La Palatine et Versailles

Versailles ou le règne de l'apparence (Lettres de la Palatine)

   Si la Palatine préfère Versailles à Paris, elle n’en reste pas moins lucide.

   Certes, Versailles est la cour la plus brillante de toute l’Europe. Mais la Palatine en percevra très vite le tourbillon factice et le règne de l’apparence, apparence qui jouera contre elle. Très vite, les vicissitudes la rendront lucide sur la comédie du pouvoir : le rituel, le protocole, le luxe, les fêtes et les cérémonies ne sont qu’illusion. Mme de Sévigné, dans une lettre de 1672 évoque « l’esprit non pas agréable, mais de bon sens » de Madame, comme on l’appelle, et, ailleurs, sa « charmante sincérité ». Elle se retire peu à peu de la cour.

   Saint-Simon écrit : « Madame boudait souvent la compagnie, s’en faisait craindre par son humeur dure et farouche, et quelquefois par ses propos, et passait toute la journée dans un cabinet qu’elle s’était choisi [1], où les fenêtres étaient à plus de dix pieds de terre, à considérer les portraits des Palatins et d’autres princes allemands dont elle l’avait tapissé, et à écrire des volumes de lettre tous les jours de sa vie […]. Monsieur n’avait pu la ployer à une vie plus humaine. »

   Les journées sont fort occupées à Versailles : « D’abord je suis allée à Versailles, où nous étions occupés toute la journée. Depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi, l’on chassait ; en revenant de la chasse, on changeait de costume et l’on montait au jeu, où l’on restait jusqu’à sept heures du soir ; pus on allait à la comédie, qui ne finissait qu’à dix heures et demie du soir ; après la comédie on soupait ; après le souper venait le bal qui durait jusqu’à trois heures du matin, et alors seulement on allait se coucher. » (14 décembre 1676)

   Elle jouit d’abord de l’amitié du roi : « Je dois dire que le roi me témoigne chaque jour plus de faveur ; il me parle partout où il me rencontre, et il m’envoie chercher maintenant tous les samedis pour faire le médianoche avec lui chez Mme de Montespan [sa maîtresse depuis 1667]. Cela fait que je suis actuellement très à la mode. » (ibidem)

   Mais très vite son franc-parler et sa sincérité se heurtent à l’hypocrisie et sans nul doute aux méchancetés de certains… et certaines. Sa sensibilité en souffre : « Je sais bien que s’abandonner à la tristesse, c’est ne faire du mal qu’à soi-même et donner un grand plaisir à ses ennemis ; mais il y a pourtant certaines occasions où l’on ne peut s’en défendre , et j’ai beau chercher à m’armer de raison, je me trouve  bien souvent attrapée, car je n’ai ni autant d’esprit, ni autant de vivacité que vous pour prendre tout de suite mon parti et m’accommoder au monde. » (19 février 1682).  « Tout ce qui reluit n’est pas or et, malgré cette liberté française qu’on vante tant, tous les divertissements en France sont guindés et pleins de contrainte au-delà de toute expression. En outre, depuis que je suis ici, je suis accoutumée à voir de si vilaines choses que si jamais je me trouvais en un lieu où la fausseté ne régnât pas, où le mensonge ne fût pas favorisé et approuvé comme dans cette cour, je croirais avoir trouvé un paradis. » (ibidem)

   On s’ennuie à la cour : « La cour devient si ennuyeuse qu’on n’y tient plus, car le roi s’imagine qu’il est pieux s’il fait en sorte qu’on s’ennuie bien […]. C’est une misère quand on ne veut plus suivre sa propre raison [allusion à l'influence de Mme de Maintenon] et qu’on ne se guide que d’après des prêtres intéressés et de vieilles courtisanes ; cela rend la vie bien pénible aux gens honnêtes et sincères […]. Si vous voyiez comment les choses vont présentement, vous ririez bien, mais aux gens plongés dans cette tyrannie, à la pauvre dauphine, par exemple, et à moi, la chose, il est vrai, paraît ridicule, mais nullement risible. » (1er octobre 1687)

