« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

La Palatine et les Maine

Bref historique de la Maison de Condé et de sa folie héréditaire

Château de Condé   La maison de Condé se distingue par une bizarrerie (pour ne pas dire plus…) héréditaire. La femme de Condé devient carrément folle à quarante-trois ans, comme sa mère, la nièce de Richelieu, que Condé (surnommé le grand Condé, modèle du Grand Cyrus de Mlle de Scudéry) épouse en 1641, sous la pression du cardinal. Mariée à treize ans, elle joue encore à la poupée deux ans plus tard. 

   Son fils, Henri Jules, duc de Bourbon (1668-1710), hérite de sa nature déséquilibrée et, comme elle, sombre dans la folie après la mort de son précepteur La Bruyère en 1696. À dix-sept ans, il épouse Mlle de Nantes âgée de treize ans, fille légitimée de Louis XIV et de Mme de Montespan : Condé espère à tort que ce mariage renouvellera sa race par l’apport d’un sang nouveau. La Bruyère continue à donner des leçons aux jeunes époux. À la mort du Grand Condé (1686), le duc d’Enghien, son fils, prend le titre de Monsieur le Prince et le duc de Bourbon celui de duc d’Enghien.  

   La petite-fille du Grand Condé, Anne-Louise Bénédicte de Bourbon, dite Mlle d’Enghien puis Mlle de Charolais, est la fille du prince de Condé, premier prince du sang et de la princesse palatine Anne de Bavière. Elle épouse le duc du Maine, fils légitimé de Louis XIV et Mme de Montespan. La duchesse du Maine est tout aussi déséquilibrée que son père et hérite de la violence de son grand-père, signalée par Boileau. Elle est très petite, quasiment naine, si bien que sa belle-sœur, Mlle de Nantes, jalouse de sa naissance, la surnomme « poupée du sang ». 

   On dispose des Mémoires de sa femme de chambre, Mme de Staal-Delaunay, à lire sur le sur le site de la BNF.

Remarque

   Jean-Christian Petitfils, spécialiste de l’Ancien Régime, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages historiques, en particulier sur le règne de Louis XIV. Sa biographie de Louis XIV (Perrin, 1995), couronnée par plusieurs prix littéraires, a connu un large succès.  

   Dans La Transparence de l’aube - Mémoires de Claire Clémence, princesse de Condé (roman, Perrin, 2007), il nous propose une vision différente de la princesse. Folle ? Non ! Mais amoureuse de son époux.  

Quatrième de couverture

   « Étrange destin que celui de l’épouse du Grand Condé, cousin de Louis XIV et prestigieux vainqueur de Rocroi. Ce mariage était pour Claire Clémence, nièce du cardinal de Richelieu, une alliance inespérée. Ce fut sa tragédie. La jeune princesse follement amoureuse comprit vite que la réciproque n’était pas vraie. Et ce fut une longue suite de déceptions.

   Il fallut l’éclatement de la Fronde et l’emprisonnement de Monsieur le Prince pour que Claire Clémence se révèle une femme de tête et un chef de guerre énergique. C’est elle qui souleva Bordeaux, elle qui dressa une partie de la France contre Anne d’Autriche et son ministre Mazarin. La jeune femme timide et réservée était devenue une guerrière indomptable, emportée dans une suite de bondissantes aventures. Enfin, le Grand Condé commença à la considérer : grâce à elle, à sa fidélité et à son héroïsme, il avait retrouvé la liberté.

   Pourtant quelques années plus tard, il la fit enfermer dans le triste donjon de Châteauroux. Pourquoi ?

   Jean-Christian Petitfils a su brosser, derrière ce drame véridique, le portrait d’une princesse oubliée, séduisante et émouvante, qui défendit avec ardeur ses droits de femme, d’épouse et de mère dans la période baroque et foisonnante qui fut celle de la jeunesse de Louis XV. Écrit sous forme de mémoires fictifs, ce roman vrai restitue avec art la subtile beauté et la noblesse majestueuse de la langue classique du Grand Siècle. » 

Saint-Simon et la Palatine partagent la même opinion sur Mme de Maintenon et les Maine

   Les Lettres de la Palatine sont plus concises que les Mémoires de Saint-Simon et disent plus de choses en moins de mots. Mais tous deux ont une aversion déclarée pour Mme de Maintenon et les bâtards de Louis XIV, principalement le duc du Maine.  

   Pour Saint-Simon, Mme de Maintenon appartient à « la lie du peuple » : enfant, elle donna du foin et de l‘avoine aux chevaux de Mme de Navailles, sa marraine, et garda ses dindons !

