Soeurs Mancini

Généralités

   Les nièces de Mazarin qui l’ont suivi à Paris sont au nombre de cinq : Laure, Olympe, Marie, Hortense et Marie-Anne (ou Marianne). On les surnomme les « mazarines » ou « mazarinettes ».

   Mazarin, détesté, est visé par cette diatribe de Cyrano de Bergerac :

« Vos nièces, trois singes ragots

Qu'on vit naître de la besace

[...]

Plus méchantes que les vieux Goths

Et plus baveuses qu'escargots

Prétendaient ici quelque place

Et vous éleviez ces magots

Pour nous en laisser de la race.

Elles avaient fait leurs adieux

À leurs parents de gueuserie,

Pour s'accoupler à qui mieux mieux... »

   Toutefois, en 1659, Jean Loret remercie, dans sa Muse historique, la « noble et généreuse Marie » d'avoir augmenté la pension qu'il reçoit de la cour :

« Sachez, ô belle Mancini,

Fille de mérite infini,

Que pour servir l'oncle et les nièces,

Je me mettrais en mille pièces. »

Remarque : on prononçait couramment Mlle Manchine.    

Portrait de Marie Mancini par elle-même

Marie Mancini   Les portraits littéraires, on le sait, sont à la mode. Voici celui de Marie Mancini par elle-même, alors qu’elle est devenue la femme du connétable italien Colonna. Somaize, auteur du Dictionnaires des Précieuses (où elle figure), qui l’avait suivie en Italie en tant que secrétaire, y a-t-il contribué ? On l’ignore.   

   « Vous désirez mon portrait ; le voici en petit, mais qui ressemble, et vous m’y reconnaîtrez sans doute quand vous verrez que j’ai le visage ovale et dont les traits sont presque réguliers ; le front est élevé, poli et bien fait ; pour la figure de mon visage, on voit au-dessus de lui deux sourcils noirs que je puis dire noblement placés ; ils sont épais et sans avoir rien de farouche. Les yeux sont grands, noirs, à fleur de tête, brillants et pleins de feu, que la rêverie rend quelquefois trop fixes et en qui l’indifférence ou la colère font naître de certains regards, ou dédaigneux, ou rudes. Le nez n’est ni grand, ni petit ; il serait d’une forme achevée s’il était un peu plus élevé entre les deux yeux. Si la bouche était moins grande, elle aurait tous les agréments qu’on y peut souhaiter ; mais ce défaut est réparé par des dents blanches, nettes, égales et bien rangées. Le menton n’est pas assez arrondi, non plus que les joues, qui d’ailleurs sont d’une forme assez belle et d’un teint naturellement uni et bien coloré. Tout le visage enfin a quelque chose de doux et de sévère, à cause de l’inégalité des traits et de l’humeur. Les cheveux sont d’un noir qui n’est pas âpre ni foncé, et propre pour accompagner un coloris qui est d’un brun assez clair ; ils sont fins, doux, longs et fort épais. Le col est bien tourné et d’une proportion juste. La gorge paraîtrait bien formée, s’il n’y manquait de l’embonpoint. Le sein n’est ni relevé& ni abattu ; les épaules sont plates, larges et assez bien remplies. La taille est un peu au-dessous de la médiocre, elle est pourtant longue, déliée, avec un dégagement qui la rend aisée et noble. Le port libre, hardi et un peu soudain ; aussi les jambes sont longues et bien faites, le pied menu, petit et bien formé à proportion. Les bras sont bien taillés et les mains pourraient passer pour belles, si elles étaient couvertes de chair. Ce corps est animé d’un esprit de grande étendue, vif, net, délicat, subtil, ardent et brillant, quoique bien des fois il s’embarrasse, s’éloigne ou s’arrête tout court, et se laisse aller dans une distraction dans laquelle il s’amuse et semble se cacher ; il est pourtant soutenu d’un jugement ferme, clair et juste, quand il s’applique, et qui serait heureux s’il était plus maître de certaines passions qui sont un peu trop opiniâtres, aveugles et violentes, lorsqu’elles trouvent de la résistance. Cet aveuglement, cette obstination et cette impétuosité n’empêchent pourtant pas un certain air aisé et des manières naturellement engageantes, que je peux dire qui me sont propres et que l’on remarque d’abord et facilement en moi ; et cela suit le caractère d’une âme comme est la mienne, ferme, intrépide, noble, sensible, grande, sincère et toujours bienfaisante. »

