces belles médailles ! Vous ne vous figurez pas quel amusement c’est pour moi. Je passe des journées entières à les regarder, comme aussi mes médailles antiques. Lundi dernier j’en ai de nouveau acheté cent cinquante avec l’argent que le roi m’a donné pour mes étrennes. J’ai présentement un cabinet de médailles d’or, une véritable suite de tous les empereurs, depuis Jules César jusqu’à Héraclius. Il n’y manque rien et dans le nombre il y a des pièces très rares que le roi n’a pas. J’ai eu tout cela à fort bon compte : il y en a deux cent soixante que je n’ai payées que leur poids. J’ai quatre cent dix médailles d’or en tout. Je m’amuse à entendre disputer curieux et savants et je me fais raconter les histoires inscrite sur le revers ; cela me divertit énormément. Vous avez raison : les médailles faites à Hanovre sont incomparablement plus belles que celles de Nuremberg. » (10 janvier 1709)

   Elle découvre les automates : « On invente de bien jolies choses à présent. C’est ainsi qu’un carme a fait un tableau mouvant au roi. Mais vous ne savez peut-être pas ce que c’est qu’un carme. C’est un moine ; on l’appelle le père Sébastien. Eh bien, c’est lui qui a fait le tableau où se meuvent plus de cent pièces : les femmes font la lessive et battent le linge ; les hommes fendent du bois, ferrent les chevaux ; il y en a deux qui scient ; d’autres sont assis dans des chaises [5] et font des saluts ; un mendiant ôte le chapeau et demande la charité, puis quand le monde a passé il le remet […]. A la porte du château, il y a une horloge qui marche fort bien (…]. Dans le lointain est une mer où les navires voguent à pleines voiles […]. Ce qui est gentil aussi, c’est une roue à l’aide de laquelle on sort les pierres des carrières : elle tourne tout lentement tant que la pierre n’est pas dehors, mais une fois que celle-ci est sortie, la roue se met à tourner très vite, absolument comme dans la réalité. » (26 janvier 1710)

   Elle admire les pièces sculptées d’un jeu de dames : « Un homme fort habile […] m’a montré une chose fort curieuse, savoir trente pions d’un jeu de dames avec lequel Charles-Quint (Madame orthographie Charlequins) jouait au tric trac ou aux dames. Ils sont en bois léger, rouges et blancs. Sur chacun de ces pions se trouve un portrait, repoussé, ça a l’air d’être de l’or fondu, aux couleurs vives. Il y a Charlequins lui-même, et beaucoup de gens qui ont vécu de son temps : Soliman, l’empereur turc, un électeur de Saxe, un duc de Bavière, et force dames dans le costume d’alors. Cela est très beau. On attribue ce travail à Albert Durer et on l’estime à plus de de mille pistoles. Cela est fort curieux aussi. » (21 juillet 1720)

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Notes

[1] Meudon appartient au duc de Bourgogne, fils aîné du roi.

[2] Les valets de chambre jouissent d’une position privilégiée à la cour.

[3] Favorite méconnue de Louis XIV.

[4] Condé.

[5] Chaises à porteurs.

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Date de dernière mise à jour : 15/09/2019