Mme de Maintenon la Précieuse

Françoise d'Aubigné devient Mme Scarron

Françoise d'Aubigné dite La belle Indienne   À propos de son mariage avec Scarron, Mme de Maintenon dira : « J’ai mieux aimé l’épouser qu’un couvent. »

   Il lui écrit ce poème :

« Le feu qui brûle dans ses yeux

N’est pas un feu facile à peindre

Les vers ne sauraient exprimer

Ni les langueurs de son visage

Ni cet air doux, modeste et sage

Qui dans le temps qu’il fait aimer

Ôte l’esprit et le courage. »

   Il est vrai qu'elle est belle, le portrait ci-dessus en témoigne.

   Scarron plaisante sur sa pauvreté : « Je reconnais à l’épousée 4 louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d’esprit. »

   Elle ecrira : « Dans ma jeunesse, quand j’étais mariée avec ce pauvre estropié, je ne connaissais ni le chagrin ni l’ennui. Les femmes m’aimaient parce que j’étais douce dans la société et que je m’occupais plus des autres que de moi. Les hommes me suivaient parce que j’avais encore les grâces de la jeunesse. Je ne voulais pas être aimée en particulier, je voulais l’être de tout le monde et faire prononcer mon nom avec admiration et respect. » Et, ailleurs :   « Cet orgueil dans lequel j’ai passé ma jeunesse. Être estimée, honorée, c’était là mon idole. »

   On connaît bien la chambre de la future Mme de Maintenon, à l’Hôtel de l’Impécuniosité, comme disait Scarron, « ornée d’une riche tapisserie représentant des scènes de l’Ancien Testament, égayée par une glace de Venise et une peinture à cadre de bois doré où figuraient deux visages de la Madeleine. De la cheminée sans ornements sortaient deux chenets de cuivre. Recouvert de damas jaune, un vaste lit à hauts piliers, douze chaises rigides ou pliantes, quatre fauteuils composaient l’ameublement avec un cabinet de poirier noirci, une table et des guéridons sculptés. A côté, une petite pièce tendue de brocatelle rouge à fleurs jaunes, voisinant avec la garde-robe décorée d’une riche tapisserie de Rouen. » 

   Du jaune et du rouge chez elle, du jaune pour Scarron… On comprend que sa couleur préférée soit devenue le bleu, dont elle décorera plus tard le domaine de Maintenon (avec du blanc) ainsi que sa chambre à Saint-Cyr.

Remarque

Le Ravissement de Saint Paul (Poussin)   Le Ravissement de Saint-Paul, de Nicolas Poussin (1643), décora longtemps « l’Hôtel de l’Impécuniosité » de Scarron et son épouse, née Françoise d’Aubigné et future Mme de Maintenon. Endetté, le couple dut s’en défaire, non sans un certain déchirement.

   Curieux hasard ou clin d’œil du destin, elle retrouva cette peinture à Versailles, accrochée dans le « Cabinet des Tableaux », ouvert d’ailleurs certains jours au public, tout comme le « Cabinet des Curiosités » qui donnaient alors sur la Cour de Marbre.

   Mme de Maintenon, parvenue au faîte de la gloire, épilogua-t-elle sur le parcours du tableau, témoin de ses heures les plus misérables ?...

Mme de Maintenon, préciosité vs dévotion

   Mme de Maintenon au château de Villarceaux

   Après la mort de Scarron, Mme de Maintenon fréquente les dévotes et Mlle d’Aumale l’expliquera ainsi plus tard dans ses Mémoires : « Mme la maréchale d’Albret était une femme de mérite sans esprit. Mme de Montchevreuil était une femme de mérite si l’on borne le mérite à n’avoir point de galanterie. Madame Scarron dont le bon sens ne s’égara jamais, crut, dans un âge si peu avancé, qu’il valait mieux s’ennuyer avec de telles femmes que se divertir avec d’autres. »

   Elle dira elle-même plus tard : « Ceux qui me déchirent ne m’ont point connue, ceux qui ‘ont connue savent que j’ai vécu sans reproche dans ce monde aimable qu’il est si difficile de voir sans danger. » Elle précise par ailleurs : « J’avais un grand fonds de religion qui m’empêchait de faire aucun mal, qui m’éloignait de toute faiblesse, qui me faisait haïr tout ce qui pouvait m’attirer le mépris. Au reste, je ne pense guère à rien et en réfléchissant sur ma vie je remarquai que les pas que j’ai faits vers la piété ont toujours été à mesure que ma fortune est devenue meilleure. Ce n’est cependant pas la coutume de ses sauver par la richesse et les honneurs. »

   Sa dévotion ne va pas à l’encontre de la préciosité puisqu’elle figure en ces termes dans le Dictionnaire des Précieuses de Somaize, paru en 1660 : « Elle sait faire des vers et de la prose et, quand elle n’aurait que les connaissances qu’elle a acquises par Scarron, elle y réussirait aussi bien que pas une autre de celles qui s’en mêlent. »

Elle compose ces vers pour ses hôtesses du Marais :

« C’est dans ces lieux que règne l’innocence

Où les amants disent tout ce qu’ils pensent

Mais à la Cour tout n’est qu’apparence

Ce sont des fleurs qui font notre parure

Nous nous lavons avec de l’eau pure

Notre beauté doit tout à la nature. »

   Saint-Simon le confirme : « Son beau temps avait été celui des belles conversations, de la belle galanterie, en un mot de ce qu’on appelait les ruelles. »

