« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

La Palatine et le café

La Palatine déteste le café, le thé et le chocolat (Lettres)

Dégustation de café   Comme toujours, la princesse Palatine prouve son originalité : il n'est pas question de suivre la nouvelle mode des boissons exotiques comme le thé, le café ou le chocolat. Ces extraits de lettres en témoignent.   

   « Si vous vous imaginez qu’ici c’est un pays de cocagne, vous vous trompez fort. L’ennui règne ici plus qu’en aucun autre lieu du monde. Beaucoup de monde boit du thé, du café, du chocolat, mais moi je ne prends rien de toutes ces drogues ; j’ai idée que cela est contraire à la santé. » (22 août 1698)

   « On a parlé hier, à table, de la duchesse de Lesdiguières [1] qui est d’un caractère bien étrange ; de tout le jour elle ne fait rien que boire du café et du thé, elle ne lit pas, elle n’écrit ni ne joue ; quand elle boit du café ses femmes de chambre sont obligées de s’habiller en turques, elle-même s’habille de même ; quand elle boit du thé c’est le costume indien qu’on revêt. Les femmes de chambre pleurent souvent à chaudes larmes d’avoir à changer de costume deux ou trois fois par jour. » (8 mars 1699)

   « J’apprends avec peine, chère Louise [2], que vous avez pris l’habitude du café : rien au monde n’est plus malsain, et journellement je vois des gens qui sont obligés d’y renoncer, parce que cela leur cause de graves maladies. La princesse de Hanau en est morte au milieu des plus atroces douleurs. Après sa mort, on a retrouvé le café dans l’estomac : il y avait occasionné de petits ulcères. Que cela vous serve d’avertissement, chère Louise ! » (5 février 1711)

   « Si j’assistais à vos agapes, je n’y brillerais nullement, car je ne supporte ni le thé, ni le café, ni le chocolat. Je ne peux comprendre comment on aime ces choses-là. Au thé, je lui trouve un goût de foin et de paille pourrie, au café un goût de suie et de lupin, le chocolat, je le trouve trop doux. Mais ce que je mangerais volontiers, c’est un bon birambrot [3] ou une bonne soupe à la bière ; voilà qui ne me fait pas mal à l’estomac. » (8 décembre 1712)

   « Ce m’est toujours un nouveau sujet d’étonnement que tant de gens aiment le café ; il a pourtant un goût horriblement désagréable. Je lui trouve une odeur d’haleine corrompue : le défunt archevêque de Paris sentait comme ça. » (22 juillet 1714)

Remarques    

   * A propos du café 

   La marquise de Sévigné, se rangeant dans le camp de ses adversaires, proclame haut et fort que l’on se dégoûterait du café comme on se dégoûterait des tragédies de Racine (selon la Préface d'Irène, de Voltaire) mais il semblerait que ces propos lui soient faussement attribués. Cependant, à sa fille, Mme de Grignan, dans sa lettre du 10 janvier 1680, elle écrit : « Mme de Schomberg vous conseille, si vous voulez à toute force prendre du café, d’y mettre du miel de Narbonne au lieu de sucre ; cela console la poitrine, et c’est avec cette modification qu’on en laisse prendre à M. de Schomberg, dont la santé est extrêmement mauvaise depuis six à sept mois. » Les premiers cafés-crème apparaissent en 1685. Dans une lettre du 29 janvier 1690, la marquise de Sévigné fait référence au nouveau mélange en le qualifiant de « lait cafeté » ou de « café laité ».

      Dans les Mémoires d'une femme de qualité sous le Consulat et l'Empire (apocryphes), on note ce calembour prononcé devant Chateaubriand chez Mme de Récamier : «Quelle est la femme qui aime le plus le café ? - C'est Atala, parce qu'elle met tout son bonheur dans Chactas - chaque tasse - » .

