La Palatine et la religion

Prise de voile : Mlle de Chartres devient abbesse de Chelles (Lettres de la Palatine)

Mlle de Chartres, abbesse de Chelles   La Palatine n'aime guère la religion ni les cérémonies religieuses mais elle doit assister à la prise de voile de sa petite-fille, Mlle de Chartres.

   « Il faut que demain j’aille à Chelles où se fera la bénédiction de notre jeune abbesse [1]. Ce sera une journée bien désagréable pour moi, car premièrement je suis fort chagrine de ce que cette jeunesse se soit fourrée dans un couvent, ce dont nous retirerons, je le crains, peu de joie et peu d’honneur ; secondement, la cérémonie durera deux heures entières, et troisièmement, il me faudra voir force nonnes et novices, ce qui m‘est contraire aussi. » (13 septembre 1719)

Cérémonie de la prise de voile le 14 septembre 1719

   « Nous arrivâmes à Chelles à neuf heures et demie ; mon petit-fils le duc de Chartres était déjà arrivé. Un demi-quart d’heure après nous arriva mon fils, et au bout d’un égal laps de temps, Mlle de Valois [2]. Mme la duchesse d’Orléans [3] a fait exprès de se faire tirer du sang pour n’être pas de la cérémonie, car elle et l’abbesse ne s’entendent pas toujours fort bien. Mais, même si ceci n’avait pas été, sa paresse naturelle ne lui aurait pas permis de venir ; elle aurait été obligée de se lever de trop bonne heure pour aller à Chelles. Peu après dix heures, nous allâmes à l’église. Le prie-Dieu de l’abbesse était dans le chœur des nonnes, il était en velours violet tout couvert de fleurs de lys d’or brodées sur l’étoffe. Mon prie-Dieu était contre la balustrade de l’autel ; mon fils [4] était à mes côtés ; sa fille était derrière ma chaise, car les princesses de sang n’ont pas le droit de s’agenouiller sur mon drap de pied ; ce droit n’appartient qu’aux petits-enfants de France, tels que mon fils et ma fille […]. Toute la musique du roi était dans la tribune ; elle chanta un beau motet. Le cardinal de Noailles officia […]. Il vint douze moines de l’ordre de ma petite-fille [5], en chasubles brodées, pour servir la messe. Après que le cardinal eut lu l’épître, le maître des cérémonies alla dans le chœur des nonnes et chercha l’abbesse. Elle vint. Elle avait vraiment bonne façon. Deux abbesses et une demi-douzaine de nonnes de son couvent la suivaient. Elle fit une grande révérence à l’autel, une autre à moi-même, puis elle gravit les degrés et s’agenouilla devant le cardinal, qui était assis devant l’autel dans une grande chaise à bras. On porta en cérémonie la confession de foi à l’abbesse, elle la lut, puis elle s’étendit sur la dernière marche de l’autel à plat ventre. Le cardinal prononça sur elle beaucoup de prières et il lut l’Évangile aussi. Les deux abbesses qui l’avaient suivie la relevèrent alors ; elle se mit de nouveau à genoux devant le cardinal, il lui donna un livre contenant la règle du couvent, et après cela, on la reconduisit à sa place. En attendant, on lisait le credo et l’offertoire ; ensuite on rapporta sa chaise à bras au cardinal, et les douze moines vinrent chercher l’abbesse pour l’offrande. Celle-ci revint à l’autel, accompagnée des mêmes personnes qu’avant : on lui apporta come offrande deux grands cierges, deux pains, dont l’un était doré et l’autre argenté, de plus, deux tonnes [6], l’une toute dorée comme le pain et l’autre argentée. Quand elle eut présenté en cérémonie tous ces objets à l’officiant, on la reconduisit à sa place. Quand on en fut à la communion et que le cardinal eut communié, on alla chercher l’abbesse. Elle avait en ce moment le voile tiré sur la figure et les mains levées ; elle alla à l’autel, communia, puis retourna à sa place et le cardinal acheva la messe, moins la bénédiction. Puis les douze moines en chape allèrent avec le maître des cérémonies prendre l’abbesse et ses nonnes ; elle s’agenouilla derechef et le cardinal lui donna la crosse. Alors elle se leva et, tenant la crosse à la main, elle se tourna vers le chœur, de façon que toutes les nonnes la vissent. Les douze moines marchèrent devant ; elle donna la crosse à la nonne qui a charge de la porter, et le cardinal la mena non pas à son prie-Dieu, mais au siège de l’abbesse, à l’autre bout du chœur. Au-dessus était un dais de princesse du sang, avec des fleurs de lys et les armes de ma petite-fille. Pendant qu’elle s’y rendait, les trombones, trompettes et hautbois jouèrent. Dès qu’elle fut sur son trône, le cardinal avec tous ses prêtres retourna à l’autel et se plaça à gauche, et la musique chanta le Te Deum laudamus. Cela dura une bonne heure. Pendant qu’on le chantait, les nonnes s’avancèrent deux par deux et firent acte de soumission à l’abbesse en lui faisant de grandes révérences. Cela me rappela la scène où Athis [7] est proclamé grand-prêtre de Cybèle. Là aussi l’on vient deux par deux faire des révérences. Je croyais qu’on allait se mettre à chanter comme dans l’opéra :