Remarque

   La mémorialiste Mme de Motteville la décrit ainsi : « Elle était si maigre, et ses bras et son col paraissaient si décharnés qu’il était impossible de la pouvoir louer sur cet article. Elle était brune et jaune ; ses yeux, qui étaient grands et noirs, n’ayant point encore de feu, paraissaient rudes, sa bouche était grande et plate ; et hormis ses dents […] on la pouvait dire alors tout laide. » Quant à Saint-Simon, il la surnomme dans ses Mémoires « la plus folle et toutefois la meilleure des mazarines. »

   Certes, elle ne correspond pas aux canons de beauté de l’époque, où l’on aime les beautés blondes et plantureuses, les petites bouches, les décolletés prometteurs et le les doigts potelés !     

Portrait de Marie Mancini par Somaize (Dictionnaire des Précieuses)

Le Dictionnaire des Précieuses (Somaize)   Somaize dépeint Marie Mancini sous le nom de Maximiliane dans son Dictionnaire des Précieuses :

   « Si toute l’Europe ne connaissait pas les belles qualités qui rendent Maximiliane une des plus admirables de son sexe, j’aurais de la peine à me résoudre à la mettre dans ce Dictionnaire, n’ignorant pas que l’on n’aurait point manqué de publier que j’étais obligé de dire du bien de celle de qui j’en ai tant reçu. Mais puisque la connaissance que chacun a de son mérite a levé cet obstacle, je puis dire, sans être soupçonné de flatterie, que c’est la personne du monde la plus spirituelle, qu’elle n’ignore rien, qu’elle a lu tous les bons livres, qu’elle écrit avec une facilité qui ne se peut imaginer, et qu’encore qu’elle ne soit pas de Grèce [de France], elle en sait si bien la langue que les plus spirituels d’Athènes [Paris] et ceux mêmes qui sont de l’assemblée des quarante barons confessent qu’elle en connaît tout à fait bien la délicatesse. [...] J’oserai ajouter à ceci que le Ciel ne lui a pas seulement donné un esprit propre aux lettres, mais encore capable de régner sur le cœur des plus puissants princes de l’Europe. Ce que je veux dire est assez connu sans qu’il soit besoin de m’expliquer davantage. »

Marie Mancini fut le premier amour de Louis XIV

   Louis XIV s’amourache d’abord d’Olympe Mancini puis, à la surprise générale de sa sœur Marie en 1658, qui fut le véritable premier amour du jeune roi. Instruite et cultivée, elle l'initia (un peu !) à la littérature. A Paris, elle avait séjourné au couvent de la Visitation Sainte-Marie, fondé par François de Sales et Mme de Chantal (grand-mère de Mme de Sévigné). L'ordre de la Visitation a joué un rôle de premier plan dans l'effort accompli par l'Église au 17e siècle pour l'instruction des filles. Du reste, la Grande Mademoiselle note dans ses Mémoires : « Le roi était de bien meilleure humeur depuis qu'il était amoureux de mademoiselle de Mancini. Il était gai, il causait avec tout le monde. Je pense qu'elle lui avait conseillé de lire des romans et des vers. Il en avait des quantités, avec des recueils de poésies et de comédies ; il paraissait y prendre plaisir, et même, quand il donnait son jugement, il le donnait aussi bien qu'un autre qui aurait beaucoup étudié et qui aurait eu une parfaite connaissance des lettres. »

   Il semble que Racine se soit inspirée de l’amour à résonance tragique, osons le terme, entre Louis XIV et Marie (1) pour écrire Bérénice (1670), pièce dédiée à Colbert. La Palatine en parle dans ses Lettres. En effet, lors de la séparation entre les deux amoureux, Louis XIV pleure. Mme de Motteville, mémorialiste d'Anne d'Autriche, rapporte les paroles de Marie : « Vous pleurez ! Et vous êtes le maître ! » Racine écrit dans Bérénice :

« Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez ! »

   Inspirée de la phrase de Suétone « Il la renvoya de Rome, malgré lui, malgré elle », voici sans doute une autre allusion au renoncement de Louis XIV à son amour pour Marie. Comme Marie d'ailleurs, Bérénice aime en Titus l'homme et non pas l'empereur ; la tirade de Bérénice « Je l'aime, je le fuis ; Titus m'aime, il me quitte » fait également écho à l'amour de Marie.

