La Palatine et la vertu

Dépravation et débauche à la cour (Lettres de la Palatine)

Scène galante   La Palatine est outrée par la dépravation des mœurs qui ne remonte pas seulement à la régence. La cour de Louis XIV sombre dans la débauche, selon elle.

   La lecture de livres érotiques est courante à la cour : « Ce soir nous avons la comédie italienne. Je ne sais si les filles [1] de la dauphine seront d’humeur à y rire de bon cœur : il y a quelques jours, il leur est arrivé une aventure qui n’est pas gaie du tout pour elles. Leur gouvernante a trouvé chez elles un livre tout rempli d’ignominies, au point qu’il n’y a pas un seul chapitre qui ne parle des postures les plus horribles qu’on puisse imaginer. Elle s’est rendue auprès de Mme de Maintenon, où se trouvait le roi, et lui a remis le livre en le suppliant de lui permettre de se retirer, vu qu’il lui était impossible de tenir ces filles en bride. Le roi s’est horriblement fâché contre elles ; il a été trouver la dauphine et lui a montré le livre en disant qu’elle pourrait à l’avenir faire de ses filles ce qu’elle voudrait, qu’il ne s’occuperait plus d’elles […]. À ce que j’entends, les parents de ces demoiselles sont fort mécontents de la gouvernante, mais vu qu’elle est l’une des favorites de la Maintenon, personne n’en laisse rien paraître […]. Les dix demoiselles s’appellent Laforce, Biron, Gramont, Séméac (ces deux dernières sont sœurs ; elles sont filles du comte de Gramont, précise la Palatine), Bellefond et Montmorency ; toutes de bonne maison, comme vous voyez. » (28 octobre 1687)  

   Son époux est homosexuel et cette pratique la révulse : « Tous les jeunes gens et beaucoup de vieux sont tellement entachés de ce vice, que l’on n’entend plus parler d’autre chose ; on tourne en ridicule toute autre galanterie et il n’y a que les gens du commun qui aiment les femmes. » (20 décembre 1687) « Je sais grand gré à nos bons et honnêtes Allemands de ne pas tomber dans l’horrible vice qui est tellement en vogue ici, qu’on ne s’en cache plus car on plaisante les jeunes gens de ce que tel ou tel est amoureux d’eux, comme en Allemagne on plaisante une fille à marier. Il y a pis : les femmes sont amoureuses les unes des autres, ce qui me dégoûte encore plus que tout le reste. » (23 juin 1699)

   Il en est de même pour les alcooliques, hélas fort nombreux dans la famille royale : « Avant-hier soir, il y a eu à Marly une dispute horrible qui m’a fait rire de bon cœur. La grande princesse de Conti avait fait des reproches à Mme de Chartres et à Mme la duchesse de ce qu’elles s’enivrent ; elle les a appelées sacs à vin. Là-dessus les autres l’ont appelée, elle, sac à ordures. Voilà des disputes princières. On dit que M. le dauphin les a réconciliées. » (4 décembre 1695)

   Quant au mariage, il n’a rien à voir avec l’amour : « L’amour dans le mariage n’est plus du tout de mode ; les époux qui s’aiment passent pour ridicules. Les catholiques dans leur catéchisme, rangent le mariage parmi les sacrements ; mais dans le fait ils vivent avec leurs femmes comme ceux qui ne croient pas que ce soit un sacrement et plus mal encore : c’est chose convenue que les hommes ont des liaisons galantes et dédaignent leurs femmes. » (4 septembre 1697)

   Elle reproche aux femmes ce qu’elle nomme pudiquement leur coquetterie : « Ici on trouve fort peu de femmes qui ne soient pas coquettes de leur nature. Les coquettes se bercent de l’espoir que N.-S. Jésus-Christ regardera en pitié leur faiblesse, lui qui a été, comme on le voit par les saintes Écritures, miséricordieux envers tant de femmes de leur espèce, telles que Marie-Madeleine, la Samaritaine, la femme adultère. Vous vous imaginez que vous vous lasseriez bien vite de la coquetterie, mais j’ai entendu dire à bien du monde que toutes celles qui ont été amoureuses une fois ne peuvent plus souffrir d’autre délassement, et qu’on ne s’en fatigue jamais. » (17 février 1704) « La plupart des femmes sont du même acabit, en particulier celles qui étaient coquettes et débauchées. Quand elles ne sont plus d’âge à avoir des amants, elles deviennent dévotes, pour le moins elles s’en donnent l’air ; c’est alors que d’ordinaire elles sont fort dangereuses ; elles deviennent envieuses et ne peuvent plus souffrir personne. »

