La Palatine et la duchesse de Bourgogne

Remarque : mort de la première épouse du Grand Dauphin

Pemière épouse du Grand Dauphin   Lors de la mort de la dauphine[1], la Palatine déplore qu’à la cour de Versailles, on oublie si vite les morts :

   « Mercredi, après cette affreuse cérémonie, nous avons été à Marly où ou sommes restés jusqu’à samedi. Le chagrin aurait dû m’y passer, car voilà la vie ordinaire qu’on y menait : toutes les chambres pleines de joueurs ; l’après-midi chasse ; le soir, musique. » (12 juin 1690). 

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Notes

[1] Il s’agit de Marie-Anne-Christine de Bavière, de la maison des Wittelsbach, qui a épousé le Grand Dauphin en 1679.

La duchesse de Bourgogne dans les Lettres de la Palatine

La jeune duchesse de Bourgogne   Marie-Adélaïde de Savoie, fille du duc de Savoie (1685-1712), arrive toute jeune [1] à la cour de Versailles. C’est la future duchesse de Bourgogne, épouse du petit-fils aîné de Louis XIV.  La Palatine ne tarde pas à critiquer son éducation relâchée et le comportement du roi et de Mme de Maintenon qui lui passent tout. 

   « Elle n’est pas précisément très grande pour son âge, mais elle a une jolie taille fine comme une vraie petite poupée, de beaux cheveux blonds et en abondance, des yeux noirs, des cils et des sourcils très longs et très beaux, la peau très fine, mais pas très blanche, un petit nez qui n’est ni joli ni laid, une grande bouche et de grosses lèvres, en un mot, elle a tout à fait la bouche et le menton autrichiens. Elle marche bien, a bonne tournure, de la grâce dans ce qu’elle fait, est très sérieuse pour une enfant de son âge, et terriblement politique. Elle fait peu de cas de son beau-père, et nous regarde à peine, mon fils et moi ; mais dès qu’elle aperçoit Mme de Maintenon, elle lui sourit et va se jeter dans ses bras. Elle en fait autant lorsqu’elle aperçoit la princesse de Conti. Vous voyez par là combien elle est déjà politique. Ceux qui lui parlent disent qu’elle a beaucoup d’esprit. Elle a tout à fait le rang de duchesse de Bourgogne, mais on l’appelle tout simplement la princesse. Elle ne mange pas avec le roi, elle se fait servir toute seule. Tout le monde maintenant redevient enfant ; la princesse d’Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier au colin-maillard avec la princesse et M. le dauphin ; Monsieur, la princesse de Conti, le prince de Conti, Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier (comment trouvez-vous cette société ?). Pour dire la vérité, je dois avouer que je n’étais pas fâchée de me donner un peu de mouvement et de faire un peu de tapage. » (8 novembre 1696)

   « Je ne sais pas si la duchesse de Bourgogne sera plus heureuse que Mme la dauphine, Mme la grande-duchesse et moi. À notre arrivée, nous avons été toutes trois merveilleuses, l’une après l’autre, mais on n’a pas tardé à se lasser de nous. Nous n’avons, il est vrai, pas eu cet avantage que ceux qui étaient le mieux en cour dussent prendre soin de nous comme ils doivent le faire pour cette petite princesse. Il se pourrait donc bien que sa faveur durât plus longtemps que la nôtre. Il est impossible d’être plus politique que la petite princesse. C’est sans doute son père [2] qui l’a élevée ainsi, car sa mère est meilleure et plus franche. La jeune princesse n’est point aussi belle qu’elle semble d’abord ; cependant je ne la trouve pas si laide que les autres le disent ; elle a de l’esprit, c’est sûr, et on le voit bien à ses yeux. » (25 novembre 1696)

   « Mon Dieu, qu’à mon avis on élève donc mal la duchesse de Bourgogne ! Cette enfant me fait pitié. En plein dîner elle se met à chanter, elle danse sur sa chaise, fait semblant de saluer le monde, fait les grimaces les plus affreuses, déchire de ses mains les poulets et les perdrix dans les plats, fourre les doigts dans les sauces ; bref, il est impossible d’être plus mal élevée et ceux qui se tiennent derrière elles s’écrient : « Ah ! Qu’elle a de la grâce, qu’elle est jolie ! » Elle traite son beau-père d’une façon irrespectueuse et le tutoie. Lui s’imagine alors qu’il est en faveur et en est tout joyeux. Elle traite, dit-on, le roi avec plus de familiarité encore. » (22 octobre 1698)

   « Il est impossible que la duchesse de Bourgogne se lasse de la vie qu’elle mène, car on lui laisse faire tout ce qu’elle veut, quoi que ce puisse être. Tantôt elle se promène en carriole, tantôt à âne, toute la nuit elle court toute seule dans le jardin. Il est certain qu’elle est très intelligente. Elle me craint, voilà pourquoi elle est si polie avec moi : à différentes reprises, je l’ai vertement remise à sa place quand elle voulait se moquer de moi ; depuis on ne lui permet plus de rire de moi en ma présence. » (23 juillet 1699)

