Vous faites voir des os

Vous faites voir des os (Scarron), explication linéaire d'un contreblason : le baroque ou l'usage paradoxal de la beauté des femmes laides

Vieille femme grotesque (Quentin Matsys)

Vous faites voir des os…

Vous faites voir des os quand vous riez, Hélène,
Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ;
Les autres, des fragments noirs comme de l’ébène
Et tous, entiers ou non, cariés et tremblants.

Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine
Et que vous éclatez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux, mais votre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds, déchaussés et sanglants.

Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse ;
Fréquentez les convois et devenez pleureuse :
D’un si fidèle avis faites votre profit.

Mais vous riez encore et vous branlez la tête !
Riez tout votre soûl, riez, vilaine bête :
Pourvu que vous creviez de rire, il me suffit.

(Scarron)

Premier quatrain

* « Os » à la place de « dents », associés au rire => dégoût et idée de mort.

* « Hélène » placé en apostrophe en fin de vers pour attirer l’attention sur la cible du contre blason (le blason est une forme poétique en vogue au XVIe siècle qui décrit tout ou partie du corps féminin. (Exemple : Aragon, « Les yeux d’Elsa », Les yeux d’Elsa, 1942). Référence implicite à Hélène de Troie, connue pour sa grande beauté.

* Les « uns » et les « autres » : énumération puis rassemblement avec « tous », qui est rejeté. Série d’oppositions entiers/fragments, blancs/noirs. Comparaison au vers 3 redondante car la notion de noir est reprise dans la comparaison. On est à l’opposé de la pureté, face à la putréfaction générale. Le « et tous » est rejeté pour insister sur la totalité du désastre.

* Diérèse sur « cariés », additionné de « tremblants » => délabrement irrémédiable.

Deuxième quatrain

* Zoom à l’intérieur de la bouche au vers 5.

* Autres aspects d’Hélène pour renforcer le portrait critique.

* Toujours le rire qui devient déplacé (vers 6) + putréfaction intérieure.

* Idée de cadavre ambulant et thème du monstre. Le verbe « éclater » annonce la chute du sonnet et met en place la bestialité de la rieuse + « flancs » utilisés pour les animaux.

* Au vers 7, les raclements de bronches = l’ouïe et l’odeur de l’haleine évoquent la pourriture intérieure et l’absence de force des os/dents.

* Vers 8 : d’habitude, ce sont les hommes qui se jettent aux pieds des femmes dans la poésie courtoise traditionnelle. Ici, le sens est volontairement déplacé. « Déchaussés et sanglants » apportent la touche finale au portrait : bestialité et vulgarité se confondent.

Premier tercet

* L’impératif apparaît.

* Allitération en |f| pour évoquer la perfidie de cette rieuse.

* Le poète se fait sarcastique et moqueur en donnant des conseils malveillants.

* Toujours l’idée de mort avec les « convois » funèbres. Celui qui prend la parole souhaite la mort de la rieuse.

Deuxième tercet

* « Mais » : opposition. Le point d’exclamation évoque la provocation : elle persiste et signe !

* Allitération en |r| pour évoquer le « crever de rire » au sens vrai de l’expression. À rapprocher du verbe « rire » répété quatre fois.

* « Branlez la tête » et « vilaine bête » animalisent et donc déshumanisent la rieuse. À associer aux dents évoquées en tant qu’os.

* Il s’agit donc d’une mise en scène pour exacerber la laideur.

* Le quatorzième vers représente la chute du sonnet : il s’agit d’un souhait dans lequel la mort et le rire s’associent et nous comprenons enfin le sentiment de haine de celui qui parle. D’ailleurs, la totalité du sonnet est organisé de manière à dévaloriser et à exprimer un sentiment.

* Ce poème est donc un blason à l’envers puisqu’il organise le portrait d’une femme selon les différents aspects de sa laideur (contre blason). Les exagérations sont nombreuses pour permettre l’expression du dégoût et de la haine. Le lecteur est amusé en raison de la mise en scène de la laideur, trop exagérée et peu crédible, qui se transforme en ridicule. Ne pas oublier qu’au 17e siècle (Scarron : 1610-1660), le mouvement baroque adore le renversement des valeurs et le paradoxe (usage paradoxal de la beauté des femmes laides). C’est le cas ici : laideur et puanteur, au lieu de beauté et fraîcheur. Expression de haine à la place d’une déclaration d’amour.

Remarques 

  • Art du contre blason : la forme du sonnet, un sujet différent par strophe, la chute du quatorzième vers et l’expression des sentiments. Donc, une parodie de blason.
  • Mise en scène de la laideur : la pourriture intérieure, la vulgarité et l’animalisation. Présence de la féminité uniquement dans le prénom. Mise en scène réussie et « amusante ». On rit jaune (cf. le délabrement physique de Scarron qui épousa cependant Françoise d’Aubigné, la future Mme de Maintenon…).

* * *

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×