   Par ailleurs, Racine flatte Louis XIV /Titus :

« En quelque obscurité que le sort l'eût fait naître

Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître. »

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Notes

(1) Anne d’Autriche choisit comme épouse de son fils l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse. On exile Marie au fort de Brouage [dans notre actuelle Charente-Maritime]. La séparation est douloureuse. Dans la souffrance, Louis apprend la dure loi de la raison d’État. En 1672, Marie épouse le connétable italien Colonna.  

Fuite de Marie Mancini à Aix (Mme de Sévigné)

   Marie Mancini (devenue connétable Colonna) et sa sœur Hortense s’enfuient d’Italie et trouvent refuge à Aix. M. de Grignan, lieutenant général de Provence, en informe son épouse qui en fait part à sa mère, Mme de Sévigné. Celle-ci lui répond le 20 juin 1672 :

   « ... Au milieu de nos chagrins, la description que vous nous faites de Mme Colonne et de sa sœur est une chose divine. Elle réveille, quoi qu’on en ait ; c’est une peinture admirable. La comtesse de Soissons et Mme de Bouillon [1] sont en furie contre ces folles et disent qu’il faut les enfermer ; elles se déclarent fort contre cette étrange folie. On ne croit pas que le roi veuille fâcher monsieur le connétable, qui est assurément le plus grand seigneur de Rome. En attendant, nous le verrons arriver comme Mlle de l’Étoile ; la comparaison est admirable. »    

   Mlle de l’Étoile est un personnage du Roman comique, de Scarron, où il décrit les aventures burlesques d’une troupe de comédiens ambulants qui suscitent la raillerie à cause de leur minable équipage : Mlle de l’Étoile est juchée au sommet d’une charrette remplie de ballots et accessoires, ou bien à pied, perdue dans la campagne, ou encore portée sur un brancard à cause d‘une foulure au pied.  

   C’est que Marie et Hortense sont arrivées à Aix échevelées et en habits masculins. Mme de Grignan leur envoie des vêtements et les compare à des héroïnes de romans chevaleresques comme ceux de Mlle de Scudéry, « avec force pierreries et point de linge blanc. »

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Notes

[1] Sœurs de Marie.

Précocité littéraire de Marie-Anne Mancini, future duchesse de Bouillon

Marie-Anne Mancini âgée   La sœur de Marie Mancini, la petite Marianne (ou Marie-Anne), amuse beaucoup la reine Anne d’Autriche, témoignant dès son jeune âge de la plus vive intelligence. Elle deviendra duchesse de Bouillon, tiendra salon et protègera La Fontaine. Elle est exilée en même temps que Marie et Hortense.  

   À 12 ans, elle envoie à la reine une épître rimée où elle trouve 22 rimes à absence. En voici un extrait :

« Je vous assure que l’absence

N’aura pour moi nulle puissance.

Je ne mettrai jamais en oubliance

Une personne de votre naissance,

Car, dès que j’arrivai en France,

Que je vous fis la révérence,

Vous me dîtes avec bienveillance

Que vous m’aimeriez avec constance,

Étant nièce de son Éminence... »

   Et encore :

« Je crois que mes vers

Rouleront sur tout l’univers

Car on dit qu’ils sont aussi beaux

Que ceux de Quinault[1].

Ils sont pour le moins aussi tendres

Que ceux de Statira pour Alexandre ;

Mais s’ils ne sont pas bien rimés,

Je les tire du bout de mon nez.

...

Ma sœur Hortense ne songe à rien

Qu’à se divertir fort bien,

Elle vous aime de tout son cœur,

Envoyez-lui un beau serviteur.

Ma sœur Marie

Est renchérie[2],

Elle lit l’astrologie,

Plutarque, Sénèque et la philosophie.

Moi, je ris, saute et danse

Comme un baladin en cadence,

Et ces, sur l’air d’une courante.

Croyez-moi votre servante

Très humble et très obéissante :

Marianne

Qui est plus belle que Diane. »

 

[1] Dramaturge. Boileau attaqua la préciosité de ses tragédies. Il composa les livrets des opéras de Lully.   

[2] Précieuse.

