« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

La Palatine et la mode

Mode et beauté dans les Lettres de la princesse Palatine

La Palatine   La princesse Palatine n’est pas jolie : grande et forte, le visage rouge, les traits grossiers, la démarche lourde. On se moquera d’elle et de son physique qui vont de pair avec sa jovialité, sa brusquerie et sa franchise. Elle n’utilisera jamais de fard pour dissimuler ses imperfections ni l’hypocrisie pour masquer son caractère.

   Mais on trouve çà et là des remarques concernant la mode et la beauté.

   « ... M'étant avisée, par ce temps froid, de mettre ma vieille zibeline pour avoir plus chaud au cou, chacun s'en est fait faire une sur ce patron, et c'est maintenant la très grande mode. Cela me fait bien rire, car ces gens qui aujourd’hui admirent tant cette mode, et la portent, sont précisément les mêmes qui, il y a cinq ans, se moquèrent si fort de moi et de ma zibeline que depuis ce temps, je n'osais plus la mettre. Ainsi vont les choses dans cette cour... » (14 décembre 1676). En fait, Louis XIV lui témoigne alors une vive sympathie, la voilà donc à la mode et les courtisans se pressent de l'imiter. La Palatine n'est jamais dupe.

   « Nous sommes toutes coiffées comme Mlles de Valence et Montargis. Personne, dans toute la France, excepté celles qui portent toujours des vieilleries, n’est plus coiffé autrement. Comme vous ririez, si vous me voyiez avec des touffettes à la dinde ! » Toute la France, dit-elle ? Toute la cour, sans doute ! (14 novembre 1678)

   « On porte, il est vrai, des croix de diamants, mais ce n’est pas par dévotion, c’est pour se parer. A la cour personne ne porte de fichus ; mais les coiffures deviennent plus hautes de jour en jour. Le roi a raconté à table aujourd’hui qu’un homme du nom d’Allart, coiffeur de son métier, a fait en Angleterre aux dames des coiffures tellement élevées qu’elles n’ont pas pu s’asseoir dans leurs chaises à porteur ; que là-bas toutes les dames, pour suivre la mode française, ont fait exhausser leurs chaises. » (14 janvier 1688)

   « Je ne sais qui a fait accroire à Sa Dilection l’électeur de Brandebourg qu’ici l’on porte des aigrettes de diamants sur les chapeaux. Ni jeunes ni vieux n’en portent. Je n’ai vu personne en porter si ce n’est un danseur, à l’Opéra […]. Je ne peux donc pas vous envoyer de modèles […]. Mais ce qui se porte beaucoup, c’est une boule de diamants brillants retenant la plume devant et au retroussé on porte de gros diamants qui forment une espèce d’agrafe. » (27 décembre 1691)

   Elle fait volontiers des cadeaux à sa tante, la duchesse de Hanovre et à ses demi-sœurs : « Je vous envoie un fichu qui est actuellement à la mode et qu’on porte autour du cou. Il a été brodé à Tripoli, c’est donc quelque chose de rare [...] ; on ne le porte pas en grand habit, mais en manteau et robe de chambre et quand on est lacée par devant on passe les deux bouts du fichu sous le lacet, à droite et à gauche. » (12 décembre 1694) « Je vous envoie un étui à la mode ; il est très laid, mais ce n’est que pour vous montrer ce qu’est la mode actuelle. Comme il n’est plus permis d’avoir des étuis en or [1], vous pourrez mettre vos aiguilles à coudre dans celui-ci. » (19 avril 1701)

   Elle est consciente de son manque de beauté mais en tire lucidité et sagesse :