   Par ailleurs, il reproche à Mme de Maintenon son affection pour le duc du Maine ainsi que d’avoir œuvré pour le mariage du duc d’Orléans avec une autre fille illégitime de Mme de Montespan, Mlle de Blois.

   La Palatine déteste comme lui les mésalliances : lorsqu’elle apprend ce mariage, elle gifle son fils, le futur régent. Elle en veut au roi de ce mariage négocié par Mme de Maintenon : lorsqu’il lui fait une révérence, elle lui tourne le dos !

   Cabales et intrigues se multiplient à la fin du règne. La Palatine écrit dans une lettre du 28 septembre 1709 : « La Vieille [Mme de Maintenon] lance ce monde-là les uns contre les autres pour gouverner d’autant mieux. » En 1718, lors de la conspiration de Cellamare, elle écrit : « Le frère de la femme de mon fils [le duc du Maine] et sa femme sont ses pires ennemis, ce sont eux qui soulèvent tout le monde contre lui. Si mon fils m’avait écoutée, il ne serait pas le beau-frère de ces gens-là et pourrait agir sans avoir à craindre des alarmes. »

   Saint Simon n’aime pas le duc du Maine en raison de sa bâtardise mais reconnaît des qualités à son épouse, fille légitime du Gand Condé, « ayant du courage à l’excès, entreprenante, audacieuse ; elle rendit son mari petit et souple devant elle en le traitant comme un nègre […]. C’était à coups de bâton qu’elle le poussait en avant. » Le sang pur est synonyme de bravoure et d’une munificence légitime, le sang impur n’entraîne que couardise et avidité. On reconnaît bien là Saint-Simon et ses princeries.  

   Dans un autre registre toutefois, on peut signaler que la duchesse du Maine contribue à sa manière, avec la cour de Seaux, aux premières Lumières d’un XVIIe post-louis-quatorzien. 

   Il faut noter l’unanimité de la Palatine et de Saint-Simon : ils ont la même analyse de la réalité (exacte ou non) et partagent la vision que la Cour avait d’elle-même. 

Haine de la Palatine pour les Maine.

Le duc du Maine   La Palatine, on le sait, déteste le duc du Maine[1] et sa femme. Elle l’appelle volontiers « le bâtard » ou « le boiteux ». Il fut élevé par Mme de Maintenon, restée très proche de lui, et ne se remit jamais de sa mauvaise jambe. Sa haine vient du fait qu’il est légitimé et reconnu prince du sang, donc capable de succéder à Louis XIV (à la place de son fils, le futur régent). Le rôle de Mme de Maintenon dans cette affaire n’est effectivement pas très clair. Toujours est-il que la Palatine la déteste depuis toujours. Certains la soupçonnent de jalousie. Fraîchement débarquée de son Palatinat natal, jeune et robuste, montant bien à cheval et aimant le grand air, elle était de toutes les chasses de Louis XIV. De là à tomber vaguement amoureuse, il n’y a qu’un pas, d’autant que son époux le duc d’Orléans ne se cachait pas de préférer les hommes.

   Ses lettres sont particulièrement belliqueuses. Voici, dans l’ordre chronologique quelques passages.

   * Le 19 avril 1701, elle écrit à la duchesse de Hanovre : « … M. du Maine fait maintenant le dévot. Il a beaucoup d’esprit et sait être agréable quand il le veut ; mais il fuit tout le monde, on ne le voit presque jamais. Sa femme[2] a une humeur singulière ; elle ne se couche jamais avant quatre heures du matin et se lève à trois heures de l’après-midi. Elle a pour bon ami un savant qui s’appelle M de Malézieux. Lorsqu’on dit à M. du Maine que cela le rend ridicule de souffrir que M. de Malézieux aille chez Mme du Maine lui enseigner les mathématiques en robe de chambre et en bonnet de nuit, il répond : - Ne me parlez pas contre Malézieux, il maintient la paix dans ma maison… »

   * Dans sa lettre du 26 mars 1711, elle poursuit la duchesse de sa vindicte : « … Mme du Maine s’est mariée très jeune[3] et a trouvé un mari bien complaisant, avec lequel elle n’a pas besoin des se contraindre. Toujours elle a obéi à ses propres caprices et quintes. Elle ne peut vivre sans divertissements et il faut que ce soit toujours du nouveau. Son père, M. le Prince, faisait grand cas de la faveur : il s’imaginait qu’il gouvernait le France entière par M. et Mme du Maine. Monsieur le Prince, celui qu’on appelle ici le Grand Condé, était tout aussi lâche et attaché à la faveur. S’il n’avait pu marcher, il aurait rampé !... »  