   « Il faut espérer que la duchesse de Bourgogne, qui a une fort jolie taille, la donnera aux enfants qu’elle aura : depuis un an, elle est devenue bien plus posée, elle ne se tient plus à table comme une enfant, mais tout à fait comme une grande personne. » (16 septembre 1699)

   « La duchesse de Bourgogne a beaucoup d’esprit ; mais elle est comme toutes les jeunes filles à qui on laisse faire toutes leurs volontés, c’est-à-dire coquette et évaporée. Si elle était avec des gens qui la tinssent comme elle devrait être tenue, on pourrait faire d’elle quelque chose de bien ; mais je crains qu’à la façon dont on la laisse se gouverner, l’on ne vienne un beau jour à découvrir beaucoup d’histoires. » (19 avril 1701)

   « On nage dans la joie ici, car hier à cinq heures du soir Mme la duchesse de Bourgogne est heureusement accouchée d’un prince : l’enfant est énorme ; on l’appelle le duc de Bretagne […]. J’allai lui faire mon compliment, mais elle me reçut de telle sorte que je vis bien que mon compliment ne lui était pas agréable : elle détourna la tête, ferma les yeux et ne fit aucune réponse à ce que je lui disais ; un instant après elle appela Mme de Maintenon auprès d’elle afin que je dusse m’ôter de l’endroit où j’étais. » (26 juin 1704)

   « Je ne peux compter obtenir l’amitié de la « jeune plante » [3], qui est si mal élevée. La seule chose que j’exige et que je puisse obtenir d’elle, c’est quand elle se moque de moi, que ce ne soit pas en face, qu’elle me réponde quand je lui demande une chose, qu’elle ne dise pas tout juste le contraire de ce que je dis, moi, et qu’elle soit polie quand je vais chez elle. » (17 janvier 1709)

   Elle meurt dans des circonstances tragiques en 1712, en même temps que son époux et leur fils aîné. Louis XIV, qui a déjà perdu son fils, le premier duc de Bourgogne, connaît une fin de règne difficile. Lui succèdera le duc d’Anjou son seul et arrière-petit-fils survivant, le futur Louis XV.

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Notes

[1] Elle a onze ans.

[2] Le duc de Savoie, Victor-Amédée Ier.

[3] Alors que toute la cour en subissait le charme.  

Portrait de la duchesse de Bourgogne dans les Mémoires de Saint-Simon

La duchesse de Bourgogne dans l'éclat de sa beauté   On peut comparer le portrait que la Palatine (Lettres) fait de la duchesse de Bourgogne [1] avec celui de Saint-Simon ci-dessous (Mémoires).

   « Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et de sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parlait et se moquait la première, le plus beau teint et la plus belle peau, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées ; elle plaisait au dernier point : les grâces naissaient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle, jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchait. »

   Laide mais bien faite, avec de l’allure. En ces temps reculés où la variole commettait ses ravages, une belle peau avait de l’importance et on passait plus facilement sur la dentition pourrie, autre plaie du siècle.

   Certes, les portraits avantagent toujours mais Saint-Simon a souvent tendance à exagérer...   

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Notes

[1] Marie-Adélaïde de Savoie avait épousé à douze ans le duc de Bourgogne, fils du Grand Dauphin, en 1697. Elle mourut en 1712, peu de temps avant son mari et son fils aîné. Louis XV est son fils.

Mariage de la duchesse de Bourgogne

Mariage du duc de Bourgogne

   Cette lettre du 8 décembre 1697 décrit le mariage du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV et fils aîné de Monseigneur le Dauphin avec Marie-Adélaïde de Savoie : fastes et solennité d’une cour brillante et théâtrale…   

   « J’ai oublié de vous dire que l’assemblée avait eu lieu dans le salon du roi. Le fiancé avait cherché la promise, la lui avait amenée, puis ils avaient marché immédiatement devant le roi. La messe dite, le registre fut signé par le roi, la fiancée, le fiancé ; puis par Monseigneur et moi comme parents, par le duc d’Anjou, M. le duc de Berry, mon fils et M. le prince comme témoins.    

   Lorsqu’on se retira, la fiancée reprit son rang, comme duchesse de Bourgogne, derrière le roi ; mais le fiancé la menait quand même. On se rendit directement à table. Elle avait la forme d’un fer à cheval. Il ne s’y trouvait personne que les membres de la famille royale et tous les bâtards [1]. Mme de Verneuil en était aussi, parce qu’elle est la veuve du bâtard de Henri IV. Je ne m’ennuyais pas à table, car j’étais assise à côté de mon cher duc de Berry qui me faisait rire : « Je vois, disait-il, mon frère qui lorgne sa petite femme, mais si je voulais, je lorgnerais bien aussi car il y a bien longtemps que je sais lorgner ; il faut regarder fixe et de côté. » En disant cela, il contrefaisait son frère si drôlement que je dus en rire.