   Elle relativise le pouvoir : « J’attacherai certes beaucoup de prix à la grandeur, si l’on avait aussi tout ce qui doit l’accompagner, c’est-à-dire de l’or en abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons et de punir les méchants ; mais n’avoir de la grandeur que le nom sans l’argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une perpétuelle contrainte, sans qu’il vous soit possible d’avoir aucune société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n’y tiens pas du tout. J’estime davantage une condition dans laquelle on peut s’amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur, et faire de son bien l’usage qu’il vous plaît. » (21 août 1695)

   Elle insiste sur les méfaits des uns et des autres : « Si je voulais vous raconter toutes les particularités, il me faudrait écrire un livre entier. Tout n’est ici qu’intérêt et fausseté, et cela rend la vie très désagréable. Si l’on ne veut pas se mêler aux intrigues et aux galanteries, il faut vivre à part, ce qui est aussi passablement ennuyeux […].Toutefois, ce n’est pas des temps que je veux me plaindre, mais de ce qu’il est impossible d’avoir ici aucun agrément. En effet, si l‘on parle franchement, on se met chaque jour sur les bras une nouvelle querelle ; et si l’on doit se gêner, l’on n’a plus de plaisir à rien. Les jeunes gens ont des manières si brutales qu’on en a peur, et qu’on ne peut ni leur parler ni les fréquenter ; quant aux vieux, ils sont pleins de politique et ils ne vont avec quelqu’un que lorsqu’ils voient que le roi le regarde. On ne peut donc avoir nulle part aucun commerce honnête. Vous voyez que tout ici ne va pas pour le mieux. Toutefois je ne me tourmente pas, et je prends le temps comme il vient. Je me comporte aussi bien et aussi honorablement que je peux ; si j’apprends quelques chose, je me tais et n‘en laisse rien paraître ; enfin, je vis très seule, et, comme je vous l’ai déjà dit, il n’y a nulle part d’agrément pour moi. » (7 mars 1696)

   Elle critique Mme de Maintenon : « Quant au roi j’ai été bien ou mal avec lui selon le bon plaisir de ses maîtresses ! Du temps de la Montespan, j’étais en disgrâce ; du temps de la Ludre, j’étais bien avec lui : quand la Montespan revint sur l’eau, cela alla de nouveau mal et depuis que règne la maîtresse actuelle ça va mal tout le temps. » (2 mai 1697)

   Finalement, elle se met à l’écart dans la mesure du possible, le roi se comportant en véritable tyran, et nous livre le contenu de ses journées : « A cette grande cour-ci je suis devenue presque un ermite […], aussi passé-je des journées entières toute seule dans mon cabinet, où je m’occupe à lire et à écrire. Vient-il quelqu’un pour me faire visite, je le vois un instant, je lui parle du temps qu’il fait ou des nouvelles du jour, puis je rentre dans ma solitude. Quatre fois par semaine j’ai mon jour de correspondance : le lundi j’écris en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche j’écris d’énormes lettres à a tante de Hanovre, de six à huit je fais une promenade en voiture avec Monsieur et nos dames. Je vais partir à Paris trois fois par semaine et journellement j’écris à celles de mes amies qui y demeurent ; je vais à la chasse deux ou trois fois par semaine.  » (17 juin 1698)

   Ce jour-là, rien ne va : elle est grosse, elle va mourir, elle sera toujours pauvre et elle s’ennuie au bal : « L’abbé de Teseu [Testu ?] est maigre de sa nature ; je ne crois pas qu’il puisse jamais devenir gros ; je lui passerai bien une cinquantaine de livres de graisse, il m’en resterait toujours assez. C’est un fort honnête homme, cela est certain, mais je ne jouirai jamais de ce qu’il fait pour moi. S’il plaît à Dieu, Monsieur, qui a une très bonne santé, vivra plus longtemps que moi [2] et tant qu’il vivra je ne peux prétendre à rien de ce qui me revient et je n’en verrai jamais un fétu […]. Tous les soirs, il y a bal masqué ici ; je regarde bien danser, mais cela ne me divertit pas : je m’endors presque. » (6 février 1699)