La Palatine à cheval   « Je vous enverrai mon portrait en habit de chasse, parce que ces portraits sont plus ressemblants ou, pour dire la vérité, étaient plus ressemblants que les autres ; car depuis que j’ai eu la petite vérole, je ne me suis plus fait peindre et je suis devenue encore plus laide. » (1er janvier 1696) « Quand on est belle cela ne dure guère, un beau visage change bien vite, mais avoir bon cœur, voilà ce qu’il faut posséder en tout temps. Il faut que vous ayez perdu tout souvenir de moi pour que vous ne me rangiez pas parmi les laides : je l’ai toujours été et le suis devenue davantage encore par suite de la petite vérole ; de plus ma taille est monstrueuses, je suis carrée comme un dé, la peau est d’un rouge mélangé de jaune, je commence à grisonner, j’ai les cheveux poivre et sel, le front et le pourtour des yeux sont ridés, le nez est de travers comme jadis, mais festonné par la petite vérole, de même que les joues ; je les ai pendantes, de grandes mâchoires, les dents délabrées ; la bouche aussi est un peu changée, car elle est devenue plus grande et les rides sont aux coins : voilà la bonne figure que j’ai, chère Amelise ! » (22 août 1698) « Je laisserai à l’abbé de Teseu un petit souvenir de la fête de Saint-Cloud pour qu’il vous le fasse tenir. Vous y trouverez peinte une vieille et grosse pagode ; elle est tout à fait ressemblante ; je suis sure que vous ne pourrez la montrer à personne sans qu’immédiatement on ne la reconnaisse. Sérieusement, on ne m’a jamais fait plus ressemblante. » (21 septembre 1700) 

   Elle déteste le fard dont abuse la cour : « Pour ce qui est de se farder, on ne trouve ici qu’un petit nombre de femmes, soit à la cour ou au théâtre, qui ne se peignent. Quant aux danseurs, on ne peut guère voir s’il y a quelque chose de défectueux dans leur figure, vu qu’ils ont toujours des masques. » (30 septembre 1700) 

   Son bon sens fait mouche : « Je connais fort bien le perruquier qui est retournée à Hanovre ; tant qu’il était ci, il me venait voir fréquemment. Quiconque peut porter ses propres cheveux a grand tort, à mon sens, de mettre des perruques françaises ; mais qui n’a pas de cheveux fait bien d’en porter : il est certain qu’on les fait mieux ici que nulle part ailleurs. » (29 octobre 1701) 

   Le raffinement ne lui est pas étranger : « On prétend ici que le jais noir fait reluire davantage les diamants et paraître plus blanches les perles et la gorge. » (11 décembre 1701) 

   Elle fait allusion aux anciennes favorites : « Je suis convaincue que vous n’avez pas autant de rides que moi mais je ne m’en soucie nullement : n’ayant jamais été belle, je n’y ai pas perdu grand-chose. Puis je vois que celles que j’ai connues belles jadis sont, à cette heure, plus laides que moi : âme qui vive ne reconnaîtrait plus Mme de La Vallière ; Mme de Montespan a la peau comme quand les enfants s’amusent à jouer avec du papier, à le plier et à le replier : tout son visage est recouvert de petites rides si rapprochées les unes des autres que c’en est étonnant ; ses beaux cheveux sont blancs comme la neige, et toute la figure est rouge. » (29 décembre 1701) 

   La traite des noirs apporte une nouvelle mode : « J’envoie à Votre Dilection [2] un esclavage en perles fausses : on commence par égaliser les deux extrémités de la parure, puis on se la passe par-dessus la tête, on égalise derechef le deux bouts et on les rejette en arrière, on les croise, on les ramène par-devant, de telle sorte qu’on a deux tours de perles autour du cou, on croise les extrémités sur la poitrine et on laisse pendre les bouts ; la mesure est si bien prise que si l’on met la parure selon les règles, elle n’est ni trop longue ni trop courte. (12 janvier 1702)  

   En dépit de sa haine, elle reconnaît que « Mme de Maintenon ne change pas du tout : elle est absolument la même qu’il y a trente ans. » (19 janvier 1702) 

   A la différence de nombreuses femmes, elle déteste la nouvelle mode des manteaux de robe : « Quand on est à Versailles, qui est considéré comme la résidence, toutes les personnes qui paraissent devant le roi ou devant nous sont en grand habit ; mais à Marly, à Meudon, à Saint-Cloud, on est toujours en manteau ; pendant les voyages également. Je trouve le grand habit bien plus commode que les manteaux ; je ne peux les souffrir. Je hais les cornettes aussi, elles s‘accrochent partout. » (9 août 1702)   