   Après le repas, on se rendit dans la chambre de la duchesse de Bourgogne ; on y resta un quart d’heure, sans prendre place ; puis chacun alla dans sa chambre. A sept heures, on se réunit de nouveau chez le roi. Il y avait une telle foule que le roi, qui était allé chez Mme de Maintenon, ne pouvait entrer et qu’il dut attendre un quart d’heure à la porte que la foule se fût un peu éclaircie. On attendit, pendant trois quarts d’heure, dans le salon du roi, l’arrivée de la famille royale d’Angleterre, au-devant de laquelle le roi alla jusqu’à l’antichambre avec la fiancée et nous tous. La reine avait une robe de drap d’or à fleurs noires et une parure de diamants. Le roi d’Angleterre portait un habit de velours couleur cheveux [jaune pâle] à boutonnières d’or. On se rendit en ordre dans le grand appartement où l’on joua pendant trois quarts d’heure au portique [2], ensuite on passa dans la galerie pour voir le feu d’artifice, qui était magnifique ; après le feu d’artifice, on alla se mettre à table [3]. Les rois placèrent la reine entre eux deux ; les autres convives étaient les mêmes qu’à midi.

   Aussitôt après le souper, on conduisit la fiancée dans sa chambre et on la déshabilla. La reine lui donna la chemise, le roi d’Angleterre en fit autant au duc de Bourgogne. On ne peut rien voir de plus beau que la toilette de la fiancée, et sa courtepointe garnie de dentelles longues d’une aune [4]. C’est au point de Venise, mais fait à Paris, aux armes et chiffres des deux fiancés. Dès qu’on eut mis au lit la fiancée, le roi appela l’ambassadeur de Savoie [5] et lui fit voir qu’ils étaient couchés. L’ambassadeur appela sur-le-champ un gentilhomme et l’envoya en poste porter cette nouvelle au duc de Savoie. Cela fait, chacun retourna chez soi. Ce matin, il n’y a rien de nouveau ; mais ce soir de six heures à sept heures un quart, le roi tendra grand cercle avec la duchesse de Bourgogne ; après quoi il y aura appartement [6]. Aujourd’hui nous sommes encore tous en toilette… »

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Notes

[1] Du roi Louis XIV, notamment le duc du Maine.

[2] Jeu de cartes.

[3] Il est donc à peu près dix heures du soit, heure habituelle du souper.

[4] Environ 1,20 mètre.

[5] La nouvelle duchesse de Bourgogne est princesse de la maison de Savoie. Le mariage doit être consommé.

[6] « Divertissement accompagné de musique, de jeu, que le Roi donne en de certains jours dans ses appartements à toute la Cour. » (Dictionnaire de l’Académie).

Tenues d'apparat lors du mariage

   Lors du mariage du duc de Bourgogne [1] avec Marie-Adélaïde de Savoie, la Palatine nous décrit en détail les tenues des uns et des autres dans sa lettre du 8 décembre 1697. A circonstance exceptionnelle, habits exceptionnels… mais, à la Cour de France, l’exception est de règle ! Notons toutefois que le mariage du duc de Bourgogne est la dernière grande fête du règne.

   « … Mon costume était d’or frisé avec des chenilles noires formant des fleurs, et ma parure de perles et de diamants. Monsieur [2] avait un habit de velours noir brodé d’or et tous ses gros diamants ; mon fils [3], un habit brodé d’or et de diverses couleurs, et tout couvert de pierreries ; ma fille portait une robe de velours vert brodé d’or, la robe et la jupe de dessous étaient entièrement garnies de rubis et de diamants ainsi que le corsage ; la broderie était si bien faite que chaque rose semblait être piquée sur l’étoffe. Sa coiffure consistait en plusieurs enseignes de brillants et poinçons [ces bijoux étaient des sortes d'aguilles de tête] en rubis avec du ruban d’or tout garni de diamants. Le roi avait un habit de drap d’or légèrement brodé sur la taille en couleur cheveux [jaune pâle] ; Monseigneur [4] en avait un pareil tout brodé or sur or. Le fiancé était en manteau noir brodé d’or, pourpoint blanc brodé d’or et à boutons de diamants ; le manteau était doublé de satin rose avec des broderies d’or, d’argent et couleur cheveux. La fiancée avait une robe et une jupe de dessous en drap d’argent avec rubans du même et bordure de rubis et de diamants. Les diamants qu’elle portait dans sa coiffure et partout étaient ceux de la couronne ; M. le duc d'Anjou avait un habit de brocart d'or brodé d'argent ; M. le duc d'Anjou, sa parure était en diamants. Mme la duchesse avait une robe en velours couleur de feu brodée d'argent et une parure en diamants. Mme la princesse de Conti avait, comme ma fille, une robe et une jupe de velours vert bordées d'or, parure de perles, diamants et rubis. Mme la princesse avait une robe de velours, une jupe garnie de galons d'or, une parure de diamants ; la robe de Mme de Condé était en velours couleur de feu, sa jupe était brodée d'argent et sa parure en diamants. Voilà toutes les toilettes dont je me souviens. »  

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Notes

[1] Petit-fils de Louis XIV.

[2] Son époux, frère du roi.

[3] Le futur régent, Philippe d’Orléans.

[4] Le Dauphin, fils du roi.

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