Olympe et Marianne Mancini empoisonneuses ? (Lettre de Mme de Sévigné)

   Mme de Sévigné, toujours bien renseignée, relate à sa fille le départ précipité d’Olympe Mancini, suite à la fameuse affaire des poisons : elle tombe sous le coup d’une arrestation, ainsi que son amie, la marquise d’Alluye. Nous sommes le 25 janvier 1680 au soir et Olympe joue chez elle à la bassette avec ses partenaires habituels :  

   « Il [son beau-frère, le duc de Bouillon] la pria de passer dans son cabinet ; il lui dit qu’il fallait sortir de France ou aller à la Bastille. Elle ne balança point. Elle fit sortir du jeu la marquise d’Alluye : elles ne parurent plus. L’heure du souper vint ; on dit que Madame la Comtesse soupait à la ville. Tout le monde s’en alla, persuadé de quelque chose d’extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l’argent, des pierreries, on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers, on fit mettre huit chevaux de carrosse. Elle fit mettre la marquise d’Alluye au fond, auprès d’elle, qu’on dit qui ne voulait pas aller, deux femmes de chambre au-devant. Elle dit à ses gens qu’ils ne se missent point en peine d’elle, qu’elle était innocente, mais que ces femmes avaient pris plaisir à la nommer. Elle pleura, elle passa chez Mme de Carignan [sa belle-mère] et, à trois heures du matin, sortit de Paris. »

   Même mise en cause pour sa sœur, Marianne, duchesse de Bouillon. Toutes deux s’enfuient en Espagne. Madame de Sévigné écrit le 30 janvier 1680 :

   « La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir une vieux mari qu’elle avait, qui la faisait mourir d’ennui, et une invention pour épouser un jeune homme qui la menait sans que personne le sût. [...] Et de rire. Quand une Mancini ne fait qu’une folie comme celle-là, c’est donné ! [...]

   Mme de Bouillon entra comme une petite reine dans cette Chambre [il s’agit de la fameuse Chambre ardente]. Elle s’assit dans une chaise qu’on lui avait préparée et, au lieu de répondre à la première question, elle demanda qu’on écrivît ce qu’elle voulait dire. C’était qu’elle ne venait là que par le respect qu’elle avait pour l’ordre du Roi, et nullement pour la Chambre, qu’elle ne reconnaissait point, et qu’elle ne prétendait point déroger au privilège des ducs [qui ne sont justiciables que devant le Parlement]. Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit. Et puis elle ôta son gant, et fit voir une très belle main. Elle répondit sincèrement, jusqu’à son âge. « Connaissez-vous la Vigoureux ? - Non. - Connaissez-vous la Voisin ? - Oui. - Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari ? - Moi, m’en défaire ! Vous n’avez qu’à lui demander s’il en est persuadé ; il m’a donné la main jusqu’à cette porte. - Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin ? - C’est que je voulais voir les sibylles qu’elle m’avait promises ; cette compagnie méritait bien qu’on fît tous les pas. » Si elle n’avait pas montré à cette femme un sac d’argent ? Elle dit que non, par plus d’une raison, et tout cela d’un air fort riant et fort dédaigneux. « Eh bien ! messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? - Oui, madame. » Elle se lève, et en sortant, elle dit tout haut : « Vraiment, je n’eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises. » Elle fut reçue de tous ses amis, parents et amies avec adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d’un bon air et d’un esprit tranquille. »

   Olympe et Marianne sont exilées, comme le rappelle Mme de Sévigné : "La voilà [Marianne] où était autrefois la bonne reine Marguerite [à Nérac]. Voyez un peu les quatre sœurs : quelle étoile errante les domine ! En Espagne [Marie], en Angleterre [Hortense], en Flandre [Olympe], au fond de la Guyenne [Marianne] !"

   Lorsque la reine d'Espagne, Marie-Louise, meurt le 12 février 1689, tout le monde est persuadé qu'elle est empoisonnée par Olympe Mancini. Saint-Simon témoigne dans ses Mémoires :

   « Il faisait chaud, le lait est rare à Madrid : la reine en désira et la comtesse, qui avait peu à peu usurpé des moments de tête à tête avec elle, lui en vanta d’excellent, qu’elle promit de lui apporter à la glace [glacé]. On prétend qu’il fut préparé chez le comte de Mansfeld [amant d’Olympe, ambassadeur d’Autriche] ; la comtesse de Soissons n’en attendit pas l’issue et avait donné des ordres à sa fuite. [...] Elle revint chez elle, où ses paquets étaient faits... »

   L’intoxication alimentaire est probable. Mais Olympe quitte l’Espagne et erre pendant vingt ans à travers l’Europe.   

