Préciosité de l’esprit

   Dans les œuvres littéraires, en particulier dans la correspondance et dans les petits genres poétiques cultivés dans les salons (sonnets, madrigaux, stances, épigrammes, rondeaux), ce qu’aiment les précieux et précieuses, c’est l’absence de naturel. Pour avoir des échantillons de ce mauvais goût, il suffit de lire telles lettres de Voiture, comme la fameuse Lettre de la carpe au brochet[1] adressée au duc d’Enghien (novembre 1643), les deux pièces de vers des Œuvres galantes de Cotin que Molière a insérées dans Les Femmes savantes (le sonnet à la princesse Uranie et l’épigramme ou madrigal sur un carrosse de couleur amarante), ou encore les Stances du Marquis de J.-F. Sarrazin et le Sonnet à la duchesse de Beaufort d’Honorat Laugiers de Porchères.

Stances du marquis

Dans son poème « Le mauvais poète », Sarrazin (1603-1654) raconte qu’un dimanche, allant à la messe, il rencontre un marquis bel esprit, qui le fait monter dans son carrosse et, pendant le trajet, lui récite sa dernière production.

Êtes-vous un soleil, bel astre de ma vie ?

Vos yeux comme les siens embrasent l’horizon :

Mais par votre inconstance on a juste raison

De vous dire une lune, adorable Silvie ;

Ainsi je doute encore, bel objet non pareil,

Si je vous dois nommer la lune ou le soleil ?

*

Vos lèvres de corail et vos joues pourprines[2]

Vous font être une rose, aimable et douce fleur ;

Mais quoi ? votre rigueur, cause de mon malheur,

Vous compare au rosier qui porte des épines ;

Ainsi je doute encore, source de mon brasier,

Si je vous dois nommer la rose ou le rosier ?

*

Enfin vous êtes feu, vous êtes enfin onde,

Rocher où l’on se perd, très agréable port ;

Et, pour conclusion, arbitre de mon sort,

Mes vers vous nommeront par tous les coins du monde :

Le rocher et le port, l‘onde avec le brasier,

La lune et le soleil, la rose et le rosier !

 

 

[1] Dans un bal masqué, le duc d’Enghien (le Grand Condé) s’était déguisé en brochet et Voiture en carpe.

[2] Vieille forme du mot purpurines.

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