   * A propos du thé

   Le thé arrive en France au 17e siècle. Il est d’abord (comme le café et le chocolat) considéré comme un adjuvant thérapeutique. Selon le Traité de la police de Delamare, il commence à être en usage à Paris en 1636 mais il semble qu’il entre un peu plus tard dans les mœurs d’un certain public. Selon Gui Patin, l’un de ses détracteurs, le cardinal Mazarin en prend contre la goutte. Le chancelier Séguier accepte en 1657 la dédicace d’une thèse consacrée au thé, où l’on étudie ses effets sur la goutte. A la soutenance, Séguier est accompagné du maréchal de l’Hospital et de plusieurs magistrats « pris parmi les goutteux très précieux du Parlement. » En 1685, l’archéologue Sylvestre Dufour prétend qu’au moins 22 maladies sont guéries par le thé. Mais les prix restent très élevés. L’évêque d’Avranches, Huet, paye son thé 50 francs la livre. En 1715, la réédition du Cuisinier royal et bourgeois de Massialot note que le thé est moins courant que le café car encore plus cher. Importé par les Hollandais, le thé apparaît régulièrement dans les cargaisons de la compagnie hollandaise des Indes orientales à partir de 1662. Simple curiosité encore à cette date, il ne l’est plus à la fin du règne de Louis XIV, mais est sérieusement concurrencé par le café et le chocolat. (Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de Paul Butel.)

Thé Damman frères   Le thé Damman frères existe depuis 1692 : un édit royal stipule que « Maître François Damane, bourgeois de Paris, obtient le privilège de vendre, de faire vendre, et débiter seul, à l’exclusion de tous les autres, tous les cafés(…) le thé, les sorbets et les chocolats… ». Le sieur Damane obtient donc un privilège exclusif. La société établit des comptoirs aux Indes orientales. Aujourd'hui, on peut le trouver dans la boutique de la place des Vosges notamment, une aussi bonne adresse qu'au 17e siècle...

La boutique de la place des Vosges au charme très grand siècle

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Notes

[1] Paule de Gondi, duchesse de Lesdiguières, à laquelle Saint-Simon voua une affection certaine.

[2] Sa demi-sœur.

[3] On devine un plat ou un repas composé de bière (Bier) et de pain (Brot).

Les femmes et le tabac à la cour de France (Lettres)

   La Palatine est à cheval sur les principes et mène une vie saine. La nouvelle mode du tabac à priser pour les femmes la révulse.

   « Je ne peux souffrir que les dames prennent du tabac ; mais rien n’est plus commun à cette heure : Mme d’Orléans (1) et Mme la duchesse (2) prisent que c’en est dégoûtant. » (5 novembre 1701)

   « C’est une affreuse chose que ce tabac ! J’espère que vous n’en prenez pas, chère Louise (3), cela me met hors de moi de voir arriver toutes les femmes d’ici avec leur nez sale, comme si elles l’avaient, sauf votre respect, frotté dans la boue, et fourrer leurs doigts dans les tabatières des hommes ; il faut que je crache de dégoût. » (15 août 1713)

   « Mardi on a couru le cerf […]. J’avais emmené l’une des filles de mon fils, qui de sa vie n’avait assisté à une chasse […]. On l’appelle Mlle de Valois ; c’est une jeune fille de quatorze ans. Quand elle était une petite enfant je croyais qu’elle deviendrait très belle ; mais j’ai été grandement déçue : il lui est venu un grand nez aquilin qui a tout gâté […]. Je crois deviner d’où cela vient : on lui a permis de prendre du tabac ; c’est cela qui a fait tellement pousser ce nez. » (18 juillet 1715)

Remarque

Atelier de production de tabac en Virginie   La découverte du Nouveau Monde (les indigènes fumaient du pétun) par Christophe Colomb en 1492 est à l’origine de celle du tabac. Il connaît une large diffusion. Un certain nombre de techniques se développent comme la pipe, la prise, la chique (et plus tard le cigare et la cigarette) ainsi que des objets comme la tabatière luxueusement décorée, ou la râpe (en ivoire, émail, buis). Mise à la mode par la cour, où Jean Nicot (ambassadeur de France au Portugal) l’introduit, la prise connaît dans la noblesse une faveur considérable. Le pape Urbain VIII interdit le tabac dans les églises sous peine d'excommunication, en vain. Toutes sortes de parfums sont mêlés au tabac. La prise est aussi l’occasion de nombreuses fraudes. Plus tard, on créera la corporation des Râpeurs jurés, seuls habilités à transformer le tabac en poudre, ce qui mettra fin à la fabrication des râpes individuelles.   

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Notes

(1) Sa belle-fille.

(2) La duchesse de Bourgogne.

(3) Sa demi-sœur.

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