« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Préciosité : généralités


Définition

   C'est vers 1654 qu'on appliqua, à Paris, le terme de "précieuses" à des femmes de la bonne société qui voulaient imprimer une distinction éloignée du commun à leurs personnes, à leurs sentiments, à leurs gestes et aux choses qui les entouraient, prêtant du même coup à rire par des délicatesses outrées et des raffinements excessifs ou affectés. Le mot de "préciosité" finira par désigner un ensemble d'attitudes morales et de formes d'expression à la mode dans les élites parisiennes au lendemain de la Fronde.

Un phénomène de société

   Deux noms ont fini par résumer la préciosité, ceux de la marquise de Rambouillet et de Mlle de Scudéry, lesquelles ont incarné successivement les deux générations ou périodes.

   A l'hôtel de Rambouillet se retrouva pendant des années la meilleure société du temps, dans les beaux salons de réception - dont la fameuse "chambre bleue" - de la maîtresse de maison. Mme de Rambouillet, grande dame fine et délicate, d'origine italienne, décida, rebutée par les figures de la Cour et la rudesse persistante d'une certaine noblesse française, de se retirer chez elle chaque jour pour y recevoir des êtres selon son cœur. On aimait les conversations et l'on parlait de "galanterie" et de littérature ; on écrivait, on faisait des vers. Les invités (Voiture et Malleville entre autres) valaient pour la délicatesse de leurs pensées et de leurs manières, les agréments de leurs propos ou de leur culture. On raffolait de poésie et de romanesque. Le cercle rayonna sur la capitale entre 1620 et 1648. 

   De moindre naissance, Mlle de Scudéry tint plus tard, de 1653 à 1661 environ, un salon moins brillant, plus bourgeois d'esprit, plus sérieux et plus intellectuel. Cette romancière célèbre mit à la mode le "jour" des femmes du monde et se fit, à ses samedis, l'ordonnatrice d'une préciosité plus savante, plus littéraire, où les exercices de style l'emportaient quelque peu sur les plaisirs mondains, les préoccupations morales et les analyses psychologiques sur les badinages frivoles.

   Dans le sillage de ces cercles illustres se multiplièrent à Paris, puis en province, des "ruelles" ou "alcôves" où nombre des femmes de la noblesse et de la bourgeoisie se mirent à recevoir, dans des chambres luxueusement décorées, leurs connaissances et amis, ces "précieuses" et ces "précieux" dont les satiriques ne tardèrent pas à se moquer.

Le féminisme précieux

   Liée à la progressive émancipation de la femme, voire à sa prééminence, la Préciosité n'a pas manqué de se vouloir une réflexion sur les rapports entre les sexes. La relation amoureuse a été la grande affaire des cercles précieux. Paradoxalement, les précieuses ont paru à leurs contemporains tout à la fois craindre et exalter l'amour, passant tantôt pour prudes, tantôt pour coquettes. Elles refusaient en fait qu'il ne fût qu'une brutale jouissance ou une conquête égoïste les ravalant au rang d'objet et elles prétendaient, pour sauvegarder ou conquérir leur dignité d'être humain, le spiritualiser en le dégageant de l'instinct naturel, vulgaire ou grossier.

   C'était là contester bien des réalités du temps, comme on le voit mieux encore à propos du mariage, dont les milieux précieux dénonçaient les servitudes, naturelles et sociales. Les solutions préconisées ne manquaient pas d'audace ; le célibat paraissait le meilleur moyen de préserver l'indépendance féminine ; le mariage devait être une alliance librement consentie et assurant l'égalité des partenaires ; d'ailleurs les amants de cœur permettraient à l'épouse de conserver son droit à l'amour. Ce n'est pas un hasard si cette Préciosité féministe fut surtout le fait de la seconde génération, plus bourgeoise, plus éloignée des libertés de la haute aristocratie et plus soumise aux anciennes contraintes.

Préciosité et littérature

   La Préciosité ne relève pas seulement de l'histoire des mœurs, elle eut aussi une importance capitale dans la floraison littéraire du siècle. Les cercles précieux, en promouvant une aristocratie de la culture, en forgeant une vie mondaine où le "bel esprit", les "lumières" devenaient nécessaires pour plaire et briller, contribuèrent à la diffusion de la littérature dans les élites sociales.

   Il y eut une littérature précieuse, qui fut la chose des mondains aussi bien que l'affaire d'écrivains authentiques. Une fureur d'écrire s'empara des salons, où l'on tourna des lettres, des vers, des pages de roman, où l'on rivalisa en portraits, énigmes et bouts rimés. Les romans d'une Mlle de Scudéry se voulurent le miroir de la nouvelle mondanité et le véhicule des idées modernes. En poésie - le jeu souverain, l'exercice roi - la manière l'emporta sur la matière ; primèrent le rare, le surprenant, l'ingénieux, le délicat, le fin ou le badin. Ce fut une esthétique de la virtuosité stylistique.