   Toujours mal coiffée, elle écrit : « Avant-hier, j’ai pensé à vous, chère Amelise [sa demi-sœur], car tous mes gens se sont mis à me tirailler et à m’arranger ma coiffure […]. Quand je ne suis pas coiffée de travers, on m‘en fait des compliments mais cela arrive bien rarement. » (9 septembre 1706) 

   Son refus du fard persiste : « Ci-joint un nouveau flacon de baume blanc. Je connais beaucoup de dames ici qui s’en mettent sur la figure, quand il est préparé à l’esprit-de-vin. Feu Monsieur m’en a voulu mettre un jour, mais je ne l’ai pas souffert ; je préfère avoir des rides que des drogues blanches plein le visage. Je déteste toute espèce de fard et ne peux souffrir le rouge. » (28 février 1711) 

Parapluie Marius (Palais Galliera)   La duchesse de Hanovre a reçu un parapluie pliable. La Palatine décrit l’objet à sa demi-sœur Louise : « C’est le modèle d’un parasol expéditif, au cas où la pluie viendrait à vous surprendre en pleine promenade. Le même homme qui a inventé le clavecin brisé, que mon fils a une fois envoyé à la reine de Prusse, est aussi l’inventeur de ce parasol. » (18 juin 1712) 

   La duchesse de Berry lui donne du souci : « Mme de Berry [3] me désole avec ses mouchoirs [4] ; elle n‘en met pas moins de dix à douze et cela lui va mal avec sa face rouge. » (21 juin 1711) « Notre duchesse de Berry est plus folle et plus impertinente que jamais. Hier elle voulait me rabrouer, mais je lui ai bien dit ma façon de penser. Elle venait très parée, en grand habit avec plus de quatorze poinçons des plus beaux diamants du monde ; tout était bien, sauf qu’elle avait sur la figure douze mouches qui lui allaient horriblement mal. Quand elle arriva devant moi, je lui dis : « Madame, vous voilà à merveille, mais il me semble que vous avez trop de mouches, cela n’a pas l’air assez haut. Vous êtes la première personne de ce pays-ci ; cela demande un peu plus de gravité que d’être mouchetée comme les comédiens sur le théâtre. » Elle fit la moue, et dit : « Je sais que vous n’aimez pas les mouches et que vous les trouvez mal, mais comme je le trouve fort bien et que je ne veux plaire qu’à moi… » Je lui dis : « C’est une erreur de votre grande jeunesse, car plutôt que de plaire à vous-même, vous devez songer à plaire au roi. – Oh ! dit-elle, le roi s’accoutume à tout, et moi j’ai pris mon parti de ne me mettre en peine de rien et ne me soucie de rien. » Je ris, et lui dis : « Avec ces sentiments, on va loin. Écoutez, quand je vous dis mon sentiment, c’est pour votre bien parce que j’y suis obligée comme votre grand-mère, et parce que le roi me l’a ordonné ; sas cela je n’en dirais mot. Se taire est un bon parti. – Oui, fit-elle, car cela ne sert à rien, et on ne m’empêchera pas de faire ce que je veux. » Je lui dis : « Tant pis pour vous, mais comme tout ce que je vous entends dire là sont des abus et des erreurs de jeunesse, j’espère que cela changera ; ne vous souvenez-vous pas avoir ouï dire à Mme la dauphine qu’on ne pensait pas toujours de même et qu’elle était fâchée de n’avoir pas été plus tôt raisonnable ? – Pour moi, dit-elle, je me trouve bien et ne changerai pas. » Je dis : « Cela ne suffit pas que vous soyez contente de vous, il faut que tout le monde le puisse être. » Là-dessus elle se leva. « Voilà, dis-je, une petite tête qui vous donnera bien de la peine. – Qu’est-ce que cela veut dire ? me demanda-telle. – Vous m‘entendez, répondis-je, cela suffit, mais si vous ne m’entendiez pas, l’expérience vous rendra bientôt savante sur cela » ; et elle partit avec cette leçon. Vous voyez à quelle extravagante nous avons affaire. » (1er octobre 1712)     

   On fait volontiers cadeau de pierres précieuses, dont le roi possède d'ailleurs une collection fabuleuse : 

