« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Salle à manger : une nouveauté

Le Souper fin (Moreau le jeune)   La salle à manger est une pièce nouvelle au 18 siècle. 

   Louis XV, en faisant aménager des « petits appartements » ne fait que suivre l’air du temps qui cherchait à allier confort et vie intime. Surtout, il crée des appartements, au sens quasi moderne du terme, aménagés pour recevoir, à dimensions humaines et où l’Étiquette n’a pas lieu. On vit ainsi « en son particulier », expression familière au 18e siècle, qui signifie simplement la vie personnelle ou intime. Avec les « petits appartements » ou les « petits cabinet », Louis XV et Madame de Pompadour ont initié ce goût pour l'intimité. Les diverses escapades du roi répondent au même besoin. Il n'aime pas Versailles et « n'y reste jamais plus de quatre ou cinq jours de suite, ordinairement deux ou trois jours », souligne Luynes en 1753. Et à Fontainebleau comme à Compiègne, les petits soupers concurrencent les repas « au grand couvert ». Il agit de même avec Mme de Pompadour, loin des fastes officiels, achetant ou lui faisant acheter des résidences secondaires purement privées, ouvertes aux seuls familiers.

   Dans ces « petits cabinets », il y a, grande innovation, de vraies salles à manger (la première salle à manger de Versailles date de 1735 : jusque-là, on servait les repas dans de vastes salles, chambres ou antichambres, sur des tréteaux démontables et face au public), une d’hiver au second étage, une d’été ouvrant sur les toits, assorties de leurs cuisines toutes proches. Et il vient un moment, à la fin du repas, où l’on peut congédier les domestiques grâce à des tables roulantes contenant tout le nécessaire. Même liberté dans les salons, où la cafetière toute prête permet à chacun, le roi compris, de se servir lui-même du breuvage à la mode, le café. Après quoi, l’on installe les tables de jeu et chacun peut s’asseoir, sans façon, même ceux qui ne jouent pas.

   À l’imitation des « petits appartements » de Versailles, la noblesse comme la grande bourgeoisie d’affaires veut davantage d’intimité et de pièces confortables : les galeries de fête disparaissent au profit des salles à manger qui se multiplient ; le grand chic est d’en posséder deux, celle d’été à l’abri du soleil. On veut aussi allier la discrétion et la sociabilité : les domestiques ne viennent que sur un appel de sonnette. C’est le dîner « à la clochette » qui choque beaucoup d’entre eux, formés à l’ancienne mode, soucieux de leurs prérogatives et qui se sentent humiliés de ne plus être nécessaires.

   Voici un extrait de l’Essai sur l’architecture de Marc-Antoine Laugier (1753) :

   « Les grands appartements doivent être composés au moins d’une antichambre, d’une pièce de compagnie, d’une chambre à coucher et d’un cabinet. Toutes ces pièces doivent être placées sur le jardin, et en enfilade. Dans le double du corps du logis il faut placer la salle à manger, les garde-robes, les cabinets de toilette, les bains et les aisances. Je ne mets ici que les choses dont on ne peut se passer, sans manquer essentiellement de commodité. Il faut que la salle à manger soit à portée de l’office et de la cuisine. »

   Cependant, le premier traité d’architecture incluant dans un plan une salle à manger paraît au siècle précédent, en même temps que Le Cuisinier français. Lorsque Fouquet fait construire le château de Vaux-le-Vicomte, il y prévoit une salle à manger, ce qui est très en avance pour son temps puisque Versailles n’en a pas.

   Dans Julie ou La Nouvelle Héloïse, Rousseau nous décrit la salle à manger de son héroïne qui donc se veut à la mode : 

   « Il y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où l’on mange ordinairement, laquelle est au rez-de-chaussée. Cette salle particulière est à l’angle de la maison et éclairée de deux côtés ; elle donne par l’un sur le jardin au-delà duquel on voit le lac à travers les arbres ; par l’autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui commencent d’étaler aux yeux les richesses qu’on y recueillera dans deux mois. Cette pièce est petite : mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable et riante. C’est là que Julie donne ses petits festins à son père, à son mari, à sa cousine, à moi, à elle-même, et quelquefois à ses enfants. Quand elle ordonne d’y mettre le couvert on sait d’avance ce que cela veut dire, et M. de Wolmar l’appelle en riant le salon d’Apollon ; mais ce salon ne diffère pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que par celui des mets. Les simples hôtes n’y sont point admis, jamais on n’y mange quand on a des étrangers ; c’est l’asile inviolable de la confiance, de l’amitié, de la liberté. C’est la société des cœurs qui lie en ce lieu celle de la table ; elle est une sorte d’initiation à l’intimité, et jamais il ne s’y rassemble que des gens qui voudraient n’être plus séparés. Milord, la fête vous attend, et c’est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas. »

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