   La Préciosité enfin exerça une influence profonde et durable sur la littérature en général, sur la grande littérature même du siècle. Le souci de ne pas choquer les pudeurs et les délicatesses engendra les fameuses "bienséances" qui donnèrent une si hautaine élégance aux meilleures œuvres classiques. Le langage précieux de l'amour passa chez Corneille, Racine, Mme de La Fayette. Le travail des salons sur la langue, le goût de la perfection formelle ou encore d'une rigueur abstraite aidèrent à forger la prose classique. Les analyses psychologiques et morales, chères aux cercles précieux, nourrirent les peintures des passions. L'idéalisme précieux se reconnaît dans les deux tentations du siècle : l'héroïsme et le romanesque.   

Langage précieux

   L'affectation du langage accompagne naturellement l'affectation des manières. Il s'agit de ne pas parler comme tout le monde, d'employer des périphrases et métaphores dont nous trouvons de nombreux exemples dans le Grand Dictionnaire des Précieuses ou La Clef du langage des ruelles (1660-1661), d'Antoine Baudeau, sieur de Somaize, l'historien et le défenseur des précieuses, qui avait répliqué aux Précieuses ridicules de Molière par une pièce intitulée Les Véritables Précieuses. 

   En voici quelques-uns :

  • les chers souffrants : les pieds
  • la belle mourante : la main
  • les trônes de la pudeur : les joues
  • les perles d'Iris : les larmes
  • l'ameublement de la bouche : les dents
  • l'affronteur des temps : le chapeau
  • un bain intérieur : un verre d'eau
  • la jeunesse des vieillards : la perruque
  • la mémoire de l'avenir : l'almanach
  • le supplément du soleil : la chandelle
  • l'empire de Vulcain : la cheminée
  • la petite maison d'Éole : le soufflet
  • l'instrument de la propreté : le balai
  • l'âme des pieds : le violon
  • se délabyrinther les cheveux : se peigner

   Il est d'ailleurs à remarquer qu'à côté de ces expressions qui nous paraissent aujourd'hui ridicules, on en trouve d'autres, dans le vocabulaire précieux, qui sont entrées plus ou moins [de nos jours, c'est moins !] dans l'usage courant, par exemple :

  • faire figure dans le monde : être apprécié
  • avoir l'âme [l'air] sombre : être triste
  • avoir l'intelligence épaisse : ne pas comprendre
  • perdre son sérieux : rire
  • faire l'anatomie d'un cœur : analyser les sentiments
  • vous êtes un Pylade : vous êtes un véritable ami
  • cette femme est une vraie Pénélope : une épouse vertueuse
  • laisser mourir la conversation 

   Si le terme a désormais une connotation dépréciative, il n’en reste pas moins que les « précieuses », loin d’être ridicules, jouèrent en leur temps un rôle majeur dans l’évolution des mœurs, des relations entre les hommes et les femmes et de la littérature.

Tempérament au 17e siècle à l'origine de la préciosité ?

   Dans son ouvrage sur l'enfance de Louis XIV, Claude Duneton esquisse une analyse intéressante du tempérament des hommes et des femmes de l'époque qui peut expliquer, en partie, la naissance de la préciosité comme une réaction à la sauvagerie ambiante. Le terme sauvagerie est certes un peu fort ; disons le naturel, la rudesse et l'absence totale de manières.     

   « Les hommes [et femmes] de ce temps étaient fort spontanés dans leurs pulsions, ils se montraient instables, émotifs et réagissaient avec une acuité extrême aux émotions fortes. Ils étaient excessivement sujets aux emportements colériques, aux accès de fureur, au point qu’ils frappaient généralement la personne qui les contrariait et ils pouvaient dans l’échauffement de l’instant, la tuer net, quelque affection qu’ils lui portassent, quitte à sombrer l’instant suivant dans le repentir le plus extrême. Ils pouvaient aussi s’étrangler eux-mêmes de leurs humeurs excessives, mourir d’apoplexie et de rage impuissante. Ainsi ces gens-là étaient-ils capables de se tordre de ressentiment, de se cogner durement la tête contre les murs, de verser des larmes à pleins seaux accompagnées d’imprécations, de cris terribles, de gémissements stridents à l’occasion de la mort d’un proche parent, tandis que la vue d’un homme roué vif sur la place publique, ébouillanté dans un chaudron ou grillé sur un bûcher ne procurait qu’un frisson, le plus souvent agréable, à leurs sens en émoi. Ces êtres supportaient en foule et d’un œil sec le spectacle d’un écartèlement à quatre chevaux, la décapitation à la hache accompagnée des immanquables giclements du sang des suppliciés, cela sans faillir. Quant au pendu, si banal sur le places publiques, à tous les carrefours d’Europe et de Navarre si discret et même drôlatique dans son balancement grotesque la langue pendante, il n’effarouchait ni les femmes ni les petits enfants. A ces époques donc, fertiles en rixes mortelles, en bastonnades estropiantes, en poings coupé et en morts généralement violentes, les êtres les moins douillets s’évanouissaient pour un oui, ou un non ; ils se pâmaient aussi bien dans une joie soudaine qu’à l’annonce d’un grand malheur. Entendre une femme geindre du mal d’enfant constituait en particulier une torture insoutenable pour quantité d’hommes rudes, tout à fait aguerris, qui pouvaient entendre agoniser les égorgés d’un champ de bataille et les éventrés sans battre un cil. On vivait selon ses complexions et humeurs. »

Sources : Claude Duneton, Petit Louis, dit XIV, L’enfance du Roi-Soleil, Seuil, 1985.

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