   « J’envoie dans ce paquet le petit diamant bleu. Je vous prie, écrivez-moi franchement si, oui ou non, il a plu à ma tante. Je sais bien que ce n’est qu’une bagatelle ; mais comme c’est quelque chose de neuf, j’espère que cela lui plaira. » (23 février 1713) « Le diamant violet n’est pas le moins du monde une améthyste, c’est bien un vrai diamant, comme vous avez pu le constater vous-même. Fasse Dieu qu’il plaise à ma tante ! Je l’espère uniquement pour la raison que c’est une rareté […]. On n’en voit ici que depuis trente ans, mais le roi seul en avait un qui était bien plus gros. Quelques années après, on chercha à s’en procurer un second pour la reine, mais il se trouva être plus petit. Je ne sais d’où vient celui que j’envoie à ma tante. » (2 mars 1713) 

   À propos des parfums : « Notre roi aime beaucoup la cannelle, mais S.M. ne peut souffrir l’ambre. Dès qu’il sent un parfum, il entre en transpiration et a des points à la tête : il faut immédiatement brûler du papier. » (8 novembre 1713) 

   Un dernier cadeau à sa tante : « Dites-moi comment la petite boîte en écaille que j’ai envoyée à ma tante lui a plu. C’est la plus nouvelle mode. Pourvu qu’elle arrive intacte, car c’est une marchandise bien fragile. » (4 février 1714)

   Elle ne supporte pas le laisser-aller : « Je vois beaucoup d’hommes, mais peu de femmes chez moi. Celles-ci ne veulent pas venir me voir parce que je ne peux souffrir qu’elles se présentent devant moi toutes débraillées et en écharpe, comme on va chez Mmes d’Orléans et de Berry. Les jeunes gens ne savent pas en quoi consiste le respect : ils n’ont jamais vu de vraie cour. » (24 octobre 1715)

   Le tsar [Pierre Ier] lui rend visite : « Je l’ai reçu dans un singulier accoutrement : je ne peux pas encore mettre de corset [elle vient d’être malade] et me présente telle que je sors du lit, en chemise de nuit, en camisole et robe de chambre avec une ceinture. » (14 mai 1717)

   « C’était hier mon jour de naissance [elle est née le 28 mai 1652 […]. J’allai au couvent des Carmélites dire merci à ces braves personnes, car elles m’avaient fait un cadeau, un ouvrage qu’elles ont fait, et comme c’est la mode maintenant de faire des nœuds, elles m’ont confectionné un sac à nœuds. Dites- moi si vous en faites aussi, chère Louise. Mme d’Orléans ne fait pas autre chose de jour et de nuit, à la comédie, où qu’elle soit, elle fait des nœuds. » (29 mai 1718)    

Mme Adélaïde faisant des noeuds    Cette mode, ou plutôt cette manie de faire des nœuds [à partir de fils de soie, la plupart du temps en or] qui ne sert à rien, perdurera tout au fil du siècle, comme en témoigne le tableau ci-contre de Mme Adélaïde, fille de Louis XV, qui date de 1756. On dit que Marie-Antoinette, pour s'occuper à la Conciergerie, tirait les fils de la mince tenture qui cachait un mur suintant d'humidité et faisait des nœuds...

    « Je ne suis les modes que de loin et il en est que je n'adopte pas du tout, comme les paniers, que je ne porte pas, et les robes ballantes, que je ne peux souffrir. Je trouve que c'est impertinent d'n mettre ; aussi nulle femme qui en porte n'est-elle admise en ma présence : c'est comme si on allait se mettre au lit. Il n'y a aucune règle pour les modes : ce sont les faiseuses de robes de chambre et les coiffeuses qui les font. Je n'ai jamais suivi à l'excès la mode des hautes coiffures. » (12 avril 1721)

    « A six heures je me suis levée ; j'ai mis une bonne paire de bas en castor, un jupon en drap et une bonne et longue robe de chambre bien ouatée [...]. A dix heures et demie, quand je suis coiffée, je mets mes souliers, mes bas et un caleçon. » (6 novembre 1721)

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Notes

[1] La guerre de Succession d’Espagne ruine le royaume et les économies sont nécessaires.

[2] Sa tante, la duchesse Sophie de Hanovre.

[3] Sa petite-fille, fille préférée du régent.

[4] Mouchoirs de cou, fichus.

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