« Que devant vous tout s’abaisse et tout tremble !

Vivez heureux ! Vos jours sont notre espoir.

Rien n’est si beau que de voir ensemble

Un grand mérite avec un grand pouvoir, etc. »

   Après le grand Te Deum nous retournâmes au couvent. A onze heures et demie je me mis à table et notre abbesse une demi-heure plus tard dans sa salle. Sa table était de quarante couverts. Sa sœur, Mlle de Valois, douze abbesses, deux dames qui étaient venues avec Mlle de Valois, l’ancienne gouvernante de l’abbesse et celle d’à présent, et toutes les nonnes y prirent place. C’était plaisir à voir, cette table entourée de toutes ces nonettes noires et surmontée de tant de choses voyantes, car les gens de mon fils avaient fait les choses fort bien et magnifiquement. On a laissé le peuple piller les fruits et les confitures. » (17 septembre 1719)

   Dès le 4 juin 1719, la Palatine écrivait : « Mme d’Orléans, étant abbesse, est suivie partout de deux nonnes qui sont de service auprès d’elle. Entre nous soit dit, un couvent n’est autre chose qu’une cour mal gouvernée. Ma tante l‘abbesse de Maubuisson n’a jamais voulu avoir ce service auprès d’elle. « J’ai quitté le monde, disait-elle, pour ne plus voir de cour », elle retroussait sa robe et allait se promener seule dans tout son couvent et dans le jardin, riait de tout et d’elle-même, et était bien drôle. »

    « Notre abbesse a dit une chose qui me plaît bien. Elle avait des affaires, elle aurait donc bien pu prendre ce prétexte pour venir à Paris, au Val-de-Grâce [abbaye bénédictine comme celle de Chelles], mais il ne convient pas à une abbesse, a-t-elle dit, de ne pas habiter son couvent à moins de nécessité absolue ; elle n'a donc pas voulu venir. Elle a mon entière approbation : du moment qu’elle a pris ce métier-là, il vaut mieux qu'elle le fasse bien que mal. » (12 novembre 1719)

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Notes 

[1] Prise de voile de Mlle de Chartres, fille du régent, petite-fille de Madame, abbesse de Chelles.

[2] Autre petite-fille de Madame ; elle épousera le duc de Modène.

[3] Madame n’aime guère sa belle-fille.

[4] Le régent, Philippe d’Orléans.

[5] L’abbaye de Chelles appartenait à l’ordre de Saint-Benoît.

[6] Ciboires ou calices ?

[7] Opéra de Lulli.

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Date de dernière mise à jour : 13/10/2017

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