   Elle va assez loin dans le don de soi : « Je quittai une maison de Paris où j’étais fort aimée [l’hôtel d’Albret] et où il me semble que j’aurais eu plus de plaisir, mais il n’en est pas de plus grand que d’obliger. J’allais ordinairement chez ma bonne amie madame de Montchevreuil qui était perpétuellement malade ou en couches et moi je avais ni l’un ni l’autre. Je prenais soin de son ménage, je faisais ses comptes et toutes ses affaires. J’avais toujours les enfants autour de moi, j’apprenais à lire à l’un, le catéchisme à l’autre et leur montrais tout ce que je savais. » 

   Selon Saint-Simon, elle est l’amie pauvre qu’il décrit comme « à tout faire, tantôt à demander du bois, tantôt si on servirait, une autre fois si le carrosses était revenu, toutes petites commissions dont l’usage des sonnettes a ôté l’incommodité. » Il exagère. Mme de Maintenon dit d’elle : « Je peignais ma misère, mais sans me ravaler. »

   Bien entendu, elle a des soupirants, notamment le beau marquis de Villarceaux, dont on ignore si elle lui cède ou non (voir tableau ci-dessus). Saint-Simon résume ainsi la situation : « Ses appas élargirent son mal-être. »

Sources : Mme de Maintenon, Jean-Paul Desprat, Perrin, 2003.

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Témoignages des Précieuses

   Moins sympathique que Mme de Montespan, celle qui affirma : « Je suis née franche. Il m'a fallu dissimuler. » Et pourtant, que d'intelligence, de caractère et de volonté !

   Mlle de Scudéry la décrivit ainsi sous le nom de Lyrianne en 1659 dans Clélie : « Lyrianne était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante pas et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréables, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste ; et, pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit ; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l'enjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer, et l'on peut assurer après sans mensonge que Lyrianne avait mille appas inévitables. Au reste son esprit était fait exprès pour sa beauté, c'est-à-dire qu'il était grand, agréable et bien tourné ; elle parlait juste et naturellement de bonne grâce et sans affectations. Elle ne faisait pas la belle quoiqu'elle le fût infiniment. »

   Mlle d'Aumale [qui lui servit de secrétaire] nous dit : « Madame Scarron, dont le bon sens ne s'égara jamais, crut, dans un âge si peu avancé [vingt ans], qu'il valait mieux s'ennuyer avec de telles femmes [les dévotes] que se divertir avec d'autres. »  Sa fameuse réputation, toujours, ou ce qu'elle nomme elle-même « la bonne gloire ».   

   Étrangement - ou non -, elle se lie d'amitié avec Ninon de Lenclos, la célèbre courtisane. Pas belle, Ninon, une figure noiraude et osseuse, un nez trop long, mais elle captivait par son « je ne sais quoi », expression qui recouvre l'une des interrogations du siècle, dès lors que le plus petit pétillement sort du champ de la rationalité. Ninon lui aurait-elle appris quelques tours de sa façon pour séduire les hommes ? Mais Scarron, le cul-de-jatte, veilla aussi à son éducation.

   Son seul bien étant sa réputation - même usurpée... -, elle se réfugia à sa mort dans un couvent, la Petite Charité, solution adoptée en ce temps par les filles ou les femmes se trouvant brusquement sans protection. Elle continuait à nouer des amitiés profitables.  Saint-Simon écrira plus tard : « Son beau temps avait été celui des belles conversations, de la belle galanterie, en un mot de ce qu'on appelait les ruelles. » Une précieuse donc, mais certes pas ridicule…

   Madame de Sévigné écrivait en 1673 : « Elle est habillée modestement et magnifiquement comme une personne bonne, belle et négligée. » Qu'en penser ? Ce négligé était l'élégance décontractée que tout le monde lui enviait. Depuis longtemps, Mme Scarron avait quitté ses robes d'étamine pour des vêtements de riche bourgeoise, comme il seyait à la gouvernante des enfants du roi.  

Nostalgie de la préciosité chez Mme de Maintenon

   Dans une lettre à Mme des Ursins de juin 1707, Mme de Maintenon se plaint du relâchement des moteurs et des plaisirs grossiers qui vont à l'encontre de la galanterie et de l'esprit, en somme de la préciosité qu'elle a connue dans sa jeunesse :

   « Les femmes de ce temps-ci me sont insupportables : leur habillement insensé et immodeste, leur tabac, leur vin, leur gourmandise, leur grossièreté, leur paresse, tout cela est si opposé à mon goût et, ce me semble, à la raison, que je ne puis les souffrir. J'aime les femmes modestes, sobres, gaies, capables de sérieux et de badinage, polies, railleuses, d'une raillerie qui enferme une louange, dont le cou sent bon et la conversation éveille. »

   Ailleurs, elle continue à se plaindre de la nouveauté des temps : « Les habillements immodestes que les femmes ont toutes à présent, cette gorge découverte, ces déshabillés dès qu'elles sont chez elles et qui les laissent presque nues, cette mollesse qui les tient couchées dans des chaises ou sur des lits tout le jour, cette recherche de plaisir dans le goût pour tout ce qu'elles prennent l'après-dîner : thé, café, liqueurs, vin, eaux distillées, jeux continuels qui ruinent la famille... »

   Et elle donne comme conseil : « Vivez à la vieille mode, ayez toujours une fille qui travaille dans votre chambre quand vous êtes avec un homme. »

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