   * Dans sa lettre du 8 avril 1712, la Palatine évoque « le malheur de [son] fils[4]. M. du Maine, Mme la duchesse et M. le duc d’Antin[5], qui sont les plus ambitieuses créatures qui existent, voyant que le roi a de l’inclination pour mon fils, cherchent par tous les moyens possibles à le déshonorer […]. Ils ont attiré dans leur cabale la vieille Maintenon qui a dit au roi que mon fils avait empoisonné le dernier Dauphin ainsi que le dauphin et la dauphine […]. La vieille[6] voudrait bien voir sur le trône celui[7] qu’elle a élevé… »

   * Le 27 décembre 1713, elle continue ainsi : « … Le roi a bien donné au duc du Maine, à ses fils et à son frère[8], le rang de princes du sang, mais après tous les princes et princesses du sang ; c’est tellement vrai que, dans sa propre maison, la femme du duc du Maine est assise au-dessus de lui ; qu’elle a en tout cas le pas sur son mari, et que, lorsqu’on signe un contrat, elle signe au rang que lui donne sa naissance, tandis que lui ne met son nom qu’après celui de tous les princes et princesses du sang. Il est donc bien loin de mon fils… ».

   * Le testament de Louis XIV[9] est cassé deux ou trois jours après son décès. La Palatine écrit le 17 septembre 1715 : « … Le parlement a reconnu le droit de mon fils lorsqu’il l’a fait valoir au nom de sa naissance. Il avait d’autant plus raison de le faire que le roi, avant sa mort, lui avait dit qu’à la vérité il y avait un testament, mais qu’il le devait modifier à sa guise s’il y trouvait quelque chose qui ne lui convînt pas. Ce testament était en faveur du duc du Maine ; il n’est donc pas difficile de deviner qui l’a dicté… ». Il y a effectivement débat à ce sujet : Mme de Maintenon aurait pressé le roi agonisant d’ajouter un codicille à son testament favorisant le duc du Maine[10].

   * « Depuis toutes ces menaces de la duchesse du Maine d’assassiner mon fils, je ne dors plus aussi bien […]. Ces gens-là sont un méchant et maudit couple et quelqu’un les entretient encore dans leur méchanceté, la vieille sorcière, comme la grande duchesse[11] a coutume de l’appeler. » (8 septembre 1718)

   * « Le duc du Maine est né dans la méchanceté. Il y a été élevé. Sa mère[12] était la plus méchante femme du monde. Je sais trois personnes qu’elle a empoisonnées[13] : la Fontange, son petit garçon et une fille que celle-ci avait auprès d’elle ; sans parler des personnes que je ne connais pas. Il a été élevé par la sorcière, la Maintenon, qui est le vrai diable. De sa vie elle n’a eu d’autres pensées que de mettre ce bâtard sur le trône et de gouverner par lui […]. Le premier président[14] est amoureux de Mme de Maine, il est tout à sa dévotion. » (22 septembre 1718)

   *  « Tous les enfants du roi et de la Montespan, à l’exception du comte de Toulouse, ont été élevés dans de telles idées d’orgueil qu’ils s’imaginent valoir plus que nous et nous être supérieurs. Mme d’Orléans se figure avoir fait une grâce et un honneur à mon fils en l’épousant. » (25 septembre 1718) 

La duchesse du Maine   * « Madame du Maine, il est vrai, a entièrement disculpé son mari et avoué qu’elle a ourdi toute la conspiration[15] sous son nom et qu’il n’en savait pas un mot. Tous les autres conjurés, qui ont été enfermés à la Bastille, disent la même chose ; il faut donc que ce soit vrai, quoique peu croyable. Le duc, pour confirmer ce que dit sa femme, ne veut rien savoir d’elle ni la voir. Elle est au désespoir de ce que mon fils ait fait lire son projet de conspiration au conseil, comme si cette tête folle avait pu croire que, pour l’amour d’elle, mon fils consentirait à passer pour avoir inventé la conspiration et à la déclarer innocente. Cette femme m’effraye, elle est par trop portée à l’extraordinaire ! » (25 janvier 1720).

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Notes

[1] 1670-1736. Fils de Louis XIV et de Mme de Montespan.

[2] 1676-1753. Petite-fille du Grand Condé.

[3] En 1692, à l’âge de 16 ans.

[4] Le futur régent, Philippe d’Orléans.

[5] Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin d’Antin, auquel la Montespan a donné naissance avant de devenir la maîtresse de Louis XIV.

[6] Mme de Maintenon.

[7] Le duc du Maine.

[8] Le comte de Toulouse.

[9] Le duc d’Orléans faisait partie du conseil de Régence, au même titre que le duc du Maine.

[10] Cf. aussi les Mémoires de Saint-Simon.

[11] Grande duchesse de Toscane.

[12] Mme de Montespan.

[13] Exagération ?

[14] Du Parlement.

[15] Conspiration de Cellamare.

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