   Son fils est accusé d’inceste avec sa fille, la duchesse de Berry : « Vous pouvez bien penser qu’il ne m’est pas agréable de savoir qu’on placarde sur les murs du Palais-Royal des affiches ainsi conçues : « Voici où se font les loteries et où se trouve le plus fin poison. » Par les loteries, on veut dire que mon fil vit avec sa fille comme Loth. On n’exige pas que mon fils soit bigot, mais on ne trouve pas bon qu’il blasphème comme s’il n’y avait pas de Dieu, et en cela on n’a pas précisément tort. » (27 mars 1712)

   Mais elle espère encore que ce soient que fariboles outrancières : « Mon fils et sa fille s’aiment tant, comme vous savez, que malheureusement cela a fait dire de vilaines choses sur leur compte. » (24 novembre 1713).  

   Les maîtresses du régent la contrarient, ainsi que sa vie de débauche : « Certes, si les maîtresses de mon fils l’aimaient réellement, elles auraient soin de sa santé et de sa vie. Mais je vois bien, chère Louise, que vous ne connaissez pas les Françaises : elles n’obéissent qu’à leur intérêt et à leur goût pour les débauches […]. De plus il n’est pas jaloux […] ; cela prouve bien qu’il ne les aime pas, il pourrait donc s’amender d’autant plus facilement, mais il est tellement habitué à cette vie de débauches, à boire et à manger chez elles, qu’il ne peut s‘en arracher. Cela me désole quelquefois. Mais espérons qu’un jour Dieu l’arrachera de ce labyrinthe et le tirera des mains de toutes ces méchantes gens. » (14 décembre 1717) « L’œil de mon fils ne va ni mieux, ni moins bien […]. Il est incapable d’observer la diète plus de deux ou trois jours. De boire beaucoup cela ne vaut rien pour ses yeux, et par malheur les dames ici boivent plus que les hommes, et (soit dit entre nous) mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un sonneur. De plus elle ne lui est pas fidèle du tout. Mais il s’en soucie comme d’un fétu, il n’est pas le moins du monde jaloux, ce qui souvent me fait craindre qu’il n’attrape quelque chose de laid dans ce commerce-là. Dieu l’en préserve ! Cette compagnie du diable avec laquelle il soupe toutes les nuits jusqu’à trois ou quatre heures du matin, cela est forcément malsain ! […] On ne se fait pas idée de ce qu’il a à faire depuis le matin à six heures jusqu’au soir à huit. C’est pour se restaurer un peu qu’il fait les soupers dont j’ai parlé au commencement de cette lettre. » (23 décembre 1717)  

   Madame critique ci-dessous la dépravation de la maison de Condé, branche de la maison de Bourbon, issue de Louis Ier, prince de Condé, cinquième fils de Charles de Bourbon, duc de Vendôme et frère d’Antoine de Bourbon, roi de Navarre et père d’Henri IV. Jusqu’en 1709, les Condé furent « premiers princes de sang » : « Les femmes sont trop légères et affrontées, en particulier celles qui sont de la plus grande maison Elles sont pires que les femmes dans les maisons publiques. C’est une honte que ce qu’on raconte qu’elles ont fait en public, au bal ; on devrait les enfermer. Je ne comprends pas que le mari soit endurant à ce point. Son grand-père [2] a fait enfermer, pour des motifs bien moins graves, sa femme dans un château, où elle est morte. Comment est-il possible qu’on ne parle pas de telles choses qui se passent en public ? C’est honteux d’entendre comment toute cette famille est mal famée : la belle-mère, la mère, les filles, les belles-sœurs, toutes mènent une vie indigne de leur rang. Mais c’est leur affaire et non la mienne, seulement je regrette qu’elles soient mes si proche parentes et qu’elles aient une si honnête grand-mère [3] qui en meurt presque de chagrin. » (3 février 1718)

   Elle en revient à son fils, sa petite-fille et à sa belle-fille : « C’est inouï, les jeunes gens sont tels à cette heure que les cheveux vous dressent sur la tête ! Une fille n’a pas honte de procurer à son père une jolie femme de chambre, afin qu’il se montre indulgent quant à ses propres débauches. La mère laisse faire pour qu’on lui passe quelques frasques à elle aussi. » (10 mars 1718)