Lettre d'amour de Saint-Évremond à Hortense Mancini

Hortense Mancini   Hortense Mancini se réfugie en Angleterre en 1676. Saint-Évremond y est exilé et en tombe amoureux bien qu’il soit fort laid et âgé de trente ans de plus qu’elle. Voici une lettre qui témoigne de sa peur de la perdre, alors qu’elle veut se retirer dans un couvent : 

   « Depuis ce soir malheureux que vous m’apprîtes la funeste résolution que vous voulez prendre, je n’ai pas eu un instant de repos, ou, pour mieux dire, vous m‘avez laissé une peine continuelle, une agitation bien plus violente que la simple perte du repos. [...]

   Comment est-il possible que vous quittiez des gens que vous charmez et qui vous adorent, des amis qui vous aiment mieux qu’ils ne s’aiment eux-mêmes, pour aller chercher des inconnus qui vous déplairont et dont vous serez peut-être outragée ? Songez-vous, madame, que vous vous jetez dans un couvent que madame la connétable [Marie Mancini, connétable Colonna] avait en horreur ? Si elle y rentre, c’est qu’il y faut rentrer ou mourir. Sa captivité présente, toute affreuse qu’elle est, lui semble moins dure que cet infortuné séjour, et pour y aller, madame, vous voulez quitter une cour où vous êtes si estimée, où l’affection d’un roi doux et honnête vous traite si bien, où toute les personnes raisonnables ont du respect et de l’amitié pour vous. Songez-y, madame, le jour le plus heureux que vous passerez dans le couvent ne vaudra pas le jour le plus triste que vous passerez dans votre maison.

   Encore si vous étiez touchée d’une grâce particulière de Dieu [...] mais vous n’êtes ni convaincue ni touchée. [...]

   Jusques ici vous avez vécu dans les grandeurs et dans les délices ; vous avez été élevée en reine, et vous méritiez de l’être. Devenue l’héritière d’un ministre qui gouvernait l’univers, vous avez eu plus de bien en mariage que toutes les reines de l’Europe ensemble n’en ont porté aux rois leurs époux. Un jour vous a enlevé tous ces biens, mais votre mérite vous a tenu lieu de votre fortune et vous a fait vivre plus magnifiquement dans les pays étrangers que vous n’eussiez vécu dans le vôtre. [...] Jamais faveurs n’ont été si désirées que les vôtres.

   Que trouverez-vous, madame, où vous allez ? Une cellule, un méchant lit, un plus détestable repas, des habits sales et puants. [...]

   Quand les laides et les imbéciles se jettent dans les couvents, c’est une inspiration divine qui leur fait quitter le monde, où elles ne paraissent que pour faire honte à leur auteur : sur votre sujet, madame, c’est une vraie tentation du diable, lequel, envieux de la gloire de Dieu, ne peut souffrir l‘admiration que nous donne son plus bel ouvrage. Vingt ans de psaumes et de cantiques chantés dans le chœur ne feront pas tant pour cette gloire qu’un seul jour que votre beauté sera exposée aux yeux du monde. Vous montrer est votre véritable vocation ; c’est le service que vous devez à Dieu, c’est le culte le plus propre et le plus agréable que vous puissiez lui rendre. [...]

   Un de vos grands malheurs, madame, si vous écoutez cet ennemi [le diable], c’est que vous n’aurez à vous prendre de tous vos maux qu’à vous-même. Madame la connétable [sa sœur Marie Mancini] rejette les siens sur la violence qu’on lui fait. Elle a les cruautés d’un mari qui a force, l’injustice d’une cour qui appuie son mari, elle a mille objets vrais ou faux qu’elle peut accuser. Vous n’avez que vous, madame, pour cause de votre infortune, vous n’avez à condamner que votre erreur. [...] Peut-être êtes-vous flattée du bruit que fera votre retraite et, par une vanité extravagante, vous croirez qu’il n’y a rien de plus illustre que de dérober au monde la plus grande beauté qu’on vît jamais. [...] Mais depuis quand préférez-vous l’erreur de l’opinion à la réalité des choses ? Et qui vous dit après tout que votre résolution ne paraîtra pas aussi folle qu’extraordinaire ? Qui vous dit qu’on ne la prendra pas pour le retour d’une humeur errante et voyageuse ? Qu’on ne croira pas que vous voulez faire trois cents lieues pour chercher une aventure, céleste si vous voulez, mais toujours une espèce d’aventure ?