   Elle se plaint d’avoir perdu l’affection de son fils : « Cette situation est une des causes pour lesquelles je vis si retirée, puisque je ne peux vivre dans l’intimité avec mon fils, le reste me dégoûte, et je préfère être seule. Je lis, j’écris, je m’amuse avec mes pierres [3]  je vais me promener, je chasse quelquefois, et le temps se passe ainsi, sans grand agrément il est vrai, mais cependant sans peine tant que je me porterai bien. » (9 mai 1700)

   Avec la guerre d’Espagne, commence le règne de l’austérité : « Le roi ne chasse plus [4]  il fait modifier une fontaine de Marly et surveille les travaux qu’on fait dans son jardin […]. Monsieur le dauphin a pris médecine lundi dernier, mardi il est allé à Meudon et quand Monseigneur n’est pas ici, il n’y a pas comédie […]. Les huissiers du roi feront fortune cette année, car chaque serment que prêtent les maréchaux de France leur coûte cinquante pistoles, non, cinq cents louis ; or on a fait dix maréchaux ; cela fait cinq mille louis pour les huissiers et M. de Châteaurenard est obligé d’en donner cinq cents autres pour son serment de vice-amiral. » (18 janvier 1703)

   Les fêtes l’assomment :

  • « Après le souper, il y a eu bal, mais je n’y suis pas restée, le temps m’a tellement duré à me voir danser que des menuets […] que je suis allée me coucher […] me disant à part moi que c’était sans doute à la prière des dévotes qu’on n’avait dansé que des menuet, pour que cela les fît penser à l’éternité. » (29 janvier 1705)
  • « Dans une demi-heure, nous allons assister à la musique. Ce ne sont que des rabâchages, car on chante uniquement les vieux opéras de Lulli. Il m’arrive souvent de m’endormir en les écoutant. » (22 mars 1705)
  • Elle s'essaie à la sagesse : « Je pense bien comme M. Leibniz que rien n’arrive dans le monde sans que le destin y ait part ; mais lorsqu’il dit qu’on doit se consoler avec peu cela me paraît difficile. » (22 mars 1705)

   Ce n’est pas une ambitieuse et les honneurs ne l’intéresseront jamais :

  • « Je vous assure chère Amelise [5], que je n’ai nulle ambition, et que je ne souhaite rien moins que d’être reine. Plus haut on est placé, plus il y a de contrainte, et si le rang de Madame était une charge qu’on pût vendre, il y a beau temps que je m’en serais défaite et à bas prix encore ! » (4 novembre 1701)
  • « L’état de reine, je ne le tiens pas pour le plus heureux : de ma vie je n’aurais voulu en être une. On n’a nul pouvoir, on est comme une idole : il faut tout endurer et être contente quand même. C’est ce qu’on peut appeler un sot métier, ce n’est que fumée et vanité, rien de solide. (mars 1719) »
  • « Je me pique de n’être pas comme d’autres personnes princières […]. Je n’ai nulle ambition, je ne veux pas gouverner et n’y trouverais aucun plaisir. C’est là la grande affaire des femmes françaises : pas une laveuse de vaisselle qui ne se figure avoir assez d’esprit pour gouverner tout le royaume et qui ne croie qu’on commet à son endroit la plus grande injustice du monde en ne demandant pas son avis. Cela m’a dégoûtée de toute ambition ; je trouve que c’est si affreusement ridicule, que j’en ai horreur. » (6 août 1719)
  •  « Il y a différentes espèces de jalousie ; en ce pays-ci, on trouve plus de femmes jalouses par ambition que par amour, car elles veulent tout gouverner […] et toujours raisonner des affaires de l’État. Elles me donnent une telle impatience que j’en voudrais trépigner et frapper du pied. » (21 juillet 1720)

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Notes

[1] Dans sa propriété de Saint-Cloud.

[2] Elle lui survivra.

[3] Elle a une collection célèbre de médailles et de pierres gravées.

[4] La situation financière du royaume se dégrade et l’austérité morale voulue par Mme de Maintenon pèse de plus en plus.

[5] Sa demi-sœur Amélie-Élisabeth.

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Date de dernière mise à jour : 16/10/2017

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