   Sa fille, Dieu merci, a été mieux élevée et s’effraie de la débauche ambiante : « Ma fille est dans une stupéfaction telle de tout ce qu’elle voit et entend qu’elle n’en revient pas. Elle me fait souvent rire avec son ébahissement. En particulier elle ne peut s’habituer à voir des dames qui portent les plus grands noms se laisser aller, en plein Opéra, entre les bras des hommes qu’elles ne détestent pas, à ce qu’on dit. En voyant cela, elle s’écrie : « Madame ! Madame ! » Je lui réponds : « Que voulez-vous, ma fille, que j’y fasse, ce sont les manières du temps. – Mais elles sont vilaines », fait-elle, et cela est vrai. Mais si en Allemagne où l’on veut singer tout ce qui se fait en France on apprend la vie que mènent les princesses ici, tout est perdu et s’en ira à vau-l’eau. » (13 mars 1718)

   La voilà soudain bien indulgente avec le régent : « Ici je ne vois pas mon fils aussi souvent qu’à Saint-Cloud : il travaille horriblement, et ce serait un mauvais passe-temps, pour le courts instants de répit qu’il a, que la compagnie de sa vieille mère et de ses dames, aussi âgées qu’elle. Il préfère la société de sa fille aînée et de ses dames ; d’autres se joignent à elles qu’il ne déteste pas non plus [charmant euphémisme] ; elles l’amusent et soupent avec lui trois ou quatre fois par semaine. Je ne lui en veux pas du tout, cela est tout naturel. » (2 mars 1719)

   Après sa mort, la Palatine a confirmation du comportement dépravé de sa petite-fille. Les bruits qui couraient, concernant des relations incestueuses avec son père, se confirment. Madame n’évoque la situation qu’à mots couverts. Étrangement, elle n’accuse pas son fils. Sans doute impute-t-elle le comportement de la duchesse au sang de sa mère, fille de Mme de Montespan, grande débauchée devant l’Éternel selon ses dires : « Tous ses gens semblent s’être facilement consolés de sa mort. Moi aussi, ma chère Louise, je m‘en console, et cela pour bien des raisons : j’ai appris après sa mort beaucoup de chose qu’il est impossible d’écrire. » (27 août 1719) « Ce qu’on peut faire de mieux, de ne pas parler du tout de la pauvre duchesse de Berry. Plût à Dieu que j’aie moins de motifs de me consoler de sa mort ! C’est pire que tout ce vous sauriez imaginer. » (7 septembre 1719)

   Elle ne recule pas devant les métaphores bibliques : « Certes, il se commet plus d’horreurs à Paris que jamais il ne s’en est commis chez les gentils, voire même à Sodome et Gomorrhe ; ceux qui veulent être vertueux et vivre chrétiennement, on les tient pour sots et pour des gens sans esprit ; les vicieux sont aimés, et les gens vertueux, on les hait. C’est une vraie pitié. » (4 janvier 1720)  « Tout ce qu’on lit dans la Bible sur la façon dont se passaient les choses avant le déluge, ou à Sodome et à Gomorrhe, n’est rien à côté de la vie qu’on mène à Paris. Sur neuf gens de qualité qui dînaient il y a quelques jours avec mon petit-fils le duc de Chartres, sept avaient le mal français. N’est-ce pas affreux ? » (26 avril 1721) 

   Si les gens de condition sont infidèles, les âmes simples restent constantes, croit-elle : « Il n’est pas de mode du tout d’aimer sa femme en ce pays-ci […]. Mais à bon chat bon rat ! Les femmes en punissent bien les hommes. La vie que tout le monde mène ici est vraiment étonnante. Parmi les gens du commun, il est vrai, l’on trouve encore des hommes qui aiment leurs femmes. L’un de mes valets de chambre, par exemple, avait l’une des plus laides femmes qu’on puisse voir : elle parlait comme un canard, avait une figure comme un crapaud sur lequel on a marché, elle était plus épaisse que haute et toujours mal portante et voilà le pauvre homme qui est au désespoir de l’avoir perdue il y a huit jours. Mais parmi les gens de qualité, je ne connais pas un seul couple qui s’aime et soit fidèle. » (16 août 1721)

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Notes

[1] Les demoiselles d’honneur.

[2] Le mari, Louis-Henri de Bourbon, qui avait épousé Mlle de Conti, Marie-Anne de Bourbon, en 1713. Son grand-père, le Grand Condé, était en fait l’arrière-grand-père du duc ; il fit enfermer son épouse, une nièce de Richelieu, au château de Châteauroux, où elle mourut en 1694.

[3] Solidarité familiale : il s’agit de la princesse palatine Anne de Gonzague qu’elle accuse ailleurs de lui avoir établi un mauvais contrat de mariage.

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