   Je ne doute pas que vous n’espériez trouver beaucoup de douceur dans l‘entretien de madame la connétable ; mais, si je ne me trompe, cette douceur-là finira bientôt. Après avoir parlé trois ou quatre jours de la France et de l’Italie, après avoir parlé de la passion du roi et de la timidité de monsieur votre oncle [Mazarin ; selon Saint-Évremond, Louis XIV aurait dû épouser Marie Mancini], de ce que vous avez pensé être et de ce que vous êtes devenue ; après avoir épuisé le souvenir de la maison de monsieur le connétable, de votre sortie de Rome et du malheureux succès de vos voyages, vous vous trouverez enfermée dans un couvent et votre captivité, dont vous commencerez à sentir la rigueur, vous fera songer à la douce liberté que vous aurez goûtée en Angleterre. Les choses qui vous paraissent ennuyeuses aujourd’hui se présenteront avec des charmes, et ce que vous aurez quitté par dégoût reviendra solliciter votre envie. [...]

   Je veux bien que mes pénétrations soient fausses et mes conjectures mal fondées ; je veux bien que la conversation de madame la connétable ait toujours de grands agréments pour vous ; mais qui vous dit que vous en pourrez jouir librement ? Une des maximes des couvents est de ne souffrir aucun liaison entre les personnes qui se plaisent, parce que l‘union des particuliers est une espèce de détachement des obligations que l’on a contractées avec l‘ordre. D’ailleurs, les soins de monsieur le connétable pourront bien s’étendre jusqu’à empêcher une communication qui fait tout craindre à un homme soupçonneux qui a trop offensé. Je ne parle point des caprices d’une supérieure, ni des secrètes jalousies des religieuses. [...] Ainsi, madame, vous vous serez faite religieuse pour vivre avec madame la connétable, et il arrivera que vous ne la verrez presque pas. Vous serez donc, ou seule avec vos tristes imaginations, ou dans la foule, parmi les sottises et les erreurs, ennuyée de sermons en langue qui vous sera peu connue, fatiguée des marines qui auront troublé votre repos, lassée d’une habitude continuelle du chant des vêpres et du murmure importun de quelque rosaire. [...]

   Si vous quittez le monde, comme vous semblez vous y préparer, ma consolation est que je n’y demeurerai pas longtemps : la nature, plus favorable que vous, finira bientôt ma triste vie. [...] Je me cacherai dans un désert, dégoûté de tout autre commerce que le vôtre. Là, votre idée me tiendra lieu de tous objets ; là, je me détacherai de moi-même, s’il est permis de parler ainsi, pour penser éternellement à vous. Là, j’apprendrai à mourir, et mes derniers soupirs apprendront à tout le monde ce qu’auront pu sur moi le charme de votre mérite et la force de ma douleur. »

Sources : Marie Mancini, Claude Dulong, Perrin, 1993 et 2002.  

Avant les Mancini

Cateau la Borgnesse   Avec Louis XIV, la galanterie n'attend pas le nombre des années... Il mord les seins de ses nourrices (il serait né avec deux dents) que l'on ne peut garder longtemps. Élisabeth Ancel peut l'allaiter trois mois, puis c'est le tour de Perrette Dufour.   

   Très jeune, le futur roi fait le polisson sous les jupes des dames qui, on le sait, ne portent rien dessous. A 12 ans, il s’intéresse à une « vieille » de 35 ans, la maréchale de Schomberg, l’ancienne Marie de Hautefort, amour platonique de Louis XIII. Sa mère Anne d’Autriche met le holà. 

   Mais bon, il faut bien déniaiser le futur roi ! Les paris sont pris, on se pousse, on se presse, on se décollette, on s’évente, on montre son mollet…   

   Eh bien, eh bien ! Voilà celle qui l’emporte : une « très vieille » de 40 ans, la baronne de Beauvais, surnommée « Cateau la borgnesse ». C’est du moins ce que nous conte la princesse Palatine – sa future belle-sœur - dans ses Mémoires : elle aurait « appris au roi comment il faut agir avec les dames. » 

   Il a 15 ans et s’en donne à cœur-joie. On cite Lucie de La Motte-Argencourt, Mlle de Marivaux, et bien d’autres. Mais Mlle de Navailles, responsable des demoiselles d’honneur, veille et fait placer des grilles aux fenêtres afin que Louis, nuitamment, ne puisse enflammer la chambrée piaillant d'excitation.

   Louis est en colère. Que faire ? Mazarin appelle ses nièces à la rescousse. La première histoire d’amour de Louis XIV va commencer. 

   Il aimera quelques femmes et en troussera une ribambelle, comme son grand-père Henri IV. Le gène de la galanterie a sauté une génération…